Europe-Etats Unis: le voyage à Canossa de monsieur Junker

«Les pays qui nous ont traité de façon déloyale pendant des années viennent maintenant à Washington pour négocier» twitte Donald Trump. Ce message vise principalement l'Union Européenne, après le voyage à Canossa de Jean-Claude Junker. Une capitulation pour quels résultats concrets ?

« C’est un très grand jour pour le libre et loyal échange » déclare Trump à la suite de son entrevue avec Junker. Entendre le mot "loyal" sortir de la bouche de Donald Trump donnerait plutôt, à toute personne sensée, envie de partir en courant. Ce n'est pas le cas de Junker qui affiche l'autosatisfaction qui est le propre des hommes politiques :« J’étais venu pour faire un deal. Nous avons fait un deal ».

Quand on examine le contenu de ce "deal", il n y a pas pas lieu de crier victoire, mais, au contraire, de s'inquiéter : en échange d'un engagement à ne pas mettre en place de nouvelles taxes douanières - sans toutefois que soit renoncé à celles déjà instaurées sur l'acier et l'aluminium en provenance d'Europe - Junker a proprement baissé son froc. Qu'on en juge :
 - Engagement à acheter beaucoup plus de gaz liquéfié à l'Amérique, sans doute pour répondre à la critique de Donald Trump sur les achats de gaz russe par l'Allemagne. Une bonne partie de ces futurs achats provient de l'exploitation des gaz de schiste, dont pourtant nous avons interdit l'exploitation en France. Donc on accepterait les atteintes à l'environnement liées à l'extraction de ces gaz, pourvu que cela ne soit pas chez nous !!!
- Engagement à augmenter les importations européennes de soja américain, dans l'intention de compenser au moins en partie l'arrêt des importations chinoises. Ce n'est pas seulement se désolidariser d'un pays avec lequel nous devrions faire bloc, c'est conforter la popularité de Trump auprès des agriculteurs américains qui constituent une part importante de sa base électorale.
- Suppression de toutes les barrières sanitaires et normatives entre l'Europe et les États-Unis : Les poulets javellisés, le bœuf aux hormones et les OGM de Monsanto seront bientôt au menu des européens sans qu'il y ait besoin que cela leur soit imposé par un de ces tribunaux arbitraux prévus par les traités commerciaux. Sait-on que le soja que monsieur Junker s'est engagé à importer est génétiquement modifié à 94% ?

Cette négociation elle-même est une faute politique majeure, célébrée par le tweet triomphal de Trump cité dans le chapeau : comme le mentionne le président français, il aurait d'abord fallu fixer comme préalable à toute discussion que les États-Unis abrogent la décision sur la taxation de l'aluminium et du l'acier en provenance d'Europe, car cette décision a été prise en toute illégalité et à l'encontre des règles fixées par l'OMC. De plus, il faut être fou pour négocier avec un président qui a renié la signature de son pays à de multiples occasions : dénonciation de l'accord de Paris sur le climat, annulation de l'accord iranien sur le nucléaire et, plus récemment, l'accord sur le G8 que le Président américain a dénoncé dès qu'il a été dans l'avion. Négocier avec un individu qui a aucune parole, c'est la certitude de se faire posséder.

C'est une faute politique pour une deuxième raison : une des menaces que Trump suscite par son comportement envers l'Union Européenne est un resserrement des liens économiques avec la Russie qui, beaucoup plus que les États-Unis, est un partenaire commercial naturel (voir plus loin la question du gaz). L'affrontement direct et simultané contre l'Europe et la Chine était également une erreur stratégique du président américain. La démarche de Junker et sa soumission aux intérêts américains a pour effet de lever cette menace, ce dont Trump a tout lieu de se réjouir.

On peut à bon droit se demander quel mandat des pays membres possédait le Président de la Commission Européenner pour prendre de tels engagements, à tel point que le ministre des finances Bruno Lemaire a fixé après coup les limites que Junker n'aurait pas du dépasser : « Nous avons des standards sanitaires, agricoles, environnementaux élevés, aussi bien que des règles de production auxquelles nous sommes attachés et qui garantissent la protection des consommateurs. L’Europe ne doit pas transiger avec ces normes ». Pour rester en cohérence avec cette déclaration, il faudrait qu'il soit parfaitement clair que les accords passés dans ces conditions n'engagent pas la France et que ce soit déclaré officiellement. Il faut également que toute directive européenne qui viserait à imposer les résultats de ces négociations soit déclaré nulle et non-avenue, car encore une fois de plus, le déni de démocratie dans cette affaire est trop évident, à l'image même de ce qu'est l'Union Européenne de Junker. Toute autre attitude ravalerait les déclarations de notre président et de son ministre des finances au rang de rodomontade puérile.

Un éditorial du Monde apporte d'autres précisions, en mentionnant que les promesses faites par Junker sont complètement irréalistes : tout commerce est soumis à la loi des marchés et les acheteurs européens n'achèteront de soja américain que s'il est compétitif et surement pas pour permettre à Trump de regagner des électeurs parmi les agriculteurs du Middle West. Il en est de même pour les promesses "gazières", car le gaz américain coûte beaucoup plus cher que le gaz russe et l'importation impliquerait que l'Europe se dote d'infrastructures qui alourdiraient encore la facture. Le contenu même de cette négociation est donc complètement délirant - à l'image même des deux comparses qui l'ont entamée - et les décisions prises inapplicables.

En conclusion, cette amorce de "deal" entre Trump et Junker cache une autre soumission de ce dernier : celle aux intérêts allemands. Car l'Allemagne est bien le seul pays à s'en réjouir pour des motifs d'intérêt sectoriel et à très court terme : on a évité (pour le moment !) les taxes sur l'automobile, qui auraient frappé en premier les allemands. Et aussi une autre signification : l'Europe du chacun pour soi, comme d'habitude, est incapable d'une réaction solidaire commune et coordonnée contre une menace qui concerne l'ensemble

 

 

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