Europacity, la partie émergée de l'iceberg

On a beaucoup médiatisé Europacity, ce projet de destruction, avec la participation pécuniaire de l'état, donc du contribuable, de trente hectares des meilleures terres agricoles d'Ile de France. Pourtant, une émission télévisée récente (pour quelques hectares de plus) suggère que le mal est généralisé et que c'est la famine que nous sommes en train de préparer pour nos enfants.

D'emblée, l'émission l'annonce : c'est 10% de l'espace agricole qui a été bétonné en cinquante ans. Aujourd'hui, le domaine agricole disparaît au rythme vertigineux de 60000 hectares par an. A cette vitesse, c'est l'équivalent de la surface cumulée des Landes et de la Gironde qui auront disparu en 2050.

Bien sûr, c'est Europacity et le triangle de Gonesse qui ouvrent l'émission : on y retrouve ce qui a été dit au cours du débat public sur l'inflation des centres commerciaux et sur la destruction des terres agricoles (c'est, en réalité plus du double qui disparaîtra car, à côté du centre proprement dit, il y aura la construction d'un centre d'affaires et d'un terrain de golf). Le scandale d'une utilisation abusive de l'argent public (1 milliard d'euro selon Jean Gadrey) y a été dénoncé. Pourtant, nous apprenons sans surprise que le promoteur a décidé de poursuivre le projet, avec quelques modifications cosmétiques pour le rendre - croit-il - plus acceptable. 

Mais Europacity n'est pas tout seul : l'émission multiplie les exemples, en commençant par un "village Décathlon" (toujours le groupe Auchan) en projet dans la région d'Orléans. Le projet ressemble comme un frère à celui d'Europacity : il doit être construit sur 19 hectares d'une zone humide de terres agricoles, prairies et bois, avec les conséquences que cela peut avoir ultérieurement en matière d'inondations. Avant toute chose, comme pour Europacity, le terrain doit être cédé au promoteur, au prix de 2,40 € le m2. Il suffit, par la suite, de modifier le plan d'occupation des sols (POS) pour que ces terrains deviennent constructibles. On voit donc que l'intérêt, pour le promoteur du projet, est principalement la spéculation sur le prix du terrain : au prix du constructible, c'est deux millions d'euro d'économie qui seront ainsi réalisés.

Une opération de ce type a également été réalisée à l'occasion de la construction du grand stade de l'Olympique Lyonnais : le site du grand stade - 50 hectares de terre agricole - appartenait à la commune. Dès 2009, un accord a été passé sur le prix des terrains, cédés à 40 € le m2. Devenus constructibles en 2011, ils valent aujourd'hui 150 € le m2. Là aussi, l'opération juteuse pour l'acquéreur s'est faite aux frais du contribuable qui débourse en outre 250 millions d'€ d'argent public pour assumer les frais de desserte et de voirie de ce stade et du complexe immobilier qui y est associé. C'est ce que nous disions également pour Europacity : la desserte du complexe commercial, outre la construction d'une gare, sera génératrice de dépenses qui resteront à la charge du contribuable, même si - dans le cas d'Europacity - il ne peut en profiter pour manque de moyens et même si - dans le cas de l'Olympique Lyonnais - il ne s'intéresse pas au football. Dans ce dernier cas, nous apprenons que l'engagement des finances publiques est de la compétence des autorités territoriales, ce qui, dans le cas du stade, a pu favoriser l'opération.

L'exemple du stade de l'olympique Lyonnais est très riche d'enseignement : la déclaration d'utilité publique a été annulée, ce qui n'empêche pas la poursuite des travaux, car, selon l'avocat consulté dans l'émission, il existe une jurisprudence spécifique qui permet de les poursuivre. Nous apprenons aussi qu'à côté de de la surface du stade, c'est en réalité 140 hectares de terre qui sont sacrifiés pour un parking qui ne servira qu'une vingtaine de fois par an (19 hectares de terre agricole, 21 millions d'€ de gaspillage d'argent public), pour une ligne de train construite spécialement pour le stade (70 millions d'€ de frais de fonctionnement) et pour la desserte routière du stade. On peut même se demander si on est encore dans un état de droit, au vu du témoignage de cet éleveur exproprié malgré l'annulation de la déclaration d'utilité publique : il est aujourd'hui obligé de faire traverser une route à son troupeau de moutons pour les emmener au paturage ! De tous les points de vue, l'opération apparaît comme une vaste escroquerie où ne s'exerce que la loi du plus fort, réalisée avec la complicité du maire de Lyon qui est aux abonnés absents quand il s'agit de répondre aux questions embarassantes. Les hommes politiques, c'est courage fuyons !

Mais ce sont aussi les pratiques de l'agriculture elle-même qui sont mortifères : les pratiques industrielles qui Se multiplient dans toute l'Europe (ex : ferme des mille vaches) sont elles aussi consommatrices de terrains agricoles, quand elles ne portent pas atteinte à l'environnement, comme la porcherie des 23000 cochons

23000coch
de Poiroux, située à 17 km des Sables d'Olonne. L'image jointe montre dans quelles propositions elle peut gravement altérer l'environnement. Dans ce type de projet, on retrouve la "patte" d'un groupe industriel, Avril, dont l'un des dirigeants est un certain Xavier Beulin qui voit dans ce gigantisme agricole une condition de compétitivité et dit que celui qui a deux hectares et trois chèvres n'est pas agriculteur. En même temps, ce monsieur dirige la FNSEA, principal syndicat agricole, ce qui fait dire au commentateur : c'est comme si Bolloré était aussi patron de la CGT. D'autres parlent de conflit d'intérêt. Toujours est-il qu'il réagit aux questions embarrassantes comme un homme politique : "courage, fuyons".

L'ensemble de ces pratiques est une menace certaine pour la sécurité alimentaire et c'est une menace au niveau mondial. L'impact économique et écologique des décisions est devenu tel qu'aujourd'hui, on ne peut plus faire n'importe quoi;  Nous avons affaire à des "entrepreneurs" dont le cadet des soucis est le bien commun et - comme le montre l'image jointe - les dommages qu'ils peuvent infliger à d'autres secteurs économiques. Nous avons aussi affaire à des politiques qu'il est trop facile de berner avec des promesses de création d'emploi. C'est ceux-là que combattent les militants de ND des Landes et d'Europacity. Mais ces projets ne sont que peu de choses en regard de tout ce qui se fait ou se prépare. En somme, la partie émergée de l'iceberg.

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