Affaire Benalla : le retour des barbouzes ?

On aurait tort de voir dans le cas Benalla une simple affaire d'apprenti barbouze qui a voulu jouer les Rambo. Derrière cette affaire se cache une remise en question des fondamentaux de notre liberté, voulue par le Président et entérinée par la majorité parlementaire.

Un des bons côtés des réseaux sociaux (RS), c'est qu'il devient impossible d'étouffer une bavure lorsqu'elle a fait l'objet d'une vidéo, apparue sur les RS dès le 2 mai. La presse d'investigation prend le relais et, le 18 juillet, le journal Le Monde dit avoir identifié l'apprenti barbouze qui s'est livré à des brutalités sur des manifestants pacifiques: il s'agit d'Alexandre Benalla, dépêché là comme observateur par le chef de cabinet de l’Élysée et, par conséquent, aucunement habilité à porter une arme dans une manifestation publique, une radio, à disposer d'une voiture de police et encore moins à tabasser des manifestants. Nous apprenons aujourd'hui que Benalla fait l'objet de plusieurs plaintes pour des faits similaires. Il s'agit donc bien d'un individu qui s'est livré de façon répétée à des brutalités, qu'on ne peut même pas qualifier de policières puisque le coupable en question n'était pas qualifié pour maintenir l'ordre.

Le Président et le ministre de l'intérieur, informés dès le 2 mai, ont cru pouvoir étouffer l'affaire par une sanction symbolique et dérisoire (15 jours de mise à pied). Ils ont, de fait, couvert la bavure alors qu'elle méritait un licenciement pour faute lourde et que l'article 40 du code pénal les obligeait à informer la justice. Ce faisant, ils ont suscité un certain nombre d'interrogations : s'ils ont agi ainsi, c'est qu'ils le protègent et pour quelle raison ? De fait, si Alexandre Benalla s’est retrouvé armé d’un pistolet Glock, qui équipe des unités d’élite de la police, s’il disposait d’une Renault Talisman équipée police, s’il avait obtenu des galons d'opérette (lieutenant-colonel) dans la réserve opérationnelle de gendarmerie, et s’il siégeait au sein du groupe de travail destiné à créer un nouveau service de protection du président, c’est que cela répondait aux besoins et aux projets de celui-ci. Tout en découle, jusqu’aux violences perpétrées par le chargé de mission le 1er mai, place de la Contrescarpe, à Paris.Ainsi se pose la question, compte tenu d'une tendance à la privatisation annoncée de services publics, voire de fonctions régaliennes, de l'éventuelle mise en place de milices non-officielles : le retour de la barbouzerie, en quelque sorte.

La Nouvelle Vie Ouvrière (NVO) ne manque pas de souligner le caractère dérisoire de la sanction infligée à monsieur Benalla, en comparaison avec les sanctions prises contre des militants syndicaux pour une chemise déchirée, un jet de confettis, un camion-poubelle détourné pendant quelques heures. Les tentatives de l'Élysée pour étouffer l'affaire ayant échoué, celle-ci est aujourd'hui entre les mains de la justice et l'avenir nous dira si, comme le titre la revue de la CGT, il y a bien "deux poids deux mesures" dans les décisions judiciaires.

C'est en cela que, contrairement à ce que déclare le Premier Ministre qui a tout intérêt à minimiser l'affaire, il s'agit bien d'une affaire d'état qui concerne nos libertés : va-t-on assister à une répression des manifestations, voire - pourquoi pas - à des attaques contre le droit de grève pourtant prévu par la constitution ? Va-t-on retourner aux pires moments de la guerre d'Algérie ? Les  velléités macroniennes de monarchie absolue, même  républicaine et soi-disant démocratique, peuvent le laisser craindre.

Au cours de l'enquête parlementaire, le ministre de l'Intérieur reconnaît qu'il savait tout de l'affaire Benalla depuis le 2 mai, mais se défausse sur l’Élysée, en disant avoir informé le chef de cabinet du Président de la République : il revenait à la hiérarchie d'Alexandre Benalla de « prendre toutes les mesures qui s’imposent sur le plan administratif comme sur le plan judiciaire ». Le préfet de police dit avoir découvert l'affaire avec les révélations du monde. Aucun des deux n'a jugé utile de saisir la justice en application de l'article 40 du code de procédure pénale. Quand on demande au Préfet pourquoi il n'a pas saisi l'IGPN, il répond que Benalla n'étant pas policier, cette dernière est incompétente. Sans convaincre, car d'autres comparses, bel et bien policiers, eux, sont également impliqués dans l'affaire et le Préfet, à leur sujet, parle même d'un « copinage malsain » entre un collaborateur de l'Élysée et plusieurs fonctionnaires de police.

Dans un accès de lucidité autocritique, Macron dénonce "la République des fusibles". Malheureusement pour lui, les fusibles traditionnels se rebiffent, ne laissant pas au Président d'autre choix que d'assumer la responsabilité pleine et entière. Seulement voilà, il le fait avec un mois et demi de retard, alors qu'il était au courant depuis le début et a tenté d'étouffer l'affaire en infligeant au coupable une sanction symbolique, qui serait passée inaperçue sans la vidéo accusatrice et l'enquête du Monde. Sanction qui, d'ailleurs, n'a pas été appliquée puisque, pendant la période de mise à pied, Benalla est apparu dans des réceptions officielles. On essaie de faire croire que l'Elysée n'a pas cherché à étouffer l'affaire ? Pourtant, s'ils avaient voulu le faire, les services de la Présidence ne s'y seraient pas pris autrement !

Quant au parlement, ce n'est que sous la pression unanime des partis d'opposition qu'une enquête est ouverte. Ou plutôt un simulacre d'enquêtes, car "la République des fusibles" est à l’œuvre pour couvrir le Président. A tel point qu'au terme de six jours d'enquête, les députés d'opposition, constatant que la Commission  est verrouillée par  les parlementaires "en marche", claquent la porte pour ne pas cautionner, par leur présence, cette parodie. ("Tout ça, c'est une façon de bloquer le débat. Faut donc interroger la majorité d'En Marche : qui le permet, qui protège ainsi l'Élysée"). Une Commission dont le rapport, rédigé par la majorité En Marche, n'aura aucune influence sur la suite de l'affaire. Alors pourquoi l''opposition devrait-elle cautionner par sa présence ? Deux motions de censure vont  être déposées,  mais avec une majorité parlementaire résolument à sa botte, il est peu probable que le Gouvernement risque quelque chose.

François Bayrou a tort de minimiser l'affaire :  tous ses aspects témoignent d'une dérive autoritaire inquiétante : un parlement qui  ferme les yeux sur les exactions pilotées par l'Elysée et, forcé par la tournure des évènements, un président qui se déclare "seul responsable", mais refuse de rendre des comptes avec une phrase qui sonne comme un défi : "qu'ils viennent donc me chercher". Malheureusement, il peut s'appuyer sur la constitution qui dispose qu'au nom de la séparation des pouvoirs, le Président n'a de compte à rendre ni au parlement, ni à la justice.De ce fait, sa posture de dirigeant responsable n'est qu'une pantalonnade.

On n'est pas loin de la phrase prêtée à Louis XIV : "Enregistrez, messieurs, l'état c'est moi". Et le parlement enregistre ! Dans un pays qui se prétend républicain, la monarchie absolue, même élective, s'appelle dictature. Tout, dans sa façon de gouverner, suggère que Macron se verrait bien dans les habits d'Erdogan et les institutions de la cinquième république portent en germes cette évolution.

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