Europacity : le livre blanc de la climatologie

Europacity, un projet néfaste pour le climat, une erreur de stratégie pour le groupe Auchan. C'est ce que démontre ce récent livre blanc axé sur l'étude de l'empreinte carbone du projet.

Il est peu de dire que le projet Europacity fait l'objet de vives controverses au point d'avoir suscité en 2016 un débat public officiel : les points qui sont revenus le plus souvent, tant dans le débat public que dans la presse, concernent la réalité et la pérennité des emplois que, prétendument, Europacity va créer, ses conséquences sur l'emploi dans toute la région Ile de France, la destruction d'un espace agricole qui compte parmi les meilleures terres de notre pays.

Le débat sur les changements climatiques induits par le projet a également été évoqué, entre autres par la voix de Nicolas Hulot qui juge le projet incompatible avec les engagements de la COP21. Le mérite du livre blanc intitulé "Europacity, le climat et la famille Mulliez" est d'évaluer le projet Europacity en termes de bilan carbone associé au projet.

La communication d'Auchan sur le sujet est faite de mensonges par omission : ainsi le rapport mentionne-t-il une grave lacune dans les estimations du promoteur : le bilan carbone des magasins Auchan ne tient compte que de l'impact "direct" du complexe, c'est à dire lié à la consommation d'énergie et aux déplacements des seuls collaborateurs. Elles ignore l'impact lié au déplacement des clients dans le contexte des centres commerciaux, qui s'avère pourtant être déterminant dans l'établissement du bilan carbone. Si on choisit de comparer l'empreinte carbone de ces grands centres commerciaux à celle du commerce de proximité pour lequel cet élément n'existe pas, il est logique d'en tenir compte, ce qu'Auchan Retail ne fait pas. Or cette part du bilan carbone est estimée à six fois les émissions reconnues par Auchan !

Il est donc à craindre qu'une estimation de l'empreinte carbone du complexe Europacity, si elle est faite en utilisant la même erreur de méthodologie ne conduise à des résultats grossièrement sous-estimés. D'autant plus que dans la partie "transport clients" du bilan apparaît, dans le cas d'Europacity, le transport aérien : l'ambition affichée de 30 millions de visiteurs par an ne pourra pas être tenu si, de Milan, de Berlin ou de Londres, ne viennent pas de nombreux visiteurs pour de courts séjours (c'est à dire de séjours ayant pour seul objet la visite d'Europacity) et, sans l'avion, c'est la rentabilité même du projet qui est menacée. Il est d'autant plus légitime d'inclure dans les estimations de l'empreinte carbonée cette incitation à multiplier les transports aériens induite par la présence d'Europacity et sa proximité avec l'aéroport Charles-de-Gaulle que le Comité Régional du Tourisme d'Ile de France tient compte des transports dans son estimation globale.

La maîtrise d'ouvrage du projet Europacity publie, de son côté, une répartition des modes de déplacement de ses clients complètement surréaliste : pour eux, 44%  viendraient en voiture contre 23% seulement en avion. Ici, le rapport souligne les incohérences de cette hypothèse : "Cette hypothèse est, en premier lieu, contradictoire avec la localisation d'Europacity, à quelques minutes de l'aéroport Roissy Charles-de-Gaulle et d'une gare TGV [...]. Elle est également incohérente avec la répartition des populations coeur-de-cible d'Europacity : sur les 150 millions de personnes qui mettraient entre 2 et 4 heures pour venir à Europacity, 12 millions pourraient le faire en voiture, 58 millions en TGV et 146 millions en avion". Ce qui porte au minimum à 76 sur 150 millions le nombre de ceux qui ne pourraient venir qu'en avion, sans lesquels la rentabilité du projet serait compromise. Il ne faut donc pas faire confiance au maître d’œuvre pour nous donner une estimation sérieuse de ce que sera l'empreinte carbone du projet.

Cette estimation,  menée par les auteurs du livre blanc, donne le vertige : Europacity en 2024, en termes d'empreinte carbone, c'est 103 hypermarchés ou une ville de 140000 habitants. En 2040, dans l'hypothèse d'une disparition complète des véhicules thermiques, c'est 175 hypermarchés ou 250000 habitants. Europacity, à lui tout seul, représenterait 40% de l'empreinte carbone d'Auchan en 2024 et plus de 50% en 2040. Cela confirme l'incompatibilité du projet avec la lutte contre le réchauffement climatique. Ce qui amène à étudier différentes options alternatives pour respecter les objectifs du plan climat.
- Le maintien du projet dans son intégralité imposerait, de la part d'Auchan, une compensation pour pallier les effets négatifs du projet : conversion de terres agricoles en forêts ou compensation sur le marché du carbone. La première de ces options impliquerait la conversion de 270000 m2 de surfaces agricoles, ce qui représenterait 53% de la surface agricole d'Ile de France et un investissement de 3 milliards d'euro pour Auchan. La seconde impliquerait une charge financière cumulée de 3 à 6 milliards d'euro. On peut douter qu'Auchan accepte l'une ou l'autre des ces options insatisfaisantes pour les défenseurs du climat, qui plomberaient de façon définitive la rentabilité du projet.
- Le changement de modèle : Auchan reste fermement accroché à la grande distribution qui date des années 60. Pourtant, les nouvelles qui nous viennent des Etats-Unis laissent augurer la fin prochaine de ce modèle, sous l'effet conjugué du E-commerce (20% de croissance par an) et du développement des supérettes de centre-ville, tous deux divisant par un facteur de 10 l'effet des déplacements clients sur l'empreinte carbone.
Tout indique qu'Auchan est en train de rater cette reconversion, par rapport à ses concurrents directs Carrefour et Casino. Dès lors, il est incompréhensible qu'Auchan s'obstine dans un projet qui représente pour le groupe trois années d'investissement.

Le changement de modèle est donc la seule option raisonnable, tant du point de vue climatique que des intérêts bien compris d'Auchan. Cela implique l'abandon du projet et le maintien dans son utilisation actuelle du triangle de Gonesse. Ainsi, une voie est ouverte pour des projets alternatifs : Le rapport mentionne brièvement le projet CARMA, qui, à l'instar des propositions des opposants du projet, vise à conserver les espaces agricoles et à les valoriser par le développement de méthodes nouvelles d'agriculture. Des structures de ce type existent déjà, telles la ferme du Bec-Hellouin (Eure) qui concilie méthodes écologiques et rendements élevés. Alors, qu'attendons-nous pour développer ce type d'agriculture ?

On ne peut pas parler climat sans évoquer les prises de position récentes d'Emmanuel Macron, qui dit à nos partenaires "il faut un choc dans nos modes de production". Ce choc passe d'abord par l'abandon de projets aussi manifestement contraires aux objectifs de la COP21 que Notre-Dame-des-Landes et Europacity. A ce prix seulement, le message sera crédible.

 

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