La grande braderie de l'économie française

"La France vendue à la découpe". C'est le titre d'un livre de Laurent Izard qui rappelle que depuis 30 ans, notre patrimoine industriel est vendu à l'encan. C'est aussi ce que rappelle l'affaire Alstom qui ressort aujourd'hui. Ces affaires obéissent à une logique de très court terme, la réduction de nos déficits budgétaires par la vente de "bijoux de famille".

Nous pouvons nous laisser guider par l'hebdomadaire Marianne, qui publie de larges extraits du livre de Laurent Izard, C'est dans tous les domaines que s'exerce cette grande braderie. On nous y apprend d'abord que le traité de Maastricht, entré en vigueur fin 1993, autorise les états à comptabiliser la vente de leurs actifs comme des "recettes normales", c'est à dire des entrées d'argent qui aident à respecter les critères imposés en termes de déficit budgétaire et de dettes publiques. La boîte de Pandore est ainsi ouverte, car cette clause du traité déclenche la grande braderie.

C'est d'abord la vente du patrimoine immobilier français à des fonds d'investissement - de préférence étrangers - qui revendent les immeubles d'habitation à la découpe après expulsion de leurs locataires. Marianne donne une longue liste d'avoirs vendus à des intérêts étrangers, quelquefois à des prix étonnamment bas. Cette tendance touche également les immeubles de bureau et les bâtiments publics. 

La vente à l'encan des avoirs privés est également en cause, en particulier dans le domaine agroalimentaire. Les terres agricoles sont soumises à un phénomène de financiarisation internationale qui tend à donner à l'agroalimentaire une gestion actionnariale. Plus de 40%  des terres agricoles françaises sont détenues par des sociétés anonymes, contre 10% il y a seulement 10ans. Ce phénomène de financiarisation internationale tend à donner à l'exploitation agricole une gouvernance marquée par une logique strictement financière, avec des conséquences méconnues qui peuvent se révéler, dès le court terme, dramatiques : d'abord l'augmentation mécanique du prix des terres agricoles dans un contexte où les investisseurs rachètent des terres à un prix équivalent à 3 fois ceux du marché, rendent de plus en plus difficile l'installation de jeunes agriculteurs qui, de plus, devront faire face à la concurrence de consortiums géants. Sur le long terme, il y a le risque que les racheteurs - essentiellement chinois - préfèrent servir en priorité les marchés de leur pays plutôt que le marché français, avec des risques de pénurie alimentaire qui sera organisé comme l'a été la grande famine en Irlande au 19ème siècle. Il y a un risque évident qui devrait pousser les pouvoirs publics à prendre des mesures de restrictions sur les achats de terres agricoles et de renforcement juridique et financier des SAFER; Ici, l'état peut être mis en cause non pas directement, mais pour son inertie : c'était une promesse d'Emmanuel Macron dont on attend toujours l'ombre d'un début de réalisation.

Dans le domaine de l'industrie, la liste, illustrée par Marianne sous la forme de pierres tombales au nom des industries françaises, est vertigineuse. A la mémoire du commun des mortels s'imposent les cas d'Arcelor, cédé aux indiens et devenu depuis Arcelor Mittal, et d'Alstom, dont la partie énergie a été cédée aux américains contre de fallacieuses promesses de maintien d'emploi et la partie transports se trouve aujourd'hui sous la domination de Siemens.
Marianne consacre une interview au délégué CFE-CGC de Technip - une de ces entreprises bradées aux américains. L'interviewé explique : "En 2016, lorsque Emmanuel Macron soutenait cette fusion [avec le texan FMC]? Technip était deux fois plus gros de FMC. Nous souffrions alors de la crise pétrolière inattendue de 2015, mais notre trésorerie nous permettait d'attendre le redémarrage d'investissements gaziers en 2018, en Russie notamment". A cette vente injustifiée d'une entreprise en bonne santé financière s'ajoute la suppression de 100 emplois, mais également le transfert aux Etats-Unis de plus de 2000 brevets qui appartenaient à la société française.  Et Macron a osé, à l'époque, parler de cette opération conne d'une "fusion entre égaux" ! Quand on nous dit par ailleurs que le PDG s'est fait attribuer "12.7 millions de dollars avec l'aval d'administrateurs dont les jetons de présence vont flamber de 80000 à 300000 euro", le mot qui vient à l’esprit esr corruption !
Pour compléter ce dossier de Marianne ( en pièce jointe), il y a également le témoignage livré par Frédéric Pierrucci, ancien dirigeant d'une filiale d'Alstom, dans son ouvrage intitulé "le piège américain". Il y raconte comment, un an avant l'opération Alstom-General Electrics, la justice américaine a déterré à son encontre une affaire de corruption vieille de 15 ans et l'a condamné à deux ans de prison. Obligé de transiger pour éviter une lourde peine, il a été froidement lâché par sa maison mère et licencié par Alstom pour avoir plaidé coupable. Cette histoire est donc celle d'un fusible du PDG Patrick Kron, qui, selon les mots de l'ancien cadre dirigeant, "imagine peut-être avoir trouvé la solution pour échapper aux procureurs: vendre à GE l'ensemble des activités énergies et réseaux que les Américains convoitent depuis tant d'années". Une coîncidence qui interpelle et autorise le rapprochement avec le panier de crabes de l'affaire Carlos Gohsn, dans laquelle il est permis de voir un coup monté des japonais pour récupérer la direction de Nissan, voire prendre le contrôle de Renault. Pour Frédéric Pierrucci, la procédure judiciaire dont il a été victime avait pour but de faire main basse sur Alstom et c'est bien ce qui s'est passé. La justice américaine, qui abuse honteusement de la position prépondérante des Etats-Unis pour sanctionner toute transaction en dollars ou via l'envoi de mails au moyen des fournisseurs d'accès américains, a coûté aux entreprises françaises - rappelle l'auteur - 13 milliards de dollars. Pierrucci commente : "Ce racket, car c'est bien de cela dont il s'agit, est inédit par son ampleur", , rappelant que GE "a racheté quatre sociétés dans ces conditions en dix ans". C''est pourtant Donald Trump qui parle de "déloyauté" européenne (!!) vis-à-vis des États-Unis et l'Union Européenne qui s'accroche à la notion bidon de "concurrence libre et non faussée (!!!).
Bien entendu, Kron réfute tout lien entre la vente d'Alstom à General Electrics et l'affaire Perrucci. De même, interrogée par la commission d'enquête parlementaire sur Alstom, la secrétaire d’État concernée répond que le groupe français "n'avait pas la taille critique pour faire face à la concurrence ; ses activités énergétiques n'étaient pas viables à long terme", point de vue que ne partage pas Perrucci (Il est plaisant d'entendre un membre de ce gouvernement parler de long terme, alors que sa politique industrielle ne vise que le court terme !). Mais l'affaire dépasse désormais le seul cadre d'une enquête parlementaire, car le parquet à été saisi, procédure qui pourrait même aller jusqu'à éclabousser Emmanuel Macron.

La vente à la découpe de nos équipements publics est également mentionnée. Avec la privatisation de l'aéroport de Paris, Macron n'en est pas à son coup d'essai puisqu'il y a cinq ans, il avait procédé à la privatisation de fait de l'aéroport de Toulouse au profit d'un fonds privé d'investissement chinois. Aujourd'hui; les actions détenues par l’État (50,6%) pourraient être cédées au privé pour un montant de 8 à 10 milliards d'euro, alors que ce géant aéroportuaire est rentable. Maintenant, c'est au tour de l'aéroport de Paris, souligne Marianne dans un article titré "Et maintenant, on vent nos frontières. En effet, confie l'auteur du rapport de la commission sénatoriale sur le sujet : "Comment confier à une entreprise privée, peut-être étrangère, la gestion des aéroports au vu des problèmes de sécurité, de fuite d'information et d'accès à des données personnelles sans une très grande prudence ?" 

Cette politique de "vente à la découpe" est extrêmement grave sur le plan stratégique, car elle a fait perdre à la France en quelques années sa masse critique industrielle, sans que nos pouvoirs publics ne prennent de mesures pour mettre fin avec cette vulnérabilité de l'économie. Et c'est un problème qui semble bien français, puisque l'autre grand pays de l'UE, l'Allemagne, n'y est pas confronté (en pièce jointe, l'article de Marianne sur le sujet). Il faudrait se demander pourquoi.

Un seul en était conscient et un seul s'est opposé, Arnaud Montebourg, ministre des finances au moment des ventes d'Arcelor-Mittal et Alstom. Il faut ici, quoi qu'on puisse penser de l'homme par ailleurs, saluer ce souci du bien commun dans un monde politique qui en est totalement dépourvu.

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