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Billet de blog 25 avr. 2022

Rapport Meadows 7 : la biodiversité à l'ère anthropocène

Quand j'étais enfant, dit Audrey Boehly, il y avait des papillons et des sauterelles. La perte de biodiversité est visible à l’œil nu. Nous sommes au seuil de la sixième extinction de masse, confirme Sandra Lavorel, directrice de recherche au CNRS. Quelles sont les causes de cet effondrement et comment le combattre ?

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Audrey Boehly

La vie en en déclin sur notre planète  : dans l'introduction de son entretien avec Sandra Lavorel, écologue et directrice de recherche au CNRS (Grenoble), Audrey Boehly évoque les promenades champêtres de son enfance, peuplées de papillons multicolores.  Aujourd'hui, c'est un évènement pour ses filles d'en voir passer un. Les sauterelles qui habitaient nos pelouses il y a cinquante ans ont complètement disparu, ainsi que les insectes qui s'écrasaient sur nos pare-brise lors des déplacements en voiture. Ces indices tout simples du quotidien sont confirmés par les données alarmistes de la Science, qui évoque une perte de biodiversité galopante sur terre,

Sandra Lavorel

dans les sols et même dans les mers : nous avons vu, dans un des épisodes précédents, que la mortalité des coraux affecte la moitié d'entre eux, menaçant l'ensemble de la biodiversité des espèces qui en ont fait leur habitat. La santé des biomasses vertébrées ne vaut guère mieux, car elles ont diminué de 60% au cours des quarante dernières années. Le présent épisode interroge sur les causes de cet effondrement, sur les raisons de les prendre au sérieux et sur les remèdes à y apporter.

Si l'on définit les écosystèmes comme  "un ensemble de relations intimes entre différentes espèces", on comprend qu'une maille défectueuse puisse emporter tout l'ouvrage : les populations d'oiseaux sont affectées de façon visible par la disparition des insectes - une part essentielle de leur chaîne alimentaire - et l'emploi par l'agriculture de pesticides est, pour la scientifique, une cause  incontestable d'une perte de biodiversité, qui touche aussi la vie végétale en raison du déclin des insectes pollinisateurs. Sont aussi en cause l'effet amplificateur du changement climatique sur l'ensemble de la biodiversité et la perte des habitats (forêts, zones humides, espaces agricoles, milieu marin, sols) qui font chuter non seulement les populations d'insectes, mais également les effectifs des espèces macro- et microscopiques. Comme dans le domaine maritime, où la surpêche des prédateurs de méduses entraine la prolifération de ces dernières, l'espace terrestre est sujet à une rupture des écosystèmes.

Les scientifiques vont jusqu'à parler d'une "extinction de masse" qui serait en cours et Audrey questionne sur la signification de cette notion. La définition fait appel à la fois au nombre d'espèces menacées et à la vitesse des disparitions : dans l'évolution de la biomasse, il y a constamment eu des espèces qui se sont éteintes et d'autres qui sont apparues, avec un "taux de base" d'une espèce éteinte sur environ dix mille par siècle. Aujourd'hui, les estimations sont très variables mais l'accélération est reconnue par tous les scientifiques, dans une fourchette large de cent à mille par siècle. Il s'agirait de la sixième extinction de masse, les précédentes ayant été provoquées par des causes diverses, comme des modifications climatiques brutales (changement de l'axe de rotation de la terre) ou des évènements astronomiques (collision avec une météorite géante pour les dinosaures il y a 12 millions d'années). Aujourd’hui, la menace d'extinction est liée de façon étroite à l'ère anthropocène, l'espèce humaine ayant le nombre et les moyens (création de nouvelles molécules, exploitations de matières premières, usage de polluants...).  d'agir de façon massive et négative sur l'environnement et la biodiversité. Les scientifiques estiment à un million le nombre des espèces qui pourraient s'éteindre dans les 100 ans à venir si notre trajectoire reste conforme au modèle décrit dans le rapport Meadows.

Au pourcentage de 60% d'extinction des vertébrés en quarante ans, il faut ajouter qu'aujourd'hui, les animaux d'élevage représentent plus de 90%  de la biomasse des mammifères non-humains, sous l'action conjuguée du développement de l'élevage industriel et du déclin des mammifères sauvages . Ce pourcentage est à lui seul le symbole du remplacement  de la biomasse naturelle par une autre, décidée et gérée par l'homme à son seul profit. Ce "bricolage" de la biodiversité intensifie aussi la mutation des forêts en terrains agricoles, induite par la demande croissante de soja pour l'élevage industriel.  En Amazonie, la  mutation se fait en deux étapes (perte de la couverture végétale, puis perte de la fertilité des sols):  la résilience de la forêt amazonienne est assurée par un phénomène d'auto-entretien de son humidité, impliquant les arbres. Après les ravages de la déforestation, l'espace ex-forestier devient zone aride, sujet à une perte de fertilité qui le transforme peu à peu en savane. Ainsi, ce processus constitue une double catastrophe écologique : perte d'un des "poumons verts" de la planète, à laquelle s'ajoute celle d'un formidable réservoir de biodiversité. La  tendance à la déforestation serait accentuée par la mise en œuvre de fausses solutions technologiques, comme le développement d'agrocarburants ou d'emballages à base de végétaux qui concurrenceraient la production alimentaire et nécessiteraient la mise en service de nouveaux terrains agricoles, toujours prises sur les surfaces forestières. Lorsqu'une compensation est mise en place, comme en France où la superficie des forêts augmente, il s'agit d'espaces n'incluant qu'une ou deux espèces d'arbres, destinées à un 'turn over" rapide, mais défavorable à la richesse de l'habitat.

D'autres facteurs d'atteinte à  la biodiversité sont multiples : La"surchasse" des animaux sauvages en tue 22 millions chaque année en France, dont un tiers appartenant à des espèces en voie d'extinction, malgré un accord international de protection des espèces dont la France est signataire. L'artificialisation des sols concerne tous les dix ans une surface équivalente à un département français, impossible à régénérer moins  en raison d'une impossibilité technique que des coûts faramineux qu'entraîne la restauration. Nous avons déjà évoqué la pollution, qui ne se borne pas à l'épandage de pesticides, mais également à la diffusion de microparticules d'origine humaine. La disparition des zones humides, qui ont un rôle essentiel pour la régulation qualitative et quantitative de l'eau, constitue aussi une cause de perte d'habitat des espèces.

Vouloir protéger la biodiversité dont nous faisons partie, ce n'est pas seulement sauvegarder ses fonctions essentielles, comme la photosynthèse, la production alimentaire, la fourniture par la nature de nouveaux médicaments et d'autres bénéfices à découvrir. Elle est aussi essentielle à notre équilibre psychologique. C'est pourquoi  Sandra Lavorel considère comme très réductrice la tentation de vouloir établir une évaluation des bénéfices de la nature uniquement en dollars ou en euros, sauf s'il s'agit de fournir aux décideurs un outil pour les mettre en face du côut réel de chaque mesure : combien coûteraient les solutions techniques pour compenser, par une station d'épuration, la perte d'une zone humide ou la restauration de l'espace agricole pour arriver à l'objectif promis de zéro artificialisation en 2050 ?

Dans beaucoup de cultures où celle de l'Occident n'a pas encore sévi, le rapport de l'homme à la nature n'est pas du tout le même : c'est cette notion d'appartenance à la nature ou même de responsabilité de l'intégrité de la nature qu'il faudrait réintroduire dans nos pensées. Les sociétés occidentales ne pensent qu'à modifier la nature à leur seul profit (exemple des manipulations génétiques et des OGM) ou à privatiser le vivant au même titre que d'autres ressources qui devraient être considérées comme des biens communs. Mais, sous la pression des associations, une reconnaissance des droits de la Nature à évoluer par elle même est en train de se mettre en place, accompagnée d'une recherche de solutions que l'approche "technocentrée" du vivant ne permet guère d'envisager. Audrey Boehly interroge également Sandra Lavorel sur une plateforme émanant de l'ONU qui est à la biodiversité ce que le GIEC est au climat, l'IPBES (International Panel for Biodiversity and Ecosystem Services). Ses rapports, dont un rédent publié conjointement par les deux organisations, évoquent des solutions qui ont été proposées dans les podcasts précédents, comme l'agro-écologie (Marc Dufumier), présentée par un rapport conjoint GIEC/IPBES comme une contribution majeure à la fois à la biodiversité et au climat, l'approche écosystémique de la pêche (Philippe Cury) et une meilleure gestion de la ressource en eau douce (Florence Habets). En ce qui concerne l'objectif de la sanctuarisation du domaine maritime à hauteur de 30%, Sandra Lavorel exprime son scepticisme, même si, en termes de surfaces, l'objectif est à notre portée. Car les zones choisies pour la sanctuarisation sont celles qui ont le moins d'intérêt pour l'économie et la mesure n'empêchera ni la surpêche, ni l'exploitation minière des océan, une catastrophe écologique qui viderait complètement de son sens l'approche écosystémique de la pêche.

Différents points sont évoqués pêle-mêle à la fin de l'entretien : d'un point de vue qui n'est sûrement pas celui des bergers, il est souhaitable d'améliorer la biodiversité en réintroduisant les espèces de grands prédateurs (loup,ours), de modifier complètement les pratiques de l'élevage pour qu'il utilise moins de molécules fabriquées par l'homme (antibiotiques), de réglementer davantage les pratiques de la chasse. La crise du COVID est une illustration de la propagation des épidémies par perte de la biodiversité et de l'habitait naturel. Toutes les raisons qui devraient pousser au changement de paradigme économique sont là et - conclut  la scientifique - pas de salut sans ce changement.

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