Quand la finance gouverne : ce que l'Histoire aurait dû nous enseigner

A la mort du "Roi Soleil" (1715), le pays est ruiné par des décennies de guerres incessantes, ajoutées aux fastes de la cour. La dette publique équivaut à dix années de recettes fiscales et l'état se voit obligé d'emprunter au taux - exorbitant à l'époque - de 8%. A ce bilan désastreux s'ajoute l'intolérance religieuse qui aboutit à la plus grosse faute politique de l'histoire de France, la révocation de l'édit de Nantes, et au départ des huguenots, qui emportent à l'étranger savoir-faire et capitaux. Non, décidément, Louis XIV n'est pas le grand roi que se complait à nous décrire l'histoire propagandiste à la Michelet !

Les fortunes mal acquises : l'histoire de l'ancien régime en grouille : Richelieu, Colbert, Mazarin... Et pour un Fouquet emprisonné à vie, combien ont joui de ces fortunes  par l'exercice du pouvoir à leur propre profit ! A commencer par les fermiers généraux : cette peu honorable institution était chargée du recouvrement des impôts suivant suivant une procédure qui encourageait tous les abus : les fermiers généraux devaient verser chaque année au Trésor la somme forfaitaire fixée par l'administration. Pour s'enrichir, libre à eux de pressurer le peuple, car la différence entre impôt prévu et impôt perçu leur était acquise. On imagine les exactions qui accompagnaient ces pratiques ! A tel point que la révolution fera passer au rasoir du bon docteur Guillotin tous les fermiers généraux qu'elle pourra attraper.

A la fin du règne de Louis XIV, une seule voix va s'élever pour dénoncer le scandale de la fiscalité : Vauban préconise une réforme fiscale mettant à contribution les revenus de la noblesse et du haut clergé. On imagine facilement que ces propositions ne lui font pas que des amis ! Elles valent même une disgrace royale à ce grand serviteur de l'état.

Quand les institutions privées contrôlent l'émission de monnaie... Est-ce en pensant au système mis en place par John Law que Thomas Jefferson, troisième président des Etats Unis, écrira plus tard : "Si les  américains permettent un jour que les banques privées contrôlent la monnaie, les banques et toutes les institutions qui fleuriront autour priveront le peuple de toute possession, d'abord par l'inflation, puis par la récession" ? La banque générale, confiée à Law, reçoit le privilège d'émettre la première monnaie de papier de notre histoire, garantie par l'état. Lorsque le système s'effondrera, ce sera au contribuable - c'est à dire au peuple puisque la noblesse était exemptée d'impôt - de payer pour les errements des banquiers. Rien de nouveau sous le soleil !

Ponzi non plus n'a rien inventé et surtout pas la pyramide qui porte le nom de cet escroc ! Les quantités de papier émises étaient très supérieures aux encaisses or. Outre qu'il était générateur d'inflation, le système Law ne pouvait donc se péreniser que si les rentrées étaient suffisantes pour faire face aux demandes de remboursement. C'est la définition même d'une pyramide de Ponzi !

Délit d'initié sous la Régence : Là aussi, notre triste époque où la voyoucratie domine la finance et où la finance domine l'économie réelle n'a rien inventé : l'effondrement de la pyramide est provoqué par deux des plus grands charognards du royaume - tous deux princes de sang royal - qui anticipent la faillite du système et troquent leurs avoirs de papier contre l'équivalent en or. C'est le règne de l'argent bêtment hérité, follement emprunté ou malhonnêtement gagné qui s'étale sans vergogne au gré des fêtes somptueuses, du jeu débridé des fêtes galantes comme les "petits soupers'' de Philippe d'Orleans. Et ceci alors que le nombre de pauvres n'a jamais été aussi élevé.

Depuis, la nuit du 4 août 1789 (abolition des privilèges) est passée par là. Pourtant les choses ont-elles vraiment changé ? Les fortunes acquises en ruinant des entreprises et les salariés qui y travaillent s'étalent au grand jour, il y a une pyramide de Ponzi sous chaque caillou - le système bancaire lui-même n'en est-il pas une à l'échelle mondiale ? Il ne se passe pas un jour sans révélation d'un délit d'initié ou d'une fraude fiscale, les banques en perdition sont renflouées sans contrepartie aux frais du contribuable. Et ce sont les institutions qui gravitent autour d'elles (FMI, BCE, agences de notation) qui imposent l'austérité aux peuples au profit des plus riches (sait-on que 80 familles possèdent à elles-seules autant que la moitié la plus défavorisée ?). Comme le démontre très bien Thomas Piketty dans son ouvrage "le capitalisme au 21eme siècle", la tendance est à une société où l'héritage dominera le travail et où les revenus du capital dépassent de très loin le taux de croissance, de qui amène mécaniquement à l'enrichissement des plus fortunés. Et même le grand oeuvre de la révolution - l'abolition des privilèges et l'égalité de tous devant l'impôt - est anéanti par l'institution des paradis fiscaux qui permettent aux plus riches d'échapper à la fiscalité.

Les discours ne sont que du vent tant que la pouvoir politique n'aura pas repris le contrôle de la finance et rétabli l'égalité fiscale. Est-ce si difficile à comprendre pour le président de la Commission Européenne, le directeur de la BCE, les chefs d'état et toutes les institutions mises en place soi-disant pour défendre les intérêts des citoyens ? Est-il si difficile de comprendre que les pratiques de la finance nous mènent droit dans le mur ? Les dirigeants de ces institutions sont-iles complètement inconscients ou, comme Richelieu ou Colbert, abusent-ils seulement du pouvoir pour s'enrichir ?

Alors, comme le dit Nouvelle Donne, il y a urgence à "reprendre la main" 

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