LIDL : des vies sacrifiées sur l'autel de la productivité

"Vous qui entrez, perdez toute espérance". Cette phrase qui, selon Dante, est inscrite en façade de son enfer, pourrait tout aussi bien figurer au dessus des portes de service du magasin discount LIDL. Car c'est bien un enfer que décrit la récente enquête de Cash Investigation.

Il s'agit d'une enseigne d'alimentation discount (1500 magasins en France) qui doit son succès à une offre à prix défiant toute concurrence. Mais, comme ces prix réduits ne se génèrent pas par l'opération du Saint-Esprit, il faut en chercher la cause dans les économies drastiques sur le coût de fonctionnement. La première chose qu'en tant que client, vous constaterez, c'est qu'après avoir rempli votre panier, sur la dizaine de caisses du magasin, une seule est ouverte et que, devant elle, se forme une queue importante. Et si vous êtes pressé, inutile de se défouler sur les caissières : demandez-vous plutôt quelles sont les conditions qui permettent des prix aussi bas. La première évidence, c'est la compression du personnel, qui subit la situation autant que vous : LIDL, qui prétend n'avoir que des salariés en CDI, est en réalité un champion de la précarité : sur les 30000 salariés employés par l'enseigne, 69% sont en temps partiel. 

Le magazine "Cash Investigation" d'Elise Lucet s'est intéressé à cette enseigne discount : la première chose qu'elle découvre, c'est la "polyvalence" des employés : une caissière n'est pas seulement caissière, elle nettoie aussi le sol du magasin et range dans les rayons les produits sortis du stock par les magasiniers. 

Mais, si ce n'était que cela, les méthodes de management de LIDL ne seraient guère différentes de celles d'autres entreprises : ce qui en fait un "champion" dans son genre, c'est une obsession de la productivité qui fait très fortement penser au film de Charlie Chaplin "les temps modernes". Les caissières sont chronométrées et doivent enregistrer au moins 30 articles par minute. Elles doivent travailler debout et n'ont pas droit à leur temps de pause pour ne pas dégrader la cadence. Au cours de leur temps de travail, elles doivent éviter de boire de l'eau pour ne pas avoir à aller aux toilettes.

Si on vous laisse pousser la porte qui sépare le magasin des entrepôts, vous y découvrirez cette face cachée de l'entreprise que les dirigeants font tout pour occulter : si vous écoutez les dirigeants  parler aux journalistes qui viennent les interviewer, l'enseigne est un paradis sur terre pour les employés qui y travaillent : pour les magasiniers, il n'y a pas de cadence imposée et chacun travaille à son rythme. Une simple rencontre avec ces derniers suffit à dissiper l'enfumage : il y a bien une cadence imposée et le préparateur de commande qui fait moins de 250 colis à l'heure se fait vertement rappeler à l'ordre.

Mais qu'on se rassure : l'entreprise fournit à ses salariés les moyens de cette sacro-sainte productivité : chaque préparateur de commande est pourvu d'un casque qu'il garde sur la tête pendant toute la durée de son travail. Le casque est relié à un système de commande vocale, qui lui dit devant quel rayon il doit aller et ce qu'il doit en retirer. Il ne peut répondre que par les quelques mots que la machine comprend pour informer le système qu'il a bien exécuté l'ordre. Le préparateur prononce ainsi le mot "OK' 3500 fois pendant une journée. Et s'il prononce un mot qui ne fait pas partie du vocabulaire restreint du système de guidage, celui-ci se met en rideau et la sacro-sainte productivité s'effondre. Cela exclut évidemment toute conversation avec les collègues. 

Mais ce n'est pas tout : à côté de ce système déshumanisant, il y a les impacts de ces cadences sur la santé : les enregistrements effectués pour l'émission par un préparateur volontaire démontrent qu'au cours du travail, le nombre de battements par minute excède de 50 battements par minute le rythme de base, alors que les experts consultés par Elise Lucet s'accordent pour dire qu'au dessus d'une augmentation de 30, il y a un risque pour la santé. De plus, à la suite d'un long calcul, l'équipe d'Elise Lucet a déterminé la charge quotidienne que portent les préparateurs de commandes : elle est de plus de 8 tonnes en 8 heures, soit le poids de 6 voitures de taille moyenne. Cela entraine un taux d'usure très rapide et très important, qui se traduit au bout de quelques années par l'apparition de troubles musculo-squelettiques très handicapants (lumbago, tendinites, arthrose...) et conduisant rapidement à une inaptitude déclarée par le médecin du travail.

La loi oblige alors l'entreprise à rechercher des possibilités de reclassement, ce qu'elle fait en proposant au salarié inapte une mutation dans un autre bassin d'emploi - quelquefois à plusieurs centaines de kilomètres de chez lui - en sachant pertinemment que dans la plupart des cas, l'offre sera refusée et qu'elle aura les coudées franches pour le licencier. De fait, sur 2300 salariés licenciés pour inaptitude, 22 seulement - même pas 1% - ont été reclassés. Dans les rares cas où le salarié accepte la mutation, le poste, par un malheureux "hasard", a entretemps été pourvu. Lidl se révèle ainsi être une machine à fabriquer des chômeurs de longue durée, car ce travail, organisé contre toutes les règles d'hygiène et de sécurité, laisse des employés lourdement handicapés et très souvent incapables de se reclasser sur le marché du travail. Sans parler du taux d'accidents du travail, trois fois plus élevé que la moyenne du secteur. 

Le quotidien des salariés de l'entreprise se trouve être une surcharge de travail permanente et organisée, obligeant des employés sous-payés à travailler bien au delà du temps de travail porté sur leur contrat, sur fond de menaces, d'humiliations permanentes, de harcèlement. On voit ainsi des salariés à temps partiel accomplir l'équivalent d'un temps plein, sans paiement d'heures supplémentaires, pour le salaire de 900 euro par mois prévu par leur contrat de travail. Ce qu'un cadre dirigeant  assume en déclarant : "en tant que responsable, on a le droit de vie et de mort sur nos salariés"... Rien que ça !

Au fil de l'enquête de Cash Investigation, Lidl se révèle donc être non seulement une entreprise hors-la-loi, mais être surtout une redoutable machine à fabriquer des chômeurs  de longue durée. Reçue par Elise Lucet à la suite de cette émission, madame Pénicaud, dans un grand simulacre d''indignation vertueuse, désapprouve ces méthodes et parle d'une gestion du personnel "court-termiste". Soit elle n'a rien compris, soit elle mérite la palme d'or de l'hypocrisie. Car il est évident que le long-terme n'entre pas dans les préoccupations d'une entreprise qui a inventé le concept du salarié Cleenex hyperjetable, qu'elle peut licencier et remplacer facilement à chaque fois que c'est nécessaire. De plus, la nouvelle ministre du travail ferait bien de réaliser que les réformes entreprises par Hollande, puis par Macron, ne sont pas de nature à empêcher de tels abus criminels : l'affaiblissement constant du corps des inspecteurs du travail ne leur permet plus de mener des enquêtes approfondies sur les conditions de travail dans les entreprises et la destruction de l'institution chargée de veiller sur la sécurité au travail dans l'entreprise - à savoir le CHSCT - favorise de telles pratiques. 

Les réactions à l'émission d'Elise Lucet ne se font pas attendre : le mérite de ce reportage est d'avoir fait prendre conscience aux salariés qu'ils sont victimes d'un système organisé, ce qui s'est immédiatement traduit par un mouvement de grève dans une enseigne du Midi. Un député a demandé à la Ministre du Travail de diligenter une enquête sur les pratiques de l'entreprise. Mais il est impératif d'aller plus loin, car ce genre de pratique ne peut pas être toléré : dans l'émission, l'état est sollicité pour interdire la commande vocale. Les victimes de LIDL pourraient déclencher une action judiciaire de groupe pour obtenir réparation, si un avocat veut bien s'emparer de la cause et organiser la procédure. Et, à titre personnel, sachant ce que je sais maintenant, je n'irai plus jamais rien acheter chez LIDL.

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