Taux de chômage : Alternatives Economiques remet les pendules à l'heure

Le contre-indice d'évaluation du chômage proposé par Alternatives Économiques présente l'avantage de tenir compte du non-emploi partiel et de permettre des comparaisons entre les pays. Sur ce dernier point, le prétendu succès de l'Allemagne et de la Grande-Bretagne dans la lutte contre le chômage fait de moins en moins illusion.

Il y a beaucoup de non-dits à l'usage du citoyen crédule dans la présentation qui est faite du taux de chômage : il en existe d'abord au moins deux définitions : celle de Pôle Emploi et celle de l'INSEE, beaucoup plus restrictive. Les déclarations officielles du ministère du travail ne prennent en compte que la catégorie A - soit une définition proche de celle de l'INSEE, ce qui montre à quel point nos gouvernants se désintéressent de la précarité croissante qui frappe les salariés.Cette présentation trompeuse et les comparaisons avec des pays voisins - en particulier Grande Bretagne et Allemagne - permet à nos "communicants" de prendre ces pays comme modèles à suivre en arguant d'un taux de chômage proche du plein emploi.

Nous avons, au fil de ce blog, dénoncé toutes ces impostures qui n'ont pour but que de masquer les échecs de notre politique de l'emploi et de justifier les sales coups portés à la protection des salariés, le dernier en date étant la loi travail XXL, que notre gouvernement s'apprête à faire passer par ordonnances après la comédie d'une concertation sociale proclamée, mais en réalité inexistante. C'est pourquoi l'initiative prise par Alternatives Économiques - celle d'un "contrindicateur" du chômage à opposer à toutes les manipulations statistiques dont se rend coupable le club des menteurs professionnels - gouvernement et presse - nous semble d'un intérêt indiscutable : le périodique propose d'évaluer le taux de chômage en "équivalents temps plein" dans la catégorie des actifs âgés de 25 à 60 ans, ce qui a le mérite de gommer le biais provoqué par la seule prise en considération des chômeurs de catégorie A. A ce jeu, ce n'est plus 9,8% de chômeurs que compte la France, mais 27,2%.

Pourquoi avoir limité l'étude sur la tranche d'âge de 25 à 60 ans, alors que les statistiques officielles portent sur la fourchette entre 15 et 65 ans ? La tranche de 15 à 25 ans est difficile d'interprétation car elle comprend les étudiants et les lycéens et que ceux-ci, pour payer leurs études, peuvent être amenés à occuper des emplois saisonniers. C'est donc une classe d'âge qui va et vient entre emploi et études. Les plus âgés ne constituent pas non plus une classe d'âge homogène : il y a ceux dont l'état de santé leur permet de continuer à travailler, ceux qui sont en retraite plus tôt à cause de la pénibilité des tâches effectuées ou parce qu'ils ont commencé à travailler très tôt. Le choix de cette tranche d'âge n'élimine pas complètement les biais statistiques, mais a été fait pour en limiter la portée . De plus, l'adoption de cette tranche d'âge n'invalide  en rien les conclusions qu'on peut tirer de l'étude en termes d'évolution du taux de non-emploi ou de comparaison d'un pays à l'autre, puisque les statistiques sont faites en utilisant les mêmes critères, ce qui n'est pas le cas des taux de chômage d'un pays à l'autre.

La prise en compte de cet indice amène à plusieurs conclusions :
- Après l'adoption des 35 heures, le taux de chômage en équivalent temps plein a baissé de 31.3% à 28% - et cela a été la période où la baisse a été la plus importante, ce qui valide l'idée que le passage au 35 heures qui a eu lieu pendant cette période a eu un effet bénéfique, n'en déplaise aux "économistes" payés pour véhiculer la pensée unique des ultralibéraux.
- Le taux de chômage des femmes en équivalent temps plein est une fois et demi à deux fois plus élevé que celui des hommes. Cela ne constitue pas vraiment une surprise, mais il faut noter que l'écart, s'il reste encore considérable, a tendance à se resserrer entre 1998 et maintenant.
- La prétendue baisse du taux de chômage en Grande Bretagne et en Allemagne n'est acquise qu'au prix de l'augmentation des travailleurs pauvres : du fait des "contrats zéro heures" en Grande Bretagne et des emplois "un euro" en Allemagne, les chiffres officiels ne rendent pas compte de la réalité du marché du travail. Lorsqu'on met en parallèle les taux de chômage annoncés de ces pays et les taux de risques de pauvreté, beaucoup plus élevés que les nôtres, on ne peut que constater que ces deux pays n'ont obtenu une baisse artificielle de leur taux de chômage qu'au prix d'un accroissement de la pauvreté. La réalité masquée par les statistiques officielles apparaît clairement à l'usage des équivalents temps plein : dans l'échelle de cet indice pays par pays, il apparaît clairement que la France, l'Allemagne et la Grande Bretagne sont légèrement au dessous de la moyenne européenne (29,3% de chômage en équivalent temps plein) avec respectivement 27,6%, 28,4% et 28%. Les trois pays sont donc au coude à coude en ce qui concerne la statistique du chômage, alors que le taux de risque de pauvreté est beaucoup plus élevé en Grande-Bretagne et en Allemagne que chez nous.

On ne perçoit donc pas les raisons qui poussent les gouvernants à tant vouloir imiter ces modèles étrangers, si ce n'est parce qu'ils ont déjà fait un choix de société non avoué publiquement et déjà patent dans le choix de l'indice "chômage de catégorie A" : celui d'évaluer le marché du travail en tenant pour secondaire le développement des inégalités qu'engendre le travail (ou le chômage) partiel. En France, ce choix est marqué par la loi travail XXL qui organise la destruction complète du code du travail et la loi d'un patronat dont la mentalité n'a pas évolué depuis Germinal. Face à cette réalité, l'indice de mesure proposé par Alternatives Économiques constitue un élément d'information important en ce sens qu'il bouscule les idées reçues. Mais il faudra pour cela qu'il soit constamment réévalué et confronté aux statistiques officielles à chacune de leurs parutions.

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.