UNE SOURIS COMME ARME DE RESISTANCE

UNE SOURIS COMME ARME DE RESISTANCE (in : Espace de libertés - janvier 2011 / www.laicite.be)

 

Sur avaaz.org, les ambitions sont mondiales. Le site au slogan « Le monde en action » a récemment lancé une pétition contre l’usage des néonicotinoïdes, du nom de ce nouveau pesticide qui est à la base « du déclin catastrophique des populations d’abeilles » peut-on lire. Un sous titre précise : « Le tollé doit être planétaire » et les auteurs du site ont la ferme intention de franchir le cap des 750.000 signataires. Pour y arriver, on ne lésine pas sur les effets : en temps réel, l’internaute voit s’afficher les nouvelles signatures et leur origine. De 485.460 clics provenant du Brésil, d’Allemagne, du Pérou d’Espagne ou de France, le chiffre grimpe à 485.492 après avoir écrit cette ligne. Impressionnant ! Pour marquer le sympathisant potentiel, il faut se montrer imaginatif…

 

Autre rendez-vous mondial sur la toile activiste, le groupe Free Iran sur Facebook comptant plus de 34.000 membres ! 7.321 personnes ont de leur côté de rejoint le groupe un « cri pour refuser l’horreur » qui plane sur SakinehMohammadi Ashtiani.

 

Enfin, en Tunisie, les blogs n’en finissent plus de fleurir à l’instar de « revolutiontunisie.org » dont le sort réservé à son auteur, Slim Amamou donne froid dans le dos. Les abonnés ont appris sa disparition un beau matin de janvier. Mais ce petit génie de l’informatique a pu, à l’insu du pouvoir, donner tout de même un signe de vie capital : en téléchargeant une application sur le web, l’activiste de Tunis a permis à tous ses lecteurs de visualiser sur Mappy où il se trouvait grâce à son téléphone portable. Les abonnés du blog ont donc découvert que Slim Amamou était en fait « coincé » dans le bâtiment du Ministère de l’Intérieur. Malheureusement à ce jour, il n’a toujours pas réapparu…

 

Sur la toile, l’activisme ne s’est donc jamais aussi bien porté et l’on ne compte plus les pétitions, blogs et autres groupements d’internautes fermement décidés à défendre l’une ou l’autre cause. Mais la portée de ce nouvel engagement est loin d’être aussi évidente. « Est-ce que pour autant internet va contribuer à augmenter le degré d’esprit militant de la population ? se demande Alain Gerlache journaliste à la RTBF et fin connaisseur des nouveaux médias. « Je pense que c’est encore trop tôt pour évaluer les éventuelles retombées du net et puis j’en doute un peu... Il n’existe pas d’élément qui puisse dire que le militantisme s’exerce de façon très différente aujourd’hui et je ne vois pas internet créer des actions fondamentalement nouvelles. Il y a une forme de militance passive plus importante que par le passé. Si l’on porte un regard un peu négatif sur cet engagement nominal, on peut effectivement douter de l’impact de ce type d’activisme. D’autre part, il ne faut pas sous-estimer cette nouvelle capacité de mise en réseau qui peut favoriser le passage à l’acte. Et si je ne suis pas sûr que les technologies changent la nature humaine, en revanche, je suis convaincu qu’internet stimule sans aucun doute ceux qui ont déjà l’esprit militant.»

 

Cette question a connu un regain d’intérêt depuis que le Net joue un rôle important dans les mouvements de résistance contemporains comme en Iran ou lors dernières élections en Moldavie au printemps 2009. Surnommées « la révolution Twitter », les manifestations moldaves ont déstabilisé le pouvoir en place. A l’époque, stimulée par les « tweets », une partie de la population descendait dans la rue pour dénoncer la corruption et les tentatives d’intimidation du parti communiste durant les élections.

Et puis, il y a Wikileaks. Son fondateur, Julian ASSANGE, a créé un activisme dépendant entièrement des nouvelles technologies. Selon Jean-Jacques DELEEUW, responsable des nouveaux médias de la chaîne privée RTL, « L’immense potentiel technologique d’internet a permis à Julian ASSANGE de mettre en ligne des centaines de milliers de page à la disposition des internautes. C’est unique dans l’histoire du web. Par ailleurs, cet objectif a donné naissance à une nouvelle sorte de journalisme dont le credo est la transparence. C’est un activisme nouveau contrairement aux pétitions ou aux manifestations lancées sur le web. » Ce nouvel engagement virtuel a démontré sa capacité d’influencer le monde réel mais est-ce pour autant le cas de tous les nombreux mouvements présents sur le net ? Johanne Veilleux[1], bloggeuse et activiste, auteur du blog « Entre le monde et l’écran » réfléchit par exemple, à son propre engagement. Car si un simple clic peut bien sûr nous donner bonne conscience, la bloggeuse écrit «Dans la mesure où j’espère que mes publications auront un impact, dans la mesure où je partage de l’information en poursuivant un idéal, oui, mon utilisation des médias sociaux est une preuve d’engagement ! »

 

La menace paresseuse plane sur l’engagement militant virtuel.

 

Mais dans notre monde occidental démocratique et finalement très confortable, l’ordinateur installé dans un paisible bureau comme principal outil de l’activisme a de quoi déconcerter le plus grand des révolutionnaires. Rosa Parks n’imaginait pas un seul instant qu’Internet existerait lorsqu’elle a refusé de céder sa place à un homme blanc le 1er décembre 1955, premier jour du vaste mouvement de lutte contre la politique de ségrégation raciale aux Etats-Unis. Cette dimension est fondamentale pour Malcolm Gladwell, éditorialiste au New Yorker. Son argumentation a marqué la blogosphère militante en publiant un article intitulé « Why the revolution will not be tweeted »[2]. Le journaliste estime qu’Internet et ses réseaux sociaux ne peuvent être un moteur de l’engagement citoyen car derrière chaque internaute se cache en fait un « slacktivist », comprenez « activiste mou » ! Malcolm Gladwell est sévère à l’égard de ceux qui pensent que l’activisme des médias sociaux est semblable à celui des années 50 lorsque les afros-américains organisaient des années entières de boycott pour protester contre le racisme dont ils étaient victimes. Malcolm Gladwell estime ainsi que les réseaux sociaux n’ont aucune influence sur la motivation du public même si celui-ci participe massivement à une opération de résistance sur Internet. Pour étayer son argument, il évoque ainsi la page Facebook « Pour sauver le Darfour ». Si elle compte plus d’un million d’adhérents, les membres du groupe n’ont offert que 9 centimes en moyenne. Un autre groupe défendant la même cause mais rassemblant seulement trois milles membres a, en revanche, doublé cette moyenne. Bref, Gladwell estime que plus un mouvement réunit d’adhérents, plus la motivation de ces mêmes militants se dilue. Mais l’essentiel de sa démonstration réside surtout dans l’organisation des réseaux sociaux, un argument à la fois déstabilisant et éclairant : « Les boycotts, les sit-in et les mouvements non violents ont été des armes de choix pour le mouvement des droits civiques. Mais c’étaient des stratégies à haut risque, qui laissaient peu de place pour le conflit ou l’erreur. Si un manifestant s’écarte du script, répond à la provocation, la légitimité de la protestation tout entière est compromise. Les réseaux sont chaotiques. Les liens faibles conduisent rarement à l’activisme à haut risque. »[3]

 

Une lueur d’espoir

 

Faute de centralisation, de structure de direction et d’hiérarchie, le Net, estime Malcolm GLADWELL, ne remplacera pas le plus efficace mouvement de résistance qui naît dans le monde réel. Cependant, nul ne sait ce que peut produire la conjonction du monde virtuel des activistes et de l’internaute lambda. Bien malin celui qui saura définir les effets potentiels de l’impressionnante liberté d’expression du Net sur la population. Les forums et autre blogs proposent un espace de parole inédit jusqu’à aujourd’hui alors qu’en même temps, ils sont une source d’information intarissable. Dernier élément et non des moindre : la facilité d’association qui, grâce au Net, n’a désormais plus de frontières. Dans ces conditions, un mouvement de résistance peut potentiellement disposer d’une caisse de résonnance bien plus grande que par le passé[4]. Cela dit, internet ne s’est imposé dans notre vie quotidienne que depuis 10 ans à peine. Le recul manque pour analyser avec pertinence le bouleversement lié à son apparition. En revanche, il est désormais certain que les utilisateurs accepteront très difficilement toute entrave à leur liberté d’utilisation. Internet aujourd’hui est entré dans les mœurs, à commencer par celle des associations engagées. Pourriez-vous vous passer des nouveaux médias ? Les responsables web des ONG Médecins Sans Frontières et Greenpeace répondent sans hésiter : non ! Et Greenpeace n’hésite pas à affirmer que le public auquel il s’adresse devient même un «cyber-activiste » pour l’organisation. Mais pour cette ONG, l’enjeu principal est ailleurs : faire en sorte que l’adhérent d’un jour devienne un supporter doté d’une vraie loyauté dans le monde réel. Pour l’heure, Greenpeace se réjouit de l’augmentation des membres de son profil Facebook : ils ont décuplé en un an et demi pour totaliser plus de 9.000 adhésions. Une explosion qui donne des résultats concrets : « Un exemple : une pétition cet été contre la déforestation au Congo. Nous avons récolté 6.000 signatures. Cela a permis d’ouvrir le dialogue avec les politiques et de remettre le sujet sur la table. Avant, pour réunir 6.000 signatures, il fallait toute une équipe pendant 15 jours. Aujourd’hui, une seule personne se charge de superviser la pétition en ligne. Enfin, même si c’est facile de cliquer sur une souris, certaines pétitions nécessitent tout de même un certain courage car votre signature sera finalement bien plus visible que sur une pétition signée dans la rue. C’est pourquoi, transférer une pétition à ses contacts ou l’afficher dans le profil Facebook est, à mon avis, un acte bien plus courageux qu’il n’y paraît », jugent les webmasters de Greenpeace, Christophe Piret et Dave Van Meel.

Encore faut-il que le formidable moteur que représente Internet ne surchauffe pas en raison d’un flux d’informations fantaisistes ou tout simplement fausses. Il est dès lors essentiel de développer un esprit critique chez les utilisateurs afin que chacun puisse se distancier du contenu qu’il découvre. Marianne Tilot, attachée au cabinet du Ministère de l’Enseignement obligatoire précise d’emblée : « Il faut éduquer avant de protéger. Partons de l’idée que la jeune génération utilisera le Net quoique l’école dise sur sa dangerosité. Il faut donc sensibiliser les jeunes aux enjeux que représentent des sites comme Facebook ». En 2003, le fameux passeport TIC[5] voit le jour. Ce sont des formations de base destinées aux élèves du primaire et du secondaire « afin de permettre aux jeunes dutiliser l’outil informatique de manière pertinente et éthique dans le cadre de leurs études ». Enfin, depuis plusieurs années, des cellules d’éducation aux médias forment les professeurs à l’usage du Net[6]. Des initiatives fondamentales pour éviter que les mouvements les plus farfelus ne deviennent crédibles aux yeux d’un public insuffisamment averti.

 


[1] http://johanneveilleux.com/

[2]« Pourquoi la révolution ne passera pas par Tweeter », http://www.newyorker.com/reporting/2010/10/04/101004fa_fact_gladwell?currentPage=all

[3] ibid

[4] Cfr la stratégie d’Al Qaïda

[5] http://www.enseignement.be/index.php?page=26142

[6] http://www.clicksafe.be et http://www.jedecide.be/ sont autant d’exemples d’éducation aux nouveaux médias.

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