Depuis que madame Oudea-Castera, éphémère ministre de l'Education Nationale, a pris le risque de rallumer la guerre scolaire par des propos sans retenue et mensongers, on voit passer une floraison d'articles - y compris dans Médiapart - qui, de propos délibéré - prennent l'enseignement privé sous contrat comme bouc émissaire de tous les dysfonctionnements du public, avec pour bête noire le collège Stanislas à Paris. Aussi est-il bienvenu de trouver dans le journal Le Monde un éditorialiste qui fait preuve de plus de modération : sans vouloir occulter les difficultés de l'enseignement privé à prendre sa part dans la recherche de la mixité sociale, l'éditorial met l'Education Nationale en face de ses responsabilités : "Pour une part, l'enseignement privé est victime de son succès. En attirant les familles déçues par les établissements publics, il met en lumière les faiblesses de ces derniers : rigidités, absence non remplacées de professeurs, distance avec les familles. Dénoncer la dérive élitiste du privé et le manque de transparence de son financement n'exonère nullement le public d'un aggiormamento que les pesanteurs, la valse des ministres et des consignes pédagogiques ne facilitent pas". Précisons ici que ce n'est pas la qualité des professeurs du public qui est en cause, mais leur pénurie.
Cette pénurie est entretenue par une prépondérance budgétaire de l'administration par rapport à l'enseignement : un article comparatif du Nouvel Obs entre la France et l'Allemagne titre "et si on payait les profs 4000 euros comme en Allemagne ?" L'étude mentionnée dans l'article part du constat que la France dépense 20 milliards de plus que l'Allemagne pour son éducation, malgré la sous-rémunération de ses enseignants. Les frais de gestion de l'éducation absorbent 34% de la charge éducative en Allemagne contre 50% chez nous. A l'inverse, la masse salariale des professeurs se chiffre à 31% du budget en France contre 51% chez nos voisins d'outre-Rhin. Cela explique la différence des salaires d'enseignants entre les deux pays et suggère que d'importantes économies d'échelle sur le côté administratif apporteraient une bouffée d'oxygène salutaire à la fonction d'enseignant, sans pour autant gréver le budget de l'éducation. Et si, plutôt que d'entretenir une stérile querelle entre le public et le privé, on décidait de s'attaquer enfin aux réformes de fond nécessaires ?
Le poids de l'administration scolaire
Ces propos peuvent être illustrés par un fait qui, s'il concerne une école particulière, est sans doute loin d'être anecdotique : dans une école primaire de notre commune que la pénurie d'enseignants n'épargne pas plus que les autres établissements, le manque de professeurs et la difficulté à remplacer ceux qui sont absents conduit à répartir les élèves dans les autres classes alors surchargées et dont le maître ne peut s'occuper. Pourtant, au nom de l'école obligatoire, les élèves sont tenus d'être là. Cette dérive de l'enseignement obligatoire à la présence obligatoire est préoccupante, car elle est le signe de la passivité de l'administration ! Et cela devrait interpeller tous ceux qui se targuent d'égalité des chances et reprochent au privé de ne pas la respecter, en oubliant que les défaillances du public créent aussi une forme de discrimination entre les élèves. S'il y a, comme le dit Najat Vallaud-Belkacem dans une interview publiée par le Nouvel Obs (1), une "ghettoisation scolaire", c'est d'abord au sein même des établissements publics qu'elle s'exerce.
Dans les établissements privés, il n'y a pas besoin de solliciter l'administration pour remplacer un professeur absent : le Directeur a toute liberté de faire appel à un des collègues de l'enseignant manquant, qu'il paie en heures supplémentaires aux frais de l'établissement dès la fin de la période de remplacement. C'est donc le poids d'une administration peu réactive qui est à mettre en cause dans le public.
Le coût des aides d'état au privé
Il est étrange de penser que certains discours se focalisent sur le montant des aides d'état au privé, évalué globalement entre 71% et 75% des besoins financiers des établissements. Ni l'allégation du rapport Vannier selon laquelle "l'école privée scolarise plus de 2 millions d'élèves (1 sur 6) et est financée aux trois quarts par des dépenses publiques", ni le constat simplificateur que le privé est "très gourmand en financements publics" n'ont de signification sans une analyse comparative de ce que coûtent à l'Etat et aux collectivités un élève du public et du privé. On peut regretter que cette évaluation brille par son absence dans les informations du Ministère et que ce soit un document de l'enseignement catholique qui la publie, mais elle n'en est pas moins valide, car elle s'appuie sur des informations officielles et donne sa méthodologie. Et la comparaison n'est pas à l'avantage du public puisque, tant dans l'enseignement primaire que secondaire, chaque élève scolarisé à l'école de la République coûte deux fois plus d'argent public qu'un élève du privé et ceci, souligne le rapport, sans tenir compte des repas en milieu scolaire, subventionné uniquement pour les écoles publiques à hauteur de 4,5 milliards d'euros. Dans un débat du Nouvel Obs (1) entre Najat Vallaud-Belkacem (ministre de l'Education sous le gouvernement Valls) et Philippe Delorme (secrétaire de l'enseignement catholique), ce dernier souligne que d'autres dépenses, comme la rénovation des bâtiments anciens, sont à la charge des établissements privés et conclut "qu'il faut s'enlever de l'esprit que l'enseignement catholique serait riche à crever". Sans un soutien de l'Etat sur ces postes, affirme-t-il, l'enseignement privé ne peut absorber de nouvelles charges comme le doublement de la part des boursiers. Dans les conditions actuelles, l'ouverture à la diversité sociale est irréalisable.
Au moins, que les idéologues de l'enseignement public le veuillent ou non, les données numériques suggèrent que les parents d'élèves du privé contribuent à l'effort éducatif , sous forme des frais de scolarité qu'ils versent aux établissements. Qu'ils attendent en retour une qualité de l'encadrement qui fait parfois défaut dans l'école publique de leur quartier est parfaitement légitime.
La recherche de la mixité sociale dans les écoles
Tout aussi légitime est la recherche de l'égalité des chances pour tous les élèves, mais ce ne sont pas les considérations idéologiques qui vont faire avancer cette cause : Au cours du débat publié dans le Nouvel Obs, Najat Vallaud-Belkacem dresse un procès accusateur de "l'école à deux vitesses [...], dans lesquels les établissements privés jouent un rôle moteur", mais la "préservation de l'entre-soi qui crée le ghetto scolaire à la base" émane-t-elle vraiment, comme elle le suggère, d'une volonté élitiste de l'enseignement privé ? Cette explication est très réductrice et si Philippe Delorme concède "un poids croissant des familles favorisées dans certaines grandes métropoles", il dénonce le propos simpliste de l'ancienne ministre et avance des explications sociétales qui ne sont pas le fait du privé : un appauvrissement généralisé de la population, une bulle immobilière qui déporte les classes moyenne et populaire loin des centres urbains où beaucoup d'écoles privées sont implantées. La "préservation de l'entre -soi", si elle est reconnue comme réelle par Philippe Delorme, s'explique aussi par une faillite des politiques de la ville, dont l'enseignement privé n'est responsable en rien.
Côté public, il existe à Paris deux lycées d'excellence qui, depuis la mise en place de l'algorithme de sélection Affelnet, ne peuvent plus librement recruter. On pourrait y voir une recherche de mixité sociale, mais encore faut-il que les critères de classement soient pertinents. Une tribune cosignée par deux anciens élèves d'Henri IV et Louis le Grand dénonce qu'une élève du collège Condorcet, prénommée fictivement Marianne, appartenant à la catégorie qu'il est convenu d'appeler les surdoués et motivée pour faire des études scientifiques de haut niveau dans un de ces deux lycées, avant d'entrer dans une grande école, va être rejetée par l'algorithme au bénéfice d'élèves moins doués parce qu'elle n'est pas boursière et parce qu'elle a fréquenté un collège à IPS (indice de positionnement social) élevé. Il ne faut pas s'étonner, dans ces conditions, qu'elle postule au collège Stanislas, où son cas sera examiné par des êtres humains et non par des algorithmes. L'égalitarisme qui s'exprime dans Affelnet n'est pas de nature à permettre le développement d'une filière d''excellence dans le public et ne peut que profiter au privé. Et si, au nom d'une notion d'égalité mal comprise, il faut brider les élèves les plus doués, on ne peut que donner raison à Philippe Delorme quand il dénonce "cette volonté de tout cadrer, de nier la singularité des destins, effrayante et quasi-totalitaire".
Le prix de l'égalité des chances
Les difficultés de l'éducation nationale, révélées par des classements PISA de plus en plus désastreux, génèrent une inégalité des chances au sein même de l'école publique. Ce n'est donc pas dans une concurrence prétendument déloyale avec le privé qu'il faut en chercher la cause, mais dans l'institution qui a oublié que sa raison même d'exister, c'est d'assurer à chaque élève un enseignement suivi.
Si nous voulons remédier à la pénurie d'enseignants, commençons par une reconnaissance concrète de leur rôle fondamental, en amenant leur rémunération au niveau des salaires allemands. Mais l'exemple allemand montre que cela ne peut se faire, sans une charge budgétaire insupportable, que par un rééquilibrage entre la part budgétaire de l'administratif et celle de l'enseignement. C'est une réforme considérable, mais c'est le prix à payer pour que l'Education Nationale cesse d'être une institution qui a oublié l'importance de sa mission.
Il faut savoir que dans plusieurs départements de l'ouest de la France, la part de l'enseignement privé dans le système éducatif avoisine ou dépasse les 40% de scolarisation, ce qui le rend incontournable. Mais c'est une raison de plus pour que le privé, dans son ensemble, prenne sa part dans la recherche de la mixité scolaire en atténuant ou éliminant tout discrimination existante dans le recrutement des élèves : les filles doivent être recrutées au même niveau que les garçons et traitées de la même façon, la religion ne doit plus être un critère de recrutement et le privé catholique ne perdra pas son âme si le catéchisme n'est plus obligatoire, au profit de la catéchèse (étude de toutes les religions). Dans un grand établissement parisien, les classes d'enseignement adapté cotoient le collège, le lycée et les préparations aux grandes écoles et il doit être possible d'imposer cet état de fait par contrat. On peut aussi corriger les inégalités sociales : dans le même établissement, il existe des "bourses maison" qu'on pourrait compléter en imposant le recrutement d'un quota de boursiers d'état. Il existe de multiples pistes pour rendre l'enseignement privé plus accessible aux classes modestes et il n'est pas besoin pour cela de tirer sur lui à boulets rouges.
(1) Ghéttoïsation scolaire, la faute au privé ? Le Nouvel Obs 3105, 4-10 avril 2024, pages 46-49.