Coût du capital : une émission d'Elise Lucet enfonce le clou

 L'émission d'Elise Lucet sur France 2 confirme, à l'aide de trois exemples, ce que nous disions dans un précédent billet écrit à partir d'un article de Médiapart : la finance, grâce au pouvoir qu'elle a pris sur les états, est capable d'imposer ses méthodes de "gestion", qui obéissent à une seule logique : gaver les actionnaires au détriment des salaires, au détriment de l'emploi et même au détriment de l'économie. L'émission nous apprend d'abord que le montant des dividendes mondiaux s'élevait, en 2013, à 1000 milliards de dollars, avec un podium composé des Etats Unis, de la Grande Bretagne et de la France. La finance - et en particulier les fonds de pension, non seulement ne créent aucune richesse matérielle, mais s'enrichissent grâce aux catastrophes sociales qu'elle provoque.

Pour bien comprendre, il faut savoir que la gestion d'une entreprise part d'un arbitrage sur la répartition des bénéfices : entre l'investissement qui crée la richesse de demain, les embauches qui sont les emplois d'aujourd'hui et les dividendes, qui servent à rémunérer les actionnaires, c'est à dire les véritables propriétaires de l'entreprise. Elise Lucet montre, à partir de trois exemples, que la part excessive réservée aux actionnaires est à l'origine d'une destruction rapide de l'économie. Son émission a le mérite de préciser ces mécanismes de destruction de l'emploi, que nous avons déjà abordé dans l'édito mentionné plus haut.
Il faut savoir que dans le même temps, Sanofi a bénéficié d'aides publiques, respectivement 125 millions d'euro au titre du crédit impôt recherche et 11 millions d'euro au titre du Crédit Iimpôt compétitivité emploi. Ceci est la démonstration la plus formelle que les aides de l'état ne servent ni à l'investissement, ni à l'emploi, mais vont, en réalité, dans la poche des actionnaires.

Premier exemple : le gonflement des dividendes chez Sanofi  hypothèque le dynamisme de l'entreprise
Sanofi  est un des fleurons de l'industrie française, deuxième entreprise du CAC40 et troisième groupe pharmaceutique mondial. L'entreprise a réalisé en 2013 six milliards d'euro de bénéfice. Le pourcentage des bénéfices servi en dividendes aux actionnaires était de 50% en 2013 et le reportage montre, documents à l'appui, que l'entreprise distribuait "seulement" 35% en 2010. La superposition sur un même graphique des courbes de bénéfices (en diminution) et de dividendes (en augmentation) montre un croisement des deux courbes, au delà duquel le maintien de la rémunération des actionnaires n'est possible que par absence d'investissement, par une réduction drastique du personnel ou par des emprunts (comme le font les fonds de pension de l'entreprise mentionnée dans l'article de Médiapart cité plus haut). Dans tous les cas, c'est l'affaiblissement de l'entreprise soit parce que les investissements nécessaires au développement de son activité ne sont pas faits, soit parce qu'au travers des licenciements, elle perd une partie de son "savoir faire" (notion totalement étrangère aux financiers) soit parce qu'une finance prédatrice la met délibérément en danger de mort en l'obligeant à emprunter au delà de ses capacités pour s'assurer des rémunérations qui ne sont nullement utiles à la survie de l'entreprise. C'est ce qui se passe chez Sanofi : les plans sociaux se sont succédés, les effectifs salariés ont fondu et le centre de recherche de Montpellier - un des plus gros en France - est devenu une coquille vide.

Il faut savoir que dans le même temps, Sanofi a bénéficié d'aides publiques, respectivement 125 millions d'euro au titre du crédit impôt recherche et 11 millions d'euro au titre du Crédit Iimpôt compétitivité emploi. Ceci est la démonstration la plus formelle que les aides de l'état ne servent ni à l'investissement, ni à l'emploi, mais vont, en réalité, dans la poche des actionnaires.

Deuxième exemple : l'exigence de rendement aux pages jaunes met en danger les salariés
Il est inutile de présenter les pages jaunes, cet annuaire qui recense, ville par ville, les professionnels de toutes les activités. 
Mise en vente en 2006 par France Télécom, l'entreprise est reprise conjointement par un fonds de pension américain du nom de KKR et la banque Ggoldman Sachs. L'opération est financée d'une part par un apport minimal de la part des repreneurs, d'autre part par un montage que les financiers appellent LBO (leverage buy out ou, en français, achat à effet de levier) : l'argent restant est emprunté à une banque et les remboursements sont assurés par les bénéfices de l'entreprise. Comme en plus du remboursement des emprunts, il faut également verser des dividendes aux actionnaires, l'entreprise devient une véritable machine à générer du cash. Cela a été le cas chez les pages jaunes : selon un actionnaire, l'entreprise a versé depuis son ravhat 4,5 milliards de dividendes pour un bénéfice qui était, avant le rachat, de 100 millions d'euro par an !

Si le montant de l'emprunt et des dividendes versés est disproportionné par rapport aux bénéfices qu'on peut attendre de l'entreprise, la pression est mise sur les salariés et, en particulier en ce qui concerne les pages jaunes, sur les commerciaux qui vendent des espaces publicitaires. L'émission montre ainsi une séance de "formation" qui ressemble plus à une séquence d'entraînement de marines du film "full metal jacket"  qu'à un enseignement des méthodes de vente, avec insultes et humiliations proférées par le petit chef censé assurer la "formation". La sécurité sociale a même reconnu un caractère professionnel au suicide d'un des salariés après un burn out du à l'exigence d'objectifs complètement irréalistes.

Troisième exemple : un fonds de pension ferme une usine pour "faire la culbute" à la revente
Ici, la séquence commence par une prise de vue sur une friche industrielle : celle d'un site qui, autrefois, fabriquait les valises Samsonite à Hénin Beaumont. 
Le groupe a le malheur de tomber en 2003 entre les mains de Bain Investissements, un fonds de pension américain basé à Boston. Ce genre d'"investisseur" se moque complètement de la santé des entreprises, car plus une entreprise a "fait le ménage" dans son personnel, plus elle va être facile à vendre (on n'a pas les mêmes valeurs !). La cible de cette opération va être l'usine d'Hénin Beaumont, qui fermera en 2007, laissant sur le carreau 200 salariés. Grâce à cette opération, le fonds de pension va empocher 1.7 milliard de dollars à la revente du groupe, alors que sa mise de fonds initiale était de 105 millions.
Pour éviter les frais d'un plan social qui aurait coûté 60 millions d'euro, Bain Capital va se trouver un homme de paille qui rachètera la manufacture d'Hénin-Beaumont pour un euro symbolique et sera acheté 10 millions d'euro pour l'ensemble de l'opération. L'usine, qui doit prétendument être reconvertie pour fabriquer des panneaux solaires, fermera dix-huit mois après et les salariés seront indemnisés par le fonds de garantie des salaires. Voici comment, de surcroît, un licenciement se fait aux frais de la collectivité !

Nous ajouterons qu'à un moment de l'émission, Elise Lucet réussit à "coincer" Pierre Gattaz pour lui demander comment il juge la cupidité des actionnaires. Celui-ci répond que le niveau élevé des dividendes est là pour "rémunérer le risque". Au vu des pratiques décrites ci -dessus, on se demande bien lequel !

En tout cas, une chose est sure : si les législations des divers pays ne mettent pas un terme à ces pratiques, c'est toute l'économie qui va y passer !

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