Ne pas être récupéré. Gilets jaunes, l'auto-institution du peuple

 

Ne pas être récupéré

Gilets jaunes, l’auto-institution du peuple

 

Justice sociale et démocratisation 

La trajectoire du mouvement des gilets jaunes a progressivement noué la question de la justice fiscale à celle de la nécessaire transformation démocratique des institutions politiques. Si le rejet de la taxe sur le carburant a déclenché le mouvement, celui-ci est bien davantage une  « révolte contre un système fiscal et de redistribution jugé inique » [1]. Disparates avant la première manifestation du 17 novembre, les multiples revendications sur le rétablissement de l’ISF, la taxe sur les gros pollueurs (pétroliers, bateaux de croisière), la baisse de la rémunération des élus, l’amélioration des services publics en zone rurale, le règlement de la transition écologique, l’augmentation du SMIC ou la revalorisation des retraites [2] ont trouvé rapidement leur cohérence autour de la critique des inégalités sociales générées par des politiques économiques épargnant d’un côté les plus fortunés tandis qu’elles contribuaient de l’autre par la baisse des revenus et la dégradation des services publics à la dissolution du cadre de vie de populations paupérisées et oubliées. La mise à contribution des plus riches par la suppression de leurs privilèges fiscaux d’un côté et la revalorisation des minimas sociaux conjugués à la suppression des impôts inégalitaires de l’autre (taxes à la consommation, CSG) devait aboutir au rétablissement de la justice fiscale.

Anticipant sans doute la réponse en trompe l’œil de Macron, les gilets jaunes ont dès le 24 novembre ajouté des demandes de réformes institutionnelles à leurs revendications sociales : assemblées de citoyens tirés au sort, référendum d’initiative citoyenne (RIC), voire « un autre système politique » étaient au menu, afin que le citoyen puisse disposer d’un pouvoir de décision sur les transformations économiques qui pourraient être menées en son nom.

 La réponse du pouvoir ne pouvait qu’intervenir en deux temps en isolant les revendications économiques des revendications démocratiques, d’abord en prétendant répondre au malaise social par une pseudo réforme du SMIC à laquelle les entreprises ne contribueront pas, puis – c’est en cours – en vacuolisant le RIC comme mesure susceptible d’apaiser les aspirations démocratiques. La « grande concertation nationale » dans les 36 000 communes françaises achèvera l’enfumage, identique à toutes les consultations macroniennes en forme de soliloque auto-satisfait.

  

L’étau du néolibéralisme et la neutralisation de la démocratie représentative

Macron s’inscrit dans une stratégie néolibérale déjà mûrie ailleurs et de longue main pour subvertir l’État social et, au-delà, neutraliser la démocratie afin d’empêcher toute intervention populaire de produire des effets régulateurs sur l’économie. Sauver le capitalisme de la démocratie, tel est l’objectif. La réforme du système fiscal par le biais d’un transfert social massif de la charge fiscale des plus riches vers les plus pauvres est au cœur de cette stratégie. Par les mesures annoncées le 10 décembre, Macron n’y a pas renoncé. Au-delà, la révolte fiscale des classes moyennes entrepreneuses sensibles à la diminution des contributions sociales est prisée par cette stratégie pour renforcer le bloc social néolibéral trop fragile quand il n’attire que les classes sociales privilégiées. L’instrumentalisation du « problème identitaire » à laquelle Macron a eu recours à la fin de son allocution doit avoir le même effet. Que la droite et l’extrême droite aient renoncé à soutenir les Gilets jaunes est le signe que le mouvement n’a pas emprunté ces voies de renforcement du néolibéralisme.

 Sur le plan de l’usage de l’État ensuite, la constitutionnalisation des mesures d’état d’urgence, la judiciarisation et la criminalisation des militants, la répression des manifestations, l’hyperconcentration du pouvoir entre les mains du chef de l’État et la mise au pas d’un Parlement dont la majorité est faite d’un recrutement de possédants aux ordres sont autant de moyens pour organiser le deuxième grand volet de cette stratégie, un usage du régime représentatif destiné à étouffer l’expression de la démocratie et la mobilisation des citoyens organisés pour les empêcher de peser sur la législation. Ce à côté de quoi on passe souvent quand on analyse la « crise de la représentation », c’est que le néolibéralisme a construit progressivement une représentation anti-démocratique pour réduire à néant la citoyenneté active.

 Cette neutralisation gouvernementale de la démocratie va jusqu’à atteindre les formes mêmes de la sociabilité qui en sont la condition de possibilité. Par ce qu’elle détruit autant que celle qu’elle promeut en l’espèce de la start-upisation de soi-même, elle voudrait réaliser le grand rêve thatchérien de la « no society », du face-à-face entre un gouvernement d’argentiers et de millions de cellules individuelles. Les déserts industriels, les déserts médicaux, les déserts de services publics et de commerces de proximité coagulent dans ce qui devient un désert de société.

 « Ne rien céder », tel est l’ethos fondamental d’une gouvernementalité néolibérale pour qui céder quelque chose doit être encore une manière de ne rien céder. Face à un gouvernement néolibéral, on n’obtient pas gain de cause, on est récupéré, et l’adresse exclusive à la verticalité du pouvoir peut vite devenir une impasse. Il n’y a dès lors rien d’étonnant à ce qu’augmente le niveau de violence jusqu’à tendre à ceux qui s’y enferrent le piège d’une stratégie de radicalisation qui, tout en se substituant sans vergogne au mouvement réel, permet par contrecoup au pouvoir d’affûter son arsenal répressif et de justifier une solution autoritaire.

Politiques anti-populaires, neutralisation de la démocratie représentative et érosion des sociabilités ont vocation à dégoûter les gens du système politique pour les en détourner définitivement, jusqu’au moment où l’apolitisme recherché vient à se retourner dans la politique nouvelle d’une contre-démocratie populaire.

 

 Contre-institutions du peuple et reconquête de la sociabilité populaire

 Car si le mouvement des gilets jaunes semble pouvoir perdurer au-delà des échanges de coups avec le gouvernement, c’est parce qu’il porte en lui un ethos adverse correspondant à la volonté fondamentale de ne pas être récupéré, comme l’ont affirmé avec force les gilets jaunes de Commercy : « Nous ne nous laisserons pas diriger. Nous ne nous laisserons pas diviser et récupérer » [3]. L’auto-gouvernement démocratique par la base, l’horizontalité, l’autonomie logistique sur les ronds-points, le rejet des organisations politiques et syndicales, la coordination décentralisée entre groupes locaux et le refus des représentants et des porte-parole sont des caractéristiques de cet ethos fondamental [4].

 Dans ce moment d’après les premières réponses gouvernementales, il se prolonge par la stratégie instituante d’assemblées et de contre-institutions populaires. Les gilets jaunes de Commercy en appellent à des « comités populaires » sur la base d’assemblées régulières. A Vesoul, une association loi 1901 « la maison des gilets jaunes » a été créée pour structurer les revendications. Des premiers états généraux, qui ni n’ont besoin ni n’ont attendu la concertation gouvernementale, ont eu lieu à Carhaix où 17 délégations bretonnes locales se sont rencontrées pour se fédérer. Comme à Saint-Nazaire, des « maisons du peuple » – souvent de simples « cabanes » – se sont mises en place un peu partout : la démocratie directe de l’AG s’y exerce et l’auto-organisation logistique s’y met en place. Le terme renvoie à une institution autonome de la politisation et de la sociabilité ouvrières de la fin du XIXème siècle. Aussi les populistes de droite comme de gauche ont la douleur de voir leurs ouailles s’échapper : le peuple s’auto-institue lui-même sans l’onction du leader doté du divin pouvoir de construire le peuple.

La reconquête de la sociabilité populaire rurale, qui n’avait cessé de déserter les encadrements partisans, syndicaux, comme ceux de la vie politique et associative pour se rétracter sur les « collectifs amicaux » [5], est un aspect déterminant de la dynamique du mouvement. Les témoignages disent la souffrance de l’esseulement et le bonheur trouvé qu’il y a à pouvoir enfin s’exprimer et échanger sans sentir le mépris jugeant des classes dominantes, et à nouer des liens autour de la solidarité festive du rond-point et du feu de camp [6].

L’enjeu de la construction approfondie de contre-institutions du peuple peut contribuer à éroder dans la durée le pouvoir macronien. Elles joueraient doublement le rôle de contre-pouvoir populaire aux initiatives gouvernementales tout en étant des lieux de socialisation de pratiques politiques communes figurant la démocratie de l’avenir.

 

 Communs sociaux et municipalisme populaire

 L’élan de ces contre-institutions populaires pourrait se nourrir de leur contribution à des formes neuves au sein desquelles se noueraient des convergences avec d’autres mouvements comme l’économie sociale et solidaire (ESS), l’écologie et le féminisme.

Sur le plan économique, l’exigence d’un contrôle démocratique sur l’économie pourrait se concrétiser dans la formation de « communs sociaux », ces formes qui articulent des pratiques d’autogouvernement démocratique sur la socialisation des fonctions de production (ou d’entretien) et de consommation de biens ou de services. La logistique de la « maison du peuple », précise un reportage, c’est : « celle des locaux occupés, de leur entretien, celle de la nourriture et du café. Les dons en nourriture proviennent de la population solidaire du mouvement, simples citoyens mais aussi commerçants en métiers de bouche ou salariés. Exemple : un atelier des chantiers navals a contacté le collectif pour connaître les besoins sur place et a procédé à une collecte pour y répondre » [7]. Les communs sociaux peuvent se définir comme des institutions économiques conçues autour d’une construction démocratique entre des salariés produisant un bien ou un service venant satisfaire les droits sociaux (à l’alimentation, à la santé, au travail, au logement, à la mobilité, à l’éducation ou à la culture) et la population d’un territoire qui en devient la clientèle socialisée propre à garantir l’écoulement de la production.  Aussi ne sont-ils peut-être pas autre chose que l’institution dans la durée, par la recherche de mécanismes de socialisation de la consommation et du financement, de la logistique provisoire qui est celle du mouvement. Un commun social de l’alimentation pourrait par exemple connecter des producteurs bio d’un territoire, des supermarchés coopératifs et des livreurs autour d’une grande association qui combinerait des fonctions démocratiques de délibération entre usagers citoyens et salariés et des événements culturels et festifs autour des produits [8]. Les écologistes adhéreraient à ces communs sociaux, les auto-entrepreneurs à la dérive y trouveraient de quoi s’y recycler, tandis que l’ESS pourrait saisir dans le moment de quoi abandonner définitivement l’impasse de l’entreprise sociale pour construire avec les gilets jaunes une nouvelle citoyenneté économique territorialisée et socialisée.

 Sur le plan des institutions politiques, un « contre-pouvoir municipal »[9] voire même la construction d’un nouveau « municipalisme populaire » – au sens d’un mouvement politique visant à faire des assemblées populaires et citoyennes les nouvelles institutions de la souveraineté communale – pourrait être un carburant du prolongement et du développement des gilets jaunes. En tant que conception politique qui propose de construire d’abord la démocratie sur le règlement des problèmes locaux et concrets par la réunion des habitants d’un territoire en assemblées citoyennes délibérantes, le municipalisme entre en affinité avec la morphologie de la coordination décentralisée et la recherche de finalité concrète des gilets jaunes. Dans le contexte immédiat, il agirait aussi comme une manière de politiser en créant du conflit autour de la tentative du pouvoir d’instrumentaliser l’échelon municipal pour résoudre la crise. Pour des raisons historiques tenant à la masculinisation de l’État central et de la politique nationale, le municipalisme, comme le montre les expériences toujours en cours des villes municipalistes d’Espagne, est aussi un espace qui favorise la politisation des femmes[10] et où les inégalités de genre, parce que les assemblées locales permettent de les socialiser comme des problèmes concrets du quotidien – les réunions publiques précédant la Commune avaient directement posé le problème de l’inégalité des femmes devant le travail –, trouvent un écho supérieur. La convergence entre les gilets jaunes, parmi lesquels on a souligné l’importance numérique des femmes précaires, et le féminisme, pourrait s’y opérer.

 

[1]Camille Beddock, Antoine Bernard de Raymond, Magali Della Sudda, Théo Grémion, Emmanuel Reungoat, Tinette Schnatterer, « Qui sont les gilets jaunes ? »,https://histoireetsociete.wordpress.com/2018/12/17/qui-sont-les-gilets-jaunes-une-enquete-pionniere-dun-collectif-de-chercheurs/.

[2]Cf. Brigitte Sebbah, Natacha Souillard, Laurent Thiong-Kay, Nikos Smyrnaios, « Les gilets jaunes, des cadrages médiatiques aux paroles citoyennes », Rapport de recherche préliminaire, 26 novembre 2018 ; et « Les Gilets jaunes se font une place dans les médias et l’agenda politique », Rapport de recherche, 7 décembre 2018.

[3]« Appel des Gilets jaunes de Commercy à la formation d’assemblées populaires », https://lundi.am/APPELDES-GILETS-JAUNES-DE-COMMERCY-A-DES-ASSEMBLEES-POPULAIRES-PARTOUT.

[4]Cf. Pierre Dardot et Christian Laval, « Avec les gilets jaunes : contre la représentation, pour la démocratie », https://blogs.mediapart.fr/les-invites-de-mediapart/blog/121218/avec-les-gilets-jaunes-contre-la-representation-pour-la-democratie.

[5]Benoit Coquard, « Qui sont et que veulent les ‘gilets jaunes’ ? », https://www.contretemps.eu/sociologie-gilets-jaunes/.

[6]Cf. « Les Gilets jaunes de Saint-Nazaire et leur maison du peuple », https://lundi.am/Les-Gilets-Jaunes-de-St-Nazaire-et-leur-Maison-du-Peuple.

[7]« Gilets Jaunes de Saint-Nazaire : l’ancien Pôle Emploi devient la Maison du Peuple, QG du mouvement », https://france3-regions.francetvinfo.fr/pays-de-la-loire/loire-atlantique/saint-nazaire/gilets-jaunes-saint-nazaire-ancien-pole-emploi-devient-maison-du-peuple-qg-du-mouvement-1582961.html.

[8]Voir la proposition proche de Bernard Friot d’une « sécurité sociale de l’alimentation », in Bernard Friot et Frédéric Duran, Réussir le communisme, (ouvrage édité par financement participatif), 2018, p. 69-70.

[9]Cf. Etienne Balibar, « Gilets jaunes : le sens du face à face »,https://blogs.mediapart.fr/ebalibar/blog/131218/gilets-jaunes-le-sens-du-face-face.

[10]Cf. Laura Roth et Kate Shea Baird, « Le municipalisme et la féminisation de la politique », http://www.kedistan.net/2017/10/01/municipalisme-feminisation-politique/.

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