Privatisation d'ADP : erreur d'appréciation ou aveuglement dogmatique ?

On a du mal à comprendre les raisons qui poussent l’État à privatiser l'aéroport de Paris : les leçons des expériences précédentes (Toulouse-Blagnac, autoroutes) n'ont manifestement pas été tirées et les partisans des privatisations sauvages qui ont eu lieu se cachent derrière des arguments dénués de sens.

Etait-ce à titre expérimental ? il y a quelques années, Macron vendait les parts que l’État détenait dans l'aéroport de Toulouse-Blagnac à un investisseur chinois, lui  assurant ainsi la quasi-majorité (49,9%). Le chinois n'est pas actionnaire majoritaire, assurait-il. Mensonge grossier par omission, car ce que Macron "oubliait" de dire, c'est que l’État s'était engagé, avec le peu de parts qui lui restaient, à soutenir toutes les décisions de l'investisseur chinois.
Aucune difficulté financière ne justifiait l'opération : au contraire, l'aéroport avait su accumuler un "trésor de guerre" qui lui permettait de faire face à tout investissement d'entretien, de rénovation et d'équipement. L'actionnaire chinois n'a rien eu de plus pressé que de servir un dividende exceptionnel à ses actionnaires en siphonnant une richesse qu'il n'avait pas contribué à créer. Aujourd'hui, il se retire. Pour faire court, on peut dire que le fonds d'investissement chinois part avec la caisse ! Par ailleurs, selon un rapport particulièrement sévère de la cour des comptes - qui englobait aussi les aéroports de Nice et de Lyon, également bradés -  la vente a tellement été entachée d'opacités et d'anomalies que le rapporteur du Tribunal administratif en a purement et simplement demandé l'annulation. Si celui-ci suit l'avis de son rapporteur, le jugement s'avérerait lourd de conséquences pour l'investisseur chinois, car il serait obligé de rendre ses parts au prix où il les a achetées et de rembourser l'intégralité des dividendes qu'il a piratés.

Cet édifiant résultat n'a pas servi de leçon à notre président, puisqu'aujourd'hui, il s'apprête à récidiver avec rien moins que l'aéroport de Paris ! En effet, après un aller et retour entre la chambre des députés et le sénat qui s'est déclaré hostile à la privatisation par 246 voix contre 78, les toutous macroniens de la chambre ouvrent la voie à la privatisation par l'adoption de l'article 49 de la loi PACTE, qui autorise l'état à être actionnaire minoritaire d'ADP. Il faut noter le scandaleux absentéisme chronique de ceux qui se prétendent nos représentants puisqu'ils n'étaient que 44 à voter : 27 voix pour, 15 voix contre et 2 abstentions. Il aura donc suffi de 27 voix pour faire échec aux 246 voix du sénat !!! Parmi les nombreux changements à apporter à nos pratiques politiques, l'institution d'un quorum ne serait pas de trop ! Le ministre des finances s'autocongratule à peu de frais :  "on ne pourra pas dire que le débat sur la privatisation d'Aéroports de Paris a été escamoté".  Que faudrait-il pour que monsieur Lemaire dise le contraire ? Si on doit un jour établir le vote obligatoire pour les citoyens, que messieurs les députés commencent par balayer devant leur porte !

Ces considérations sur la forme étant faites, nous pouvons aborder le fond avec les "décodeurs" du Monde, qui dévoilent les enjeux de l'opération : d'abord, concernant l'étendue de la cession, on y apprend qu'outre les trois aéroports de Paris, ADP possède des participations dans différents aéroports en Europe, qui en ont fait en 2018 le numéro 1 mondial du secteur. Il entend le rester grâce à de nouvelles acquisitions. C'est aussi le plus gros propriétaire foncier d'Ile de France avec plus de 6000 hectares de terrain et des bâtiments divers et variés. L'aéroport est, par ailleurs, adossé à une activité commerciale lucrative : on apprend que les boutiques et services ont rapporté à eux seuls un milliard d'euro en 2018.

Alors, pourquoi vouloir renoncer à cette manne en privatisant ? Deux buts recherchés : placer une partie de l'argent dans un fonds d'investissement dont les intérêts serviraient à financer l'innovation, mais le montant même de ces sommes (250 millions d'euro) apparaît dérisoire. Il doit également servir à désendetter la France, mais sur ce point, Le débat est vif , car le groupe ADP, à lui seul, rapporte les 2/3 de la somme nécessaire. Pour un rapport sénatorial, les privatisations envisagées (ADP, mais aussi ENGIE et la française des jeux) sont donc d'autant plus inutiles que l'effort d'innovation peut être financé en y consacrant les dividendes des entreprises concernées. L'ensemble de l'opération ressemble donc bien à une braderie des "bijoux de famille". Et c'est aussi l'avis de l'éditorialiste du Monde (20 mars 2019) qui interroge : "Pourquoi créer une telle usine à gaz alors que les dividendes versés chaque année rapportent déjà presque autant en laissant le patrimoine public intact ?" Le même éditorialiste souligne que la privatisation d'une structure en situation de monopole, comme l'est ADP, permettra au futur propriétaire d'imposer ses tarifs à une clientèle captive. C'est donc l'erreur qui a été faite avec les autoroutes que l'on est sur le point de répéter. Et l'état a beau dire qu'il contrôlera strictement le montant des redevances auprès des compagnies aériennes, là aussi, l'exemple des autoroutes n'inspire pas vraiment la confiance. Et que vaudront ces pseudo-garanties sur la durée totale de la concession (70 ans) ?

L'éditorial fait également l'inventaire des arguments avancés par le Gouvernement, qui cachent mal la méconnaissance profonde que celui-ci a du dossier : caractère aléatoire des dividendes, alors que les études tablent sur une croissance de 2 à 3% par an du trafic aérien, dans une Europe que les projections estiment en insuffisance de capacité aéroportuaire à l'horizon 2040 ; s'opposer à la privatisation serait un "combat d'arrière garde" selon les dogmes de l'ultralibéralisme, mais c'est oublier que les aéroports internationaux sont des points stratégiques, car ils sont la principale frontière du pays et que d'autres pays (États-Unis, Allemagne, Pays-Bas) qui ne sont pas précisément des modèles d'économie étatisée ont conservé la propriété de leurs aéroports. Il est également plaisant d'entendre le premier ministre justifier l'opération par une mauvaise gestion de l'aéroport : en tant qu'actionnaire majoritaire, l’État n'était-il pas le principal gestionnaire ? Le député Charles de Courson (cité par Médiapart) commente : «Les explications du gouvernement ne tiennent pas la route. Sa justification pour privatiser ADP, Engie et La Française des jeux est qu’il veut dégager 10 milliards d’euros pour créer un fonds d’innovation de rupture. Une fois placées, ces sommes doivent lui permettre d’obtenir 300 millions d’euros. Tout cela n’a aucun sens. L’État peut facilement trouver 300 millions d’euros sans ces opérations ». 

 

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