Triangle de Gonesse : une tribune, deux communiqués de presse, un recours judiciaire

Le Président Macron croit tirer les leçons de la crise sanitaire en un mot "résilience", c'est à dire capacité à surmonter. Mais le SCOT Ile de France démontre que les projets d'artificialisation des sols et d'extension de l'aéroport de Roissy ne rentrent pas dans le cadre de ce nouveau concept.

La période du confinement, avec ses contraintes, a été une parenthèse dans les contraintes de la vie moderne : moins de voitures et donc moins de pollution urbaine, une activité aérienne réduite presque à zéro et donc une quasi-disparition des nuisances aériennes. Et aussi une nature qui, libérée de l'omniprésence de l'homme, reprend peu à peu ses droits. Les deux mois que nous venons de vivre et la crise économique qui en est la conséquence sont l'occasion d'un recadrage de nos valeurs.

Nous avons compris que la ville moderne, avec sa dépendance alimentaire à des approvisionnements qui nous viennent souvent de très loin , avec le massacre des terres agricoles de proximité qui, autrefois, assuraient l’autosuffisance de ses populations, avec ces multiples nuisances qui altèrent la santé de ses habitants, est un colosse aux pieds d'argile. Nos dirigeants eux-mêmes ont infléchi leurs discours : on retrouve le néologisme "résilience", inventé en son temps par Paul Claudel, jusque dans la bouche du Président, qui en fait la clé qui peut nous permettre « de faire face aux crises à venir ». A moins qu'il ne s'agisse encore d'un effet d'annonce !

Cette "résilience" de la ville devrait reposer sur au moins deux piliers : d'abord en termes d'aléas climatiques : nous savons maintenant que les surfaces artificialisées emmagasinent la chaleur le jour pour la restituer la nuit, créant ainsi des différences importantes entre les températures au cœur des villes et celles des campagnes environnantes. Le premier acte de "résilience" consisterait donc à instituer ce moratoire sur l'artificialisation des sols, demandé en vain par Nicolas Hulot quand il était ministre, ne serait-ce que pour la protection de notre environnement urbain. La résilience doit aussi se concevoir comme une autosuffisance aussi grande que possible en matière alimentaire. La seule existence du centre de Rungis et de ces norias de camions qui y amènent, tous les jours, des denrées venant d'Espagne ou d'Italie prouve abondamment qu'il n'en est rien. De plus, la "bataille du bio" dans les cantines scolaires a quelque chose de pathétique : le pouvoir légifère en faveur d'une proportion croissante de produits biologiques dans les cantines scolaires, sans avoir la moindre notion de la non-faisabilité de leurs dispositions. Cela n'empêche pas Valérie Pécresse de promouvoir "une filière régionale du bio" pour les 12 millions de consommateurs d'Ile de France. Mais encore faudrait-il pour cela qu'on arrête le massacre des terres agricoles et les deux communiqués cités plus loin semblent montrer que les chemins de Damas des politiques sont pavés de contradictions.  C'est pourquoi, pour Bernard Loup, président du CPTG (collectif pour le triangle de Gonesse) et signataire d'une tribune dans le quotidien Libération,  "il y a loin des paroles aux actes", car l'état persiste à vouloir imposer le projet du Grand Paris, prenant ainsi "le risque de créer un monstre urbain humainement destructeur, gourmand en ressources non renouvelables, infiniment complexe, donc vulnérable, mais profitable à quelques investisseurs".

L'abandon d'EuropaCity n'a pas entraîné celui de la gare de Gonesse et, dans deux communiqués de presse récents, les bétonneurs relèvent la tête : il y a d'abord celui de la Société du Grand Paris (SGP) qui annonce l'attribution à plusieurs entreprises du bâtiment du marché de la ligne 18, comprenant 11,8 km de tunnels, de trois nouvelles gares (celle d'Orly étant déjà en travaux) et de divers ouvrages de service. Dans le même communiqué, Thierry Dallard, président du directoire de la SGP, parle de "l'engagement de la SGP à réaliser l'intégralité des lignes du Grand Paris Express". Il ne fait donc aucun doute qu'après la ligne 18, la ligne 17 suivra, avec la liaison absurde d'un aéroport d'affaires (le Bourget) et d'un aéroport de tourisme (Roissy) et la construction - non moins absurde - de la gare du triangle, au sujet de laquelle Bernard Loup déclare : "L'utilité sociale de cette infrastructure serait quasi-nulle, les premières habitations étant à 1,7km de l'emplacement retenu. Enfin, comment justifier une telle dépense d'argent public alors que d'autres demandes des habitant.es du territoire ne sont toujours pas satisfaites ?"  Et, en effet, il ne s'agit plus de jeter l'argent par les fenêtres : parmi ces besoins prioritaires de la population, la crise du coronavirus a montré la nécessité d'une reconstruction de notre système de santé public, dont les évènements récents ont montré la fragilité consécutive à la marchandisation des prestations hospitalières et aux années de coupes sombres dans le domaine hospitalier : Macron a promis cette reconstruction, qui - s'il tient ses promesses - commencera par une réévaluation substantielle - et justifiée - des salaires du personnel soignant. Or dès 2017 la cour des comptes épinglait le budget du Grand Paris pour ses dérapages successifs qui viendront encore s'ajouter à une dette publique qui a explosé. Pourtant, aucune inflexion des projets de la SGP n'a, à ce jour, été constatée. Ce contexte rend les prétentions de Thierry Dallard totalement irréalistes et incongrues.

Le deuxième communiqué de presse émane de Bouygues, qui fait état d'un contrat de 181 millions d'euro pour la construction, sur l'ancien site PSA d'Aulnay-sous-Bois, du futur centre d'exploitation des lignes 16 et 17. L'annonce du début des travaux "à l'été 2020" confirme que la SGP n'a aucunement abandonné ses projets concernant ces lignes. C'est un véritable danger, car une fois ce centre construit, il deviendra beaucoup plus difficile d'obtenir le renoncement à la ligne 17 et, par conséquent, à la gare du triangle de Gonesse. Pourtant, dit Bernard Loup, [les habitants de l'est du Val d'Oise] "réclament depuis longtemps l'amélioration du RER D, une meilleure desserte de proximité par les bus, la réalisation express du T11 express reliant entre elles les radiales de l'Ile de France".

Si les travaux attribués à Bouygues commencent à la date prévue, ce sera contre toute raison, car la question n'est toujours pas tranchée judiciairement : la gare du triangle de Gonesse est toujours sous le coup d'une interdiction judiciaire prononcée par le Tribunal Administratif de Montreuil, qui ne sera levée que quand seront fournies des études dignes de ce nom sur l'impact environnemental de ce projet. De plus, la gare du triangle de Gonesse s'intègre dans un schéma de cohérence territorial (SCOT) pour l'Ile de France qui mentionne le projet abandonné EuropaCity comme un élément de ce programme (!!!) et également le projet T4 comme acté alors que l'enquête publique n'a pas encore eu lieu, ce qui, pour Audrey Boehly (collectif Non au T4), est tout simplement inacceptable. Bernard Loup, (CPTG) dénonce ce projet comme contraire à la charte agricole du grand Roissy ; Françoise Brochot (ADVOCNAR) rejète le SCOT  au nom de deux priorités : la protection de la santé et du cadre de vie des populations [...], ainsi que la réduction drastique de nos émissions de gaz à effet de serre. SOS Vallée de Montmorency "refuse toute augmentation des nuisances subies par les habitants de la Vallée et réclame un plafonnement des mouvements à Roissy CDG à 500.000/an". Pour Robert Spizicchino (CARMA),“Ce SCOT d’un autre temps tourne le dos à tous les projets réellement bénéfiques pour le territoire". Il y a là une belle convergence d'associations aux objectifs très divers et 15 d'entre elles ont publié un communiqué de presse, par lequel elles annoncent un recours judiciaire contre ce SCOT brouillon et dépassé.

 

 

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