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Billet de blog 5 novembre 2017

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"Dans les méandres de la mémoire allemande" : à propos d'une interview de Médiapart

A l'occasion de la sortie de son livre : "les amnésiques" dans lequel, à partir de son histoire familiale, la journaliste franco-allemande Géraldine Schwarz évoque le travail mémoriel fait par l'Allemagne sur la deuxième guerre mondiale, Médiapart interviewe l'auteure. Celle-ci évoque les phases de ce travail, commencé dans les années 60, aujourd'hui menacé par l'audience électorale d'AfD.

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Le travail de mémoire dont parle Géraldine Schwarz dans l'interview qu'elle a accordé à Médiapart à propos de son livre "les amnésiques" est bien réel : je m'en suis rendu compte alors que, de passage à Bonn dans les années 90, je visitais une exposition sur l'état de l'Allemagne après la victoire alliée : le premier panneau de l'exposition commençait par "Der von Deutschland verursachte Krieg" (la guerre provoquée par l'Allemagne), ce qui a suscité l'étonnement de mon épouse lorsque je lui ai traduit ces mots.

L'exposition montrait à quel point les Allemands ont payé les douze ans de nazisme : en Poméranie et en Silésie, les atrocités commises par l'Armée Rouge sur les populations civiles n'ont rien à envier à celles des SS. La souffrance du peuple allemand, évoquée par Géraldine Schwarz, est bien une réalité. Au moins deux films évoquent cette invasion de la Prusse Orientale par les russes : le premier, déjà ancien, qui s'intitule "Nacht fiel über Gottenhafen" et qui se termine sur le Wilhelm Gustloff, dont nous parlerons plus loin ; l'autre, au titre emprunté à Bertolt Brecht, Deutschland, bleiche Mutter (en français, Allemagne, mère blafarde). Ce dernier film est le récit autobiographique d'une petite fille qui a traversé la moitié de l'Allemagne sur le dos de sa mère pour échapper aux russes. Et il faut imaginer le cataclysme moral qu'a du être pour cette nation - une des plus considérées avant la guerre pour son dynamisme et sa culture - de voir des villes comme Berlin, Cologne, Hambourg ou Dresde complètement détruites, les populations de ces villes devant survivre au milieu des ruines, une exode massive de réfugiés  et surtout le pays au ban des nations civilisées pour avoir mis l'Europe à feu et à sang et exterminé des populations entières. C'est probablement le poids de cette culpabilité qui a poussé l'Allemagne à entreprendre ce travail de mémoire, après une période de silence - de déni même pour le grand-père de Géraldine Schwarz - qui a duré pendant toutes les années 50 et qui, selon l'auteure, a été rompue lorsque les enfants qui n'avaient pas connu la guerre ont commencé à poser des questions à leurs parents.

Le déni n'est pas le monopole des Mitläufer allemands : en France, ce travail de mémoire a commencé beaucoup plus tardivement et on peut même le dater : tout au long de ses deux septennats, François Mitterrand a refusé de reconnaître la responsabilité de la République dans cet événement, prétendant que le régime de Vichy était une parenthèse dans l'histoire de celle-ci, mais "oubliant" au passage que c'était l'Assemblée Nationale qui avait voté les pleins pouvoirs à Pétain. Et c'est à mettre au crédit de Jacques Chirac d'avoir enfin comblé cette lacune, qui n'était pas à l'honneur de la France. Mais on attend toujours le même travail à propos des crimes commis pendant les guerres coloniales.

Ce travail de mémoire aurait dû commencer beaucoup plus tôt et, surtout, aurait également dû porter sur la responsabilité des démocraties dans la montée du nazisme en Allemagne : Winston Churchill, dans la préface de son ouvrage en 12 tomes "la deuxième guerre mondiale", traite des causes de la deuxième guerre mondiale et n'hésite pas à épingler le traité de Versailles comme la première d'entre elles, car celui-ci imposait à l'Allemagne des réparations qui dépassaient sa capacité (heureusement, les vainqueurs de 1945 n'ont pas commis la même erreur !).  Entre les deux guerres, si la France et la Grande Bretagne avaient voulu favoriser la montée du nazisme, il est difficile d'imaginer comment elles auraient pu s'y prendre autrement : car elles se sont montrées intransigeantes lorsque des personnalités honorables (par exemple Streseman) étaient au pouvoir en Allemagne et elles se sont aplaties devant Hitler, jusqu'à la capitulation honteuse de Munich. Tout à contretemps, en quelque sorte ! Et le seul moment où le traité de Versailles aurait dû être appliqué dans route sa rigueur était celui où les nazis ont remilitarisé le bassin industriel et minier de la région de Düsseldorf : l'application pure et simple de la clause d'occupation de la Rhénanie par les troupes françaises aurait mis les nazis en grande difficulté et aurait peut-être évité la deuxième guerre mondiale. Mais, malgré les rodomontades (Albert Sarrault : "Nous ne laisserons pas Strasbourg sous le feu des canons allemands"), la France, comme c'était l'habitude à cette époque, a fait montre de suivisme vis-à-vis de la Grande Bretagne, ce qui a inspiré à Churchill ce commentaire : "Clemenceau n'aurait pas demandé leur avis aux anglais".

Günther Grass est un des grands témoins de son temps, qu'il raconte dans la trilogie de Dantzig (Die Blechtrommel, Hundejahre, Katz und Maus), ainsi que dans mein Jahrhundert : comme mentionné dans l'interview, il a fortement contribué à façonner ce travail mémoriel dès la publication de ses premiers ouvrages. Mais ce que Géraldine Schwarz ne précise pas, c'est que Günther Grass est un auteur assez contesté en Allemagne même, pour des raisons diverses, suscitant la controverse lorsqu'il a publié son ouvrage im Krebsgang, l'agacement de la part de ceux qui le trouvaient trop moralisateur quand il a révélé (Beim Häuten der Zwiebel) qu'il avait été incorporé d'autorité dans la Waffen SS à la fin de la guerre, et même une accusation par des personnes qui confondent antisémitisme et antisionisme lorsqu'il a dénoncé la politique d'Israël

Im Krebsgang est un roman bâti autour d'un naufrage : celui du Wilhelm Gustloff : le 31 janvier 1945, ce paquebot allemand quitte le port de Gottenhafen, près de Dantzig, chargé jusqu'à la gueule de réfugiés de Prusse Orientale qui fuyaient l'avance de l'armée rouge. A quelques milles du port, il est repéré par un sous-marin russe en maraude et torpillé.  C'est le naufrage qui a fait le plus de morts dans toute l'histoire de la marine (plus de 8000). Mais paradoxalement, cet événement, que j'ai moi-même découvert à la lecture de cet ouvrage, était largement méconnu même en Allemagne, alors que celui du Titanic, qui a fait cinq fois moins de morts, a fait couler des flots d'encre et suscité un grand nombre de films. Cela peut s'expliquer par le fait que la couverture des événements était inexistante à la fin de la guerre, mais aussi parce que les victimes de ce torpillage étaient de "mauvaises" victimes et c'est peut-être pour cela qu'on en a très peu parlé, même en  Allemagne.

J'ai pu constater, au cours de diverses discussions avec des allemands, que beaucoup étaient sensibles à ce qu'en tant qu'étranger, on pouvait penser d'eux. C'est même un des côtés agaçants de certains allemands de se couvrir la tête de cendres à l'évocation de la deuxième guerre mondiale, même lorsqu'on ne leur demande rien : la sortie  d'"im Krebsgang" a suscité une polémique de la part de certains commentateurs, qui reprochaient à l'ouvrage de s'étendre trop complaisamment sur le naufrage du Wilhelm Gustloff :  Dès lors, il lui a été reproché de se servir de cet évènement pour "minimiser" la culpabilité des allemands, ce qui n'était certainement pas dans ses intentions. J'avais, à l'époque, été informé de cette polémique relayée par le magazine der Spiegel. J'avais répondu au journal en trois points :
- Le devoir de mémoire est nécessaire, mais ne doit pas être sélectif : il n'y a pas eu en Allemagne que des Mitläufer, mais également des opposants au nazisme : Parmi les plus célèbres, Hans et Sophie Scholl, le pasteur Niemoller, Marlène Dietrich, Willy Brandt, les frères Mann, mais il y a eu aussi un grand nombre d'anonymes : dans un livre racontant l'histoire d'un musicien juif ayant survécu en choisissant la clandestinité (Peter Schneider : und wenn wir nur eine Stunde gewinnen), il est expliqué que cette option n'avait de chance de réussite que si les intéressés bénéficiaient d'un "réseau" de plusieurs dizaines de personnes décidées à les aider. Ce même livre estime entre 10000 et 20000 le nombre de personnes impliquées dans ces réseaux rien qu'à Berlin, parmi lesquels le pasteur Harald Poelschau qui a aujourd'hui sa rue dans cette même ville et son arbre dans l'allée des Justes à Tel Aviv. Une jeune actrice a caché des juifs chez elle pendant toute la durée de la guerre, ce qui était un risque réel, car les nazis ne plaisantaient pas sur ce sujet. Lorsqu'on lui a demandé ce qui l'avait poussée à prendre autant de risques pour des personnes qu'elle ne connaissait pas, elle a répondu que si elle ne l'avait pas fait, elle ne pourrait plus se regarder dans une glace. Ils ont donc été en Allemagne des milliers - anonymes ou non - qui ont risqué leur liberté et même leur vie pour pouvoir continuer à se regarder dans une glace. Par opposition aux criminels nazis, cette fraction de la population doit être montrée en exemple et leur évocation ne nuirait pas au travail de mémoire, bien au contraire !
- La part de responsabilité de la France et de la Grande Bretagne dans la montée du nazisme : ce point a été évoqué plus haut.
- Une telle polémique n'a aucun intérêt. Par contre, il est important de comprendre les raisons pour lesquelles un pays comme l'Allemagne, qui était et reste toujours une des cultures les plus considérées du monde occidental, a pu tomber dans ce délire. En comprendre les raisons permettrait peut-être d'éviter de nouveaux cataclysmes.

Les dernières élections allemandes ont consacré le retour de l'extrême droite au Bundestag : alors que, depuis la guerre, celle-ci n'avaient jamais atteint les 5% qui lui auraient permis d'avoir une représentation parlementaire, c'est chose faite aujourd'hui : le parti Alternative für Deutschland (AfD), avec une audience électorale de 10% en Allemagne de l'Ouest (ce qui "n'est déjà pas glorieux" dit l'auteure) et 21% dans les Länder d'Allemagne de l'Est, s'impose sur la scène politique. Géraldine Schwarz explique cette différence de score électoral entre les deux parties du pays par le fait que le travail de mémoire n'a pas été fait de la même façon à l'est du fait de l'isolement des citoyens est-allemands, qui n'avaient le droit de sortir de leur pays que pour aller dans d'autres pays du bloc soviétique. Mais l'accroissement de la pauvreté, en Allemagne comme en France, est, aujourd'hui comme hier, le terreau dont se nourrit l'extrême droite, surtout dans l'ex RDA rongée par le chômage et la misère.  Il n'en reste pas moins que la performance électorale d'AfD exprime une menace sur la mémoire des faits de la deuxième guerre mondiale, car elle marque le retour du déni des années 50.

D'autres s'en inquiètent : que les jeunes allemands refusent d'être tenus responsables de faits qui se sont passés alors qu'ils n'étaient même pas nés, cela est légitime. Une autre chose serait d'oublier ce que des êtres humains - ou prétendant l'être - ont fait subir à d'autres êtres humains. Je voudrais, pour terminer, évoquer une autre journaliste et militante des droits de l'homme, franco-allemande elle aussi - que j'ai un jour rencontrée en Bretagne : Florence Hervé a consacré une partie de son œuvre à perpétuer la mémoire des persécutions nazies et a, entre autres, écrit deux plaquettes bilingues sur le massacre d'Oradour-sur-Glane et le camp du Struthof. Elle a participé à l'édition du livre d'Adélaid Hautval (Medizin gegen die Menschlichkeit) qui raconte comment cette femme médecin a refusé, au péril de sa vie, de participer à l'expérimentation humaine menée par les médecins nazis. Ce sont ces contributions au devoir de mémoire qui pourront, peut-être éviter que l'Allemagne, mais aussi les autres pays dont la responsabilité est engagée dans ces évènements - récidivent dans le déni.

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