La Grèce, l'Argentine et tous les autres

Médiapart parle d'une situation "ubuesque" : Après les restructurations de 2005 et 2010, l'Argentine était devenue, selon le mot de Roberto Lavagna (ancien ministre de l'économie) "un exemple de désendettement dans le monde". Elle avait trouvé un accord de restructuration pour 93% de ses dettes et avait réduit le poids de sa dette extérieure de 160% du PIB en 2001 à 45% aujourd'hui. Mais le monde de la Finance a aujourd'hui le pouvoir de racketter les états : il suffit qu'un "fonds vautour" représentant moins de 1% des détenteurs de bons réclame et obtienne devant la justice américaine le  remboursement total de la dette pour que tout soit remis en question : une clause prévoit que, jusqu'à fin 2014, les autres créanciers ayant refusé la restructuration  puissent obtenir les mêmes conditions que les fonds vautours.

La stratégie de ces fonds est parfaitement lisible : leur spécialité est de racheter des titres de pays proches du défaut de paiement, qu'elles peuvent ainsi obtenir à prix cassé. Si, comme c'est le cas pour NML et Aurélius, le "hedge fonds" obtient devant la justice le remboursement total de la dette, il va remporter le jackpot. Ainsi, tous les pays dont les titres sont détenus par un de ces fonds vautours, et surtout leurs citoyens, vivent avec une épée de Damoclès au dessus de la tête.

De quelle nature est cette justice qui prête la main aux spéculations les plus sordides ? Le chef du gouvernement argentin a son idée là dessus : "Si le juge est un agent des fonds spéculatifs, si le médiateur [judiciaire] est un agent à eux, de quelle justice parle-t-on ? Il y a dans cette affaire une responsabilité de l'état américain, qui doit garantir les conditions d'un respect sans restrictions de la souveraineté des pays. Du fait de leurs mauvaises pratiques, les Etats-Unis sont responsables de ne pas avoir agi de manière adéquate. Et qu'ils ne sortent pas avec l'excuse que la justice est indépendante, car elle est indépendante de la rationalité et pas des fonds vautours".

Les  conséquences d'un nouveau défaut de paiement seraient considérables : dans une économie en récession : inflation de 30 à 40% et dévaluation de la monnaie, qui a déjà perdu 20% de sa valeur les douze derniers mois. selon Christine Riflart, experte à l'OCFE, la récession en sortirA aggravée, les capitaux quitteront le pays et les coûts d'emprunt s'envoleront. Le chômage et la misère aussi. Sans parler des principaux partenaires de l'Argentine - notamment le Brésil - qui seraient affectés.

 Les conséquences sur d'autres pays commencent aussi à inquiéter le FMI : en effet, si d'autres tribunaux s'inspirent de la jurisprudence argentine et de sa partialité évidente, d'autres pays pourraient se retrouver aussi en défaut de paiement. Voilà comment des fonds, administrés par des gestionnaires sans foi ni loi, détruisent les unes après les autres les économies nationales. Aussi le FMI a-t-il appelé à une réflexion sur "un mécanisme de restructuration des dettes plus protecteur". Après avoir constaté les dégats de l'austérité sur les économies nationales, le FMI deviendrait-il plus sage ?

Mais le mal est fait pour la Grèce et Médiapart en fait l'état des lieux : à grand renfort "d'information", le KEPE (centre de planification et de recherche économique) a beau proclamer, à grand renfort de trompette, que l'économie est revenue dans le positif avec une croissance prévisible de 0.6% sur l'ensemble de 2014, si le Gouvernement voit enfin "le bout du tunnel", ce n'est pas le cas pour la population qui a eu à supporter toute la rigueur des plans d'austérité successifs concoctés à Bruxelles et à Berlin. Le PIB grec s'est effondré de 25% de sa valeur, les 28% de chômeurs s'installent dans le chômage de longue durée, ceux qui ont eu la chance de conserver un emploi continuent à voir leurs revenus s'effriter : le salaire net moyen en Grèce est passé de 1014 à 817 euro en quatre ans et un tiers de la population n'a plus de couverture maladie. La Grèce affiche aujourd'hui le pourcentage de pauvres (36%) le plus élevé de la zone euro. C'est d'autant moins une réussite que le FMI reconnait que les gains de productivité réalisés pae la Grèce ne sont pas durables, parce qu'ils ne reposent que sur une baisse généralisée des salaires et des licenciements. Le FMI reconnaît trop tard les effets délétères du clystère imposé à la Grèce, mais va-t-on pour autant renoncer aux politiques d'austérité ? L'exemple de l'Argentine montre une fois de plus que ce ne sont plus les gouvernements qui dirigent, mais une finance spéculative et prédatrice, avec  la complicité de juges partiaux. Et ne soyons pas impatients : tous les pays y passeront les uns après les autres, les classes moyennes y seront progressivement effacées et notre tour viendra beaucoup plus tôt que le croient certains.

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