La marchandisation de l'eau

Il n'y a pas que le climat qui est déréglé : du fait du réchauffement climatique et de l'accroissement des besoins liés à la démographie mondiale galopante, l'eau devient une denrée rare. L'intérêt malsain que porte la finance à cet "or bleu" montre, s'il en était besoin, que la simple survie de l'humanité est incompatible avec le système financier qui fait des ravages sur la planète.

C'est à Margaret Thatcher que nous devons le premier modèle de marchandisation de l'eau, avec la privatisation du système de distribution d'eau en Grande Bretagne. Très vite, les compagnies de distribution ont imposé leur loi et leurs prix, allant jusqu'à couper l'accès à l'eau à tous ceux qui ne pouvaient pas payer. Le phénomène prend une telle ampleur que, dix ans après, le Gouvernement rétropédale par une loi interdisant de couper l'eau pour factures impayées.

L'expérience britannique n'a pas servi de leçon, car le modèle s'est développé à grande échelle en Australie : sur ce continent, qui enregistre les pics de température les plus élevés jamais observés dans une zone peuplée, les investisseurs, encouragés par la rareté de l'eau et alléchés par les perspectives de profit, ont décidé de s'intéresser à cette précieuse ressource, pour en faire un objet de spéculation. Mais cette fois-ci, c'est aux fondements même de l'économie qu'ils s'attaquent : en raison des épisodes répétitifs de sécheresse et de canicules qui sévissent en Australie, la simple application de la loi de l'offre et de la demande leur promet des profits juteux, au détriment des éleveurs et des fermiers, qui doivent payer de plus en plus cher cette ressource vitale, ainsi que de certaines industries. Beaucoup, n'ayant pas les moyens d'assumer les prix qui leur sont demandés, revendent leurs exploitations. Et c'est la ruée des charognards - les mêmes qui ont marchandisé l'eau - qui rachètent à bas prix les exploitations et qui, après avoir pris le contrôle de l'eau, sont en passe de prendre celui de la distribution alimentaire.

Le modèle se propage aux États-Unis où un banquier annonce clairement la fin de la gratuité de l'eau, avec une formule qui mérite d'être mentionnée : « Ce n’est pas parce que l’eau est la vie qu’elle ne doit pas avoir un prix. Comment convaincre les gens de réduire leur consommation si vous leur donnez l’eau gratuitement ! » Ainsi, on trouve une justification morale, pour ne pas dire moralisatrice, à la cupidité des investisseurs qui ne s'arrêtera que lorsqu'ils auront désertifié la planète. Et ce qui est particulièrement malsain, c'est qu'ils ont le pouvoir et les moyens de polluer intentionnellement l'eau pour en augmenter la rareté et donc le prix. Car ces donneurs de leçons sont les mêmes qui hier investissaient dans le gaz de schiste auquel on doit la pollution d'un grand nombre de nappes phréatiques. Il est donc pour le moins paradoxal de les voir rejeter sur "les gens" la responsabilité des pénuries d'eau qui s'annoncent. Et leur tentative hypocrite de donner une justification morale au capitalisme le plus sauvage est vaine : il est impossible de convertir un vol de vautours aux cinq fruits et légumes par jour.

La main basse sur les ressources aquifères de la planète est un exemple criant de l'accaparement des ressources les plus vitales au profit du centile le plus riche et de la renonciation des gouvernements à exercer les fonctions régaliennes indispensables à l'exercice de la démocratie : le contrôle de la distribution d'eau aboutira inéluctablement à une dictature de fait. En Europe, cette prise de conscience a suscité des manifestations dans plusieurs capitales, pour refuser la privatisation de l'eau. Les citoyens jugent que les directives européennes en la matière sont insuffisantes et exigent que le droit fondamental à l'eau, proclamé par les Nations Unies, passe sans réserve dans le droit européen, jugé trop timide. Mais combien de temps la forteresse Europe tiendra-t-elle devant les assauts de la finance spéculative ?

POUR EN SAVOIR PLUS, L'EMISSION "MAIN BASSE SUR L'EAU", DIFFUSÉE SUR ARTE LE 17 DECEMBRE
https://www.youtube.com/watch?v=LsanRHMTS2g

ET UN ARTICLE DU MONDE DIPLOMATIQUE EN DATE DE 2007, QUI MONTRE QUE LE PROBLÈME NE DATE PAS D'HIER
https://blog.mondediplo.net/2007-04-07-Marchandisation-de-l-eau-la-nouvelle-offensive-du

 

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