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Billet de blog 20 oct. 2021

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Brexit : un "hiver de mécontentement" en Grande Bretagne

On peut dire que pour tous les pays occidentaux, le COVID a changé la donne. Pour tous, les pénuries d'énergie et l'inflation qui en résulte sont le prélude à une baisse du pouvoir d'achat. Cet "effet COVID" est encore amplifié en Grande Bretagne par un Brexit dont les conséquences ont été très mal ou pas du tout anticipées.

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Côté britannique, la campagne électorale en faveur du Brexit et la négociation qui a suivi le rejet, par les électeurs, de l'Union Européenne peut se résumer en deux mots : tromperie et imprévoyance : si les conséquences du brexit, que les autorités britanniques semblent découvrir maintenant, avaient été anticipées et clairement exposées aux électeurs, le résultat du référendum aurait-il été le même ? On peut pour le moins conclure à un manque d'information qui laisse planer un sérieux doute sur le caractère démocratique de ce scrutin. 

Et voila que les nuages s'accumulent à nouveau sur les relations entre l'Union et le Royaume-Uni : sur au moins deux sujets (les accords sur la frontière irlandaise et la pêche dans les eaux britanniques), la Grande Bretagne ne respecte pas l'accord qu'elle a signé, mais a-t-elle jamais eu l'intention de le respecter ?
- Aucune des deux parties ne voulait le rétablissement d'une frontière physique entre les deux Irlande. Il a donc été décidé de maintenir de fait l'Ulster dans le Marché Unique. Le protocole nord-irlandais, péniblement accouché au forceps pour éviter le rétablissement d'une frontière physique, dont aucune des deux parties ne voulait, entre les deux Irlande, fait aujourd'hui l'objet d'un affrontement entre britanniques et européens. Car les loyalistes de l'Ulster se sentant exclus de fait du Royaume-Uni  ne veulent pas non plus de cette frontière, qu'ils accusent de perturber leurs échanges avec le reste du royaume. Cela ne va pas sans menaces envers le personnel portuaire chargé de faire appliquer les contrôles prévus par le traité. Des émeutes ont également marqué le printemps. Cela a conduit le premier ministre anglais à repousser, de façon unilatérale, la fin de la période de transition qui avait été entérinée par l'accord de sortie de l'Union et à redemander une nouvelle négociation que l'Union Européenne refuse : il a fallu cinq ans pour arriver à ce compromis et le Gouvernement britannique voudrait revenir à la case départ !
le Protocole a eu pour conséquence de séparer l’Irlande du Nord du reste de la Grande-Bretagne en ce qui concerne les échanges commerciaux. Ainsi, la province britannique de 1,9 million d’habitants n’est pas sortie du marché commun et fait office depuis le 1er janvier de douane entre l’UE et le Royaume-Uni. Cette situation, qui n'est pas sans avoir suscité des violences du côté des loyalistes, pourrait conduire à une reprise de cette guerre civile qui a duré trente ans avant la signature de "l'accord du vendredi saint". La première question est donc de savoir ce que choisiront les 1,9 millions d'habitants de l'Ulster : un risque de reprise des attentats ou une consultation populaire sur la réunification de l'Irlande, comme en prévoient la possibilité les accords d'indépendance irlandaise ? La majorité des ulstériens ayant voté contre le Brexit, il est tout à fait possible que la situation actuelle débouche sur une réunification de l'Irlande.
Tout comme il est possible que l'organisation d'un référendum en Ecosse - autre territoire où le non au Brexit était majoritaire - débouche sur un vote d'indépendance. La donne a changé pour L'Ecosse depuis 2014, date où la secession avait été repoussée par voie référendaire avec 55% des voix en faveur du maintien dans le Royaume-Uni : aujourd'hui, il y a eu le Brexit auquel les écossais étaient majoritairement opposés et, surtout, les dernières élections parlementaires ont renforcé le parti indépendantiste  qui rate la majorité absolue à une voix près, mais se trouve renforcé par les huit voix des écologistes qui demandent aussi l'indépendance. Le parlement est donc en situation pour voter la tenue d'un nouveau référendum. Mais, selon les lois constitutionnelles de l'Union, la tenue d'un référendum est une prérogative du pouvoir londonien. Dans l'immédiat, Nicola Sturgeon temporise, car, avec 50% des voix pour la sécession rapportées par les sondages, le résultat est trop incertain. Du côté londonien, Boris Johnson argue qu'il serait "irresponsable et imprudent" d'organiser un vote en pleine pandémie. Mais tôt ou tard, la question se posera et le Premier Ministre pourrait devoir capituler devant une opinion publique qui lui reprocherait d'aller à l'encontre de la volonté populaire.

C'est donc rien moins que l'unité du Royaume Uni qui est en jeu et la sécession de l'une des parties pourrait avoir un effet catalytique sur l'autre. Mais le problème le plus immédiat pour le Gouvernement de Boris Johnson est l'ampleur des pénuries que doit affronter dans les mois qui viennent la population, faisant de la saison hivernale, suivant l'expression de Shakespeare, un "hiver de mécontentement". Cette pénurie est directement en lien avec le Brexit, en raison d'une modification des règles de l'immigration qui a renvoyé chez eux des milliers de travailleurs - notamment d'Europe de l'Est - qui constituaient le plus fort contingent des chauffeurs routiers. Le résultat : plus d'acheminement des carburants vers les stations-service, paralysant ainsi le trafic routier et, avec lui, le pays tout entier. Les chauffeurs de taxi londoniens voient leur activité paralysée, les producteurs de lait sont obligés de jeter leur production faute de ramassage, le manque de bras chez les saisonniers fait pourrir les récoltes sur place, les viandes ne sont plus acheminées chez les bouchers et les éleveurs ne savent plus quoi faire de leurs bêtes. Selon la grande distribution et les milieux agricoles, cette pénurie apocalyptique est bien dûe à un manque d'anticipation et devrait s'aggraver autour de Noël. . L'éventualité de ces troubles sociaux constitue une bombe à retardement, sur fond d'inflation galopante et de hausses d'impôts, tout comme les hausses généralisées des prix de l'énergie pourraient donner un second souffle aux mouvements sociaux, comme chez nous au mouvement des gilets jaunes.

Devant ces nuages noirs qui s'accumulent, Boris Johnson ne peut qu'invoquer "une période de transition" : il se défausse de toute responsabilité sur les "achats panique" des britanniques, qui seraient "la seule raison de la crise des stations d'essence". Il argumente sur de prétendus avantages pour les bas salaires, qui "augmentent enfin après 10 ans de stagnation" la pénurie de main d'oeuvre aurait un effet bénéfique car elle serait un facteur d"augmentation des bas salaires. Ce qu'il redouterait, s'il avait seulement des rudiments d'économie, c'est qu'une inflation de l'ampleur de celle qui se prépare s'inscrira dans la durée pour affecter le pouvoir d'achat bien au delà de ces augmentations. Le pays avait connu une situation similaire à l'hiver 1978-1979 lorsqu'il avait été paralysé par des grèves, qui avaient amené la démission du Premier Ministre travailliste et ouvert la voie à l'ère Thatcher, de sinsitre mémoire. En commentaire de la politique d'orthodoxie budgétaire mise en place par le Gouvernement Johnson, un député conservateur s'interroge : "Le Gouvernement doit encore nous expliquer comment on tire vers le haut des communautés défavorisées en leur faisant les poches avec des hausses d'impôts et des coupes dans l'aide sociale". Il n'y a aucune cohérence dans l'action de ce Gouvernement qui ne réalise pas la gravité de la situation, rien qu'une communication minimisante. Et, pour les britanniques, un hiver de mécontentement qui pourrait durer plus longtemps que trois mois.

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