Nicolas Hulot : vers la fin des moteurs thermiques ?

Le plan de Nicolas Hulot sur la transition énergétique exprime une ambition jamais égalée : la division par quatre des émissions de gaz à effet de serre (référence 1990), pour viser "la neutralité carbone à l'horizon 2050". Selon le Monde (8 juillet 2017), il n'y a que la Suède et le Costa Rica à manifester aujourd'hui des objectifs aussi ambitieux.

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Parmi les mesures proposées, il y a "un plan forêt digne de ce nom" ou "la réhabilitation des zones humides", car le ministre reconnaît que les objectifs fixés par la COP21 ne sont pas réalistes si on n'utilise pas les capacités de l'ecosystème à séquestrer du CO2 . Si Nicolas Hulot va jusqu'au bout de sa logique, il devra rapidement mettre  au pas les bétonneurs qui s’apprêtent à détruire ce qui reste de surface agricole en Ile de France (Europacity) ou à saccager une très belle  région au profit d'un aéroport (Notre Dame des Landes, en passe de devenir "Notre Dame du Béton). Les militants qui se battent pour que ces projets ne voient pas le jour pourraient y voir un signal politique.

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La "fin des énergies fossiles" est également au programme : Nicolas Hulot rappelle que "les scientifiques nous disent qu'il faut garder sous terre les trois quarts des réserves fossiles pour avoir une chance de rester sous deux degrés de réchauffement". Il reste quatre centrales électriques au charbon dans l'hexagone et leur fermeture est programmée. Aucun permis de recherche d'hydrocarbures ne doit plus être délivré sur le sol français, ce qui nous préserve, si cet engagement est tenu, des dégâts déjà constatés aux États-Unis, liés à l'extraction des gaz de schiste. Comme le programme a une cohérence, Nicolas Hulot annonce également l'interdiction pour les constructeurs automobiles de commercialiser des voitures à moteur thermique (essence ou diesel) également à l'horizon 2040.

Si, idéalement, c'est bien cela qu'il faudrait faire, ce point soulève plusieurs points d'interrogation :

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D'abord parce que le projet maintient un flou artistique en ce qui concerne les solutions de remplacement : les constructeurs devront "se débrouiller" et il est à craindre que l'absence de directives précises les amène à envisager des solutions qui seraient, au mieux, irréalistes ou à court terme, au pire plus nocives que le mal :
Le "tout électrique" est affecté d'un important facteur limitant : la capacité de fournir en grand nombre des batteries du fait de la pénurie des matières premières indispensables à leur fabrication. Il faut également se poser la question : si tout le parc automobile fonctionne à l'électricité, quels seront les besoins supplémentaires en électricité et comment seront-ils assurés ? Si on reste sur le nucléaire, combien de centrales supplémentaires faudra-t-il construire, alors que se pose la question du démantèlement de celles qui arrivent en fin de vie, du coût de cette opération et des difficultés techniques liées à l'élimination des déchets ? Plus grave encore : le véhicule électrique serait affecté d'un bilan carbone qui le rendrait aussi polluant qu'un moteur thermique, ce qui fait dire à Stéphane Lhomme, directeur de l'observatoire du nucléaire, que "le subventionner n' aucun sens".
Si on passe au moteur à hydrogène, peut-on évaluer le coût énergétique de la production du carburant ? Bien sûr, le plan climat de Nicolas Hulot prévoit d'autres dispositions visant à restreindre les besoins en énergie : réhabilitation des locaux "passoires énergétiques", développement de l'autoconsommation de l'électricité, grâce au solaire ou au biogaz, mais un soutien d'état sera nécessaire, dont les modalités ne sont pas encore précisées.
Parce que les pays limitrophes de l'Arctique lorgnent sur les ressources enfouies sous la banquise, à l'heure même où les scientifiques conseillent de limiter l'exploitation des énergies fossiles. Cela implique que les dirigeants de ces pays ne sont pas mécontents de la fonte des glaces et feraient tout pour accélérer le phénomène, sans aucun état d'âme concernant les conséquences. La France n'est qu'un confetti dans le jeu mondial et ce ne sont pas des interdictions limitées à son territoire qui changeront la face du monde.
Parce que, dans sa guerre contre le moteur thermique, le ministre engage un bras de fer avec les lobbies : lobbies de l'industrie pétrolière en premier lieu, lobbies des constructeurs automobiles aussi, qui ont prouvé, grâce à l'oreille complaisante que leur prêtent les législateurs, qu'ils étaient capables d'induire la prise de mesures conformes à leurs intérêts, tant au niveau national qu'au niveau européen. C'est d'ailleurs à ce dernier niveau que toute mesure de ce plan énergétique peut avoir des chances d'aboutir si, pour une fois, la clique de Junker se mobilise pour l'intérêt général. On peut toujours rêver !
Parce que l'interdiction des moteurs thermiques sur le territoire français a pour corolaire obligatoire la révision des traités de libre échange et notamment la disparition des tribunaux arbitraux missionnés pour trancher les différents entre les états et les entreprises s'estimant lésées par les interdictions nationales :  l'annonce de Nicolas Hulot arrive au moment même où le CETA va entrer en vigueur et où un traité de libre échange entre l'Europe et le Japon vient d'être signé dans l'opacité la plus stricte. Imagine-t-on vraiment que si l'interdiction des moteurs thermiques reste limitée à la France, des entreprises comme Volkswagen ou General Motors se priveront de faire appel à ces tribunaux arbitraux ? On a ici la démonstration de l'effet pervers des traités de libre échange, dénoncé depuis longtemps par des collectifs citoyens.
Parce que le renforcement de la taxe carbone va peser très lourd sur le budget des citoyens : cette mesure survient au moment même où l'exécutif renonce à la taxe sur les transactions financières au service de la transition énergétique. Le Monde commente : "Pour le grand argentier de l'Etat, le Brexit se présente comme une aubaine pour la place financière de Paris, qui pourrait ravir des parts de marché à la place financière de Londres"... sans l'épouvantail de la TTF, faut-il comprendre. Ainsi se perpétue la tradition, aussi vieille que le pouvoir absolu du Roi Soleil, d'éviter absolument d'aller prendre l'argent où il est pour taxer toujours plus les citoyens. Ce plan, qui prétend réduire la précarité énergétique, aura exactement l'effet inverse. Cela en réduit considérablement l'acceptabilité aux yeux des citoyens.

On peut aussi se demander si, à l'horizon 2040, il ne sera pas trop tard, s'il n'est pas déjà trop tard. La fonte du permafrost en Sibérie aura déjà libéré son contingent de gaz à effets de serre et des nouvelles alarmantes nous arrivent de l''antarctique : une fonte accélérée des glaces de ce continent pourrait, à court ou moyen terme, entraîner une élévation de trois mètres du niveau des mers. Aussi, tout en souhaitant pleine réussite à monsieur Hulot et à son plan climat, les raisons du scepticisme ne manquent pas !

 

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