"Ali le Chimique"

A propos de l'émission de Cash Investigation sur les pesticides : synthèse et commentaires

Ils sont nombreux à se partager le marché florissant des pesticides utilisés par l'agriculture. Mais Les "géants" de ce marché sont au nombre de cinq : Bayer et BASF (Allemagne), Syngenta (Suisse), Monsanto, Dow et Dupont (Etats-Unis).

Ils déversent, depuis des décennnies, des millions de tonnes de produits toxiques dans le monde entier :  Dow a d'ailleurs gagné ses "lettres de noblesse" pendant la guerre du Vietnam comme fournisseur à l'armée américaine de défoliants dont celle-ci s'est servi pour détruire la forêt et accessoirement les êtres humains. A la suite de la guerre de "W" en Irak, Hassan al-Majoud, dit "Ali le chimique" a été jugé et condamné à mort pour des faits similaires. Il ne s'agit pas ici de défendre ce triste sire, mais de constater qu'aucun responsable de l'armée américaine et aucun des "marchands de mort" de l'industrie chimique n'ont jamais été condamnés. Ce qui montre bien, soit dit en passant, que la "justice", surtout internationale, est toujours celle du vainqueur ou du plus fort quand on n'est pas en guerre.

La France est le plus gros consommateur européen avec 670000 tonnes. Une carte de la consommation de ces substances département par département fait apparaître trois "zones noires", toutes comme par hasard des régions de viticulture qui sont les plus gros consommateurs de ces produits (20% de l'utilisation de pesticides) : la Loire Atlantique, la Marne, la Gironde. Dans cette dernière, il est fréquent que des zones d'épandage jouxtent des écoles.

Ces produits mortifères se retrouvent partout :  dans l'eau, l'air, les sols, les nappes phréatiques et même dans les cheveux des enfants. En Gironde, où 132 écoles se trouvent à proximité des vignobles, on a retrouvé dans les cheveux de 20 enfants sélectionnés au hasard pas moins de 44 pesticides différents, dont 24 dangereux. Dans ce département, la fréquence des cancers infantiles est 20% supérieure à la moyenne nationale. Selon les études épidémiologique de l'INSERM, ces maladies malignes sont essentiellement des leucémies et des tumeurs cérébrales dont la fréquence croît sur le territoire d'1% par an.

A côté des propriétés cancérigènes, les pesticides ont trois autres effets néfastes identifiés : perturbations hormonales, anomalies foetales, troubles neurotoxiques.

Trois produits se disputent la "vedette" :
le Folpel commercialisé par Bayer est un produit de la famille de la Thalidomide, de sinistre mémoire.  Classé comme un "cancérigène probable", ce pesticide,  - euphémiquement appelé comme les autres produits de la firme "produit de protection de la plante" (les plantes on les protège, mais les hommes on s'en fout !) est retrouvé dans l'air de toutes nos régions. Répandu jusqu'à 17 fois par an sur les vignes du Bordelais, il est désigné comme le responsable de l'augmentation des cancers mentionnée plus haut

le cas de l'Atrazine est particulièrement instructif :
D'abord parce qu'il a été retiré de la vente en France il y a 18 ans. Pourtant, on le retrouve encore aujourd'hui à des doses dépassant les tolérances dans l'air, dans l'eau, dans les sols et dans les nappes phréatiques. C'est la preuve que lorsqu'on décide d'interdire un produit toxique, il est trop souvent trop tard !
Parce qu'il a  révélé la nullité arrogante des dirigeants de cette entreprise : Au cours d'une interview du dirigeant Mike Mack, Elise Lucet lui mentionne une étude de l'INSERM pour s'entendre répondre : "ne me parlez pas des études françaises c'est de la science poubelle". Nul n'est besoin d'épiloguer longuement sur ce point, il suffit de faire remarquer
- L'indépendance des études de l'INSERM et des universités, ce qui n'est pas le cas de celles financées par Syngenta. 
- Leur publication intégrale, contrairement à celles de Syngenta, qui se cachent derrière l'opacité du "secret industriel".
- La notoriété des chercheurs qu'ils insultent :  l'étude de l'INSERM mentionnée a été conduite par Sylvaine Cordier, chercheuse rennaise mondialement reconnue. C'est une étude épidémiologique portant sur 3000 cas, qui a montré de façon indiscutable  la corrélation entre le taux d'exposition des femmes enceintes et la présence d'anomalies foetales.
- Les données de l'étude de Rennes confirmées sur un modèle animal à l'université de Berkeley par le chercheur américain Tyrone Hayes.
- Les procédés mafieux utilisés par la firme pour "clouer le bec" à ce chercheur : tentative de corruption, pressions sur  l'Université, menaces et même enquête sur sa femme.
Alors, de quel côté est la "science poubelle", monsieur Mack ?
Quand on sait, en outre, que le produit, interdit dans toute l'Europe et même en Suisse, est vendu dans d'autres pays, on pense aux entreprises anglaises qui ont écoulé sciemment les farines animales responsables de l'épidémie de vache folle. Alors, à ce dirigeant d'une entreprise de type "Ali le Chimique" nous ne pouvons que conseiller de méditer cette sentence de Montaigne : "science sans conscience n'est que ruine de l'âme", en attendant l'éventualité où il aurait à répondre judiciairement  pour empoisonnement criminel (on peut toujours rêver).

Le Chlorpyrifos est un produit utilisé dans les plantations d'arbres fruitiers, notamment dans les orangeraies de Californie. Cette substance est un neurotoxique qui inhibe la transmission de l'influx nerveux. En Californie, il a été établi une corrélation entre l'exposition des femmes enceintes au Chlorpyrifos et la fréquence de l'autisme. En l'espace de 10 ans, le nombre des enfants autistes a été multiplié par 6. Si on regarde la courbe d'augmentation de l'autisme au cours des années, on découvre une augmentation exponentielle parfaite. Il en est de même des pertes de quotient intellectuel liés à des perturbations endocriniennes de type hypothyroïdie.

Outre le déni, la "stratégie" d' "Ali le Chimique" est une véritable tentative de prise de pouvoir sur les autorités nationales ou locales : ils voudraient bien que celles-ci ne puissent plus interdire leurs poisons. Cela se traduit par les procès qu'ils ont fait à des pays refusant le "progrès", comme le font également d'autres marchands de mort que sont le cigarettiers. Pour eux, ni les états démocratiquement élus, ni les citoyens ne sont habilités à "réglementer le secteur". C'est une tendance lourde, qui s'affirme notamment dans une des clauses du traité transatlantique en cours de négociation entre l'Europe et les Etats-Unis, par la création de tribunaux arbitraux devant lesquels les firmes qui s'estimeraient lésées dans leurs intérêts commerciaux pourraient revendiquer leur permis de tuer. Si nous laissons faire, ce ne sera même plus la peine d'aller voter. C'est la raison pour laquelle il existe en Europe une opposition ferme à ce traité transatlantique.
Sur l'archipel d'Hawaî les grandes firmes se sont donné rendez-vous pour créer des centres d'expérimentation des produits, qui répandent des pesticides en plein air. La même ile regroupe l'ensemble des grands fabricants, à l'exception de Monsanto qui exerce sa nuisance sur une ile voisine. Les autorités locales s'en sont inquiétées et le vote citoyen qui s'en est suivi dans les deux iles a donné une large majorité aux opposants aux fabricants de pesticides. Celles-ci ont saisi les tribunaux, considérant l'organisation de ce scrutin comme "illégale". Le résultat a été différent sur les deux iles, le tribunal de "l'ile Monsanto" donnant raison aux empoisonneurs.

En attendant le jour béni où il dominera le monde, "Ali le Chimique" déploie une intense activité de lobbying à Bruxelles et dans les états de l'Union.
La séquence dans laquelle on voit, autour d'une table, un "repas débat" avec des parlementaires sur les produits Syngenta. Invités à quel titre ? Les députés et sénateurs sont-ils, quelque part des experts sur la question des pesticides ? Au lieu de ce lobying à peine déguisé, la firme ferait mieux d'organiser un débat avec les scientifiques indépendants qui ont mis en évidence les effets de leurs produits. Mais cela, ils ne le feront jamais, car ils savent très bien que le résultat serait catastrophique pour leur image !
Il y a 15000 lobbyistes qui gravitent en orbite de la Commission et du Parlement Européens. Ils s'autoproclament "experts" pour "conseiller" les décideurs, mais forment en réalité des groupes de pression liés aux intérêts des géants économiques. Dans le monde de ces lobbyistes, "Ali le Chimique" est dignement représenté.
Elise Lucet a interrogé un de ces "experts" : pour lui, le débat se limite au sophisme selon lequel les produits ne seraient pas dangereux tant que les états les autorisent (ce qui est une façon de botter en touche !). Et puis deuxième sophisme -  il ne faut pas oublier que les pesticides ont augmenté les rendements et permis de nourrir les populations. La belle affaire si l'espérance de vie à la naissance redevient de 40 ans (remarquons que c'est la seule courbe qui s'est inversée pendant le quinquennat de François Hollande), si toute l'humanité est frappée d'autisme et si, dans un avenir proche, elle est incapable de se reproduire ! Cet expert se dit soucieux de l'avenir de ses enfants, mais c'est exactement le contraire qui se dégage de son discours ! Et surtout, il refuse de prendre en considération les coûts démentiels en matière d'environnement et de santé que vont générer ces produits (actuellement 350 millions d'euro en Franc) et cela commence par le refus total des "Ali le Chimique" de prendre en charge les coûts de dépollution.
On sent dans toute cette argutie une attitude qu'on a déjà remarquée chez les baveux qui, dans l'affaire Monsanto à Hawaï, se sont exprimés devant les caméras : le souci d'éviter d'aborder les questions de fond, sur une éventuelle réévaluation de ces produits, de leurs avantages et de leurs inconvénients. 

Alors que pouvons-nous proposer ?

Eviter de culpabiliser les agriculteurs, qui sont les premières victimes des produits qu'ils utilisent sans avoir été informés. L'un d'eux a d'ailleurs récemment gagné contre Monsanto. Si les "class actions" existaient en France, ce serait un puissant moteur pour créer l'insécurité judiciaire contre "Ali le Chimique", éventuellement au moyen d'actions au pénal assorties de condamnations sévères. D'un point de vue économique, on pourrait rendre les subventions que reçoivent les agriculteurs inversement proportionnelles aux quantités de pesticides qu'ils utilisent.

Rendre illégale toute action de lobbying : finis les soi-disants "débats" on l'on invite (achète ?) avec force de bons vins et de petits fours les politiques qui peuvent aider à la décision. De la même façon, les corporations de lobbyistes, quel que soit le secteur d'activités qu'ils défendent, n'ont pas leur place à Bruxelles.

Refuser absolument de signer tout traité permettant aux firmes de contester les décisions des états (ex. TAFTA).

Recourir plus souvent aux "class actions", dont le principe a été adopté en France en 2014. Les personnes concernées (agriculteurs, riverains de zones d'épandage...) pourraient ainsi engager plus facilement des procédures. Cela serait une façon de rééquilibrer (un peu) la position défavorable du pot de terre sur le pot de fer.

Interdire immédiatement les produits les plus dangereux : devant la caméra d'Elise Lucet, le ministre de l'agriculture a promis pour 2016 l'interdiction du Chlorpyrifos. Cela va dans le bon sens mais même si le ministre tient parole, ce produit n'est qu'un poison parmi tant d'autres. Les deux suggestions suivantes trouvent ainsi tout leur sens :

Faire un moratoire sur l'introduction de tout nouveau produit : il en est des pesticides comme des antibiotiques : leur introduction crée une sélection naturelle des organismes vivantes qu'ils sont censés détruire et il faudra, à terme, en introduire de nouveaux ! Il faut casser cette spirale et, pour cela, introduire ce moratoire.
De plus, il ne faut pas qu'en modifiant les molécules à la marge et en demandant de nouvelles AMM, les fabricants puissent faire rentrer par la fenêtre des produits qui ont été évacués par la porte.

Aller vers l'interdiction pure et simple de ces produits, en cherchant des solutions de remplacement : en ce qui concerne les cultures maraîchères, la révolution est en marche : des expérimentations sont faites dans des fermes pilotes et semblent démontrer qu' il est possible de se passer des pesticides sans nuire aux rendements. En ce qui concerne les cultures céréalières et viticoles, les solutions sont moins évidentes, mais doivent être recherchées.

Avec des émissions comme celle d'Elise Lucet, les politiques, qui sont censés défendre les intérêts des citoyens,  ne peuvent plus dire "wir wuβten nicht" comme l'ont fait les dirigeants nazis au procès de Nüremberg. Puisque les élections législatives approchent, il faut sans relâche les interroger pour qu'ils prennent position sur le sujet et cela pourrait être organisé par Elise Lucet, qui possède toutes les qualités requises pour leur faire cracher toutes les conneries qu'ils ont dans la tête. Et mettre la question de l'environnement au coeur de nos critères de vote.

 

LE LIEN VERS LE REPORTAGE DE CASH INVESTIGATION

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