La Guadeloupe : entre espoir et statu quo

Lorsqu’on débarque à l’aéroport de Point-à-pitre, Pôle Caraïbe, on est quelque peu surpris, légèrement troublé... On suspecte très vite, dès son arrivée, qu'il y a une sorte d'anomalie ou d'anachronisme.

 Le malaise

Lorsqu’on arrive à l’aéroport de Point-à-pitre, Pôle Caraïbe, on est quelque peu surpris, légèrement troublé par les pancartes indiquant la file à prendre : celle de l’Union européenne pour les Guadeloupéens, les Martiniquais, les Guyanais et autres Européens ou celle pour tous les citoyens des îles voisines des Petites Antilles, des Amériques et autres continents. On suspecte très vite, dès son arrivée, qu’il y a une sorte d’anomalie ou d’anachronisme.

Dès qu’on sort de l’aéroport, on se croirait en métropole : voitures de marques françaises aux plaques d’immatriculation, le drapeau européen au dessus du F. L’architecture des aérogares et des bâtiments est typiquement hexagonale, comme si tous les matériaux avaient été importés de France. Les panneaux de signalisation sur les routes sont copies conformes et on est même étonné d’emprunter un réseau d’autoroutes gratuites sur une si petite île. Seuls les cocotiers, les plages et les champs de canne à sucre rappellent aux voyageurs qu’ils sont à 6731 km de Paris.

Si l’on prend le temps de gratter un peu plus cette carte postale antillaise, on découvre en fait une île Papillon en mal de vivre où tout le système socio-économique est sous perfusion, où 40% de la population active est composée de fonctionnaires dont les dirigeants viennent pour la plupart de France. Ces derniers bénéficient de primes et autres avantages pour leur éloignement de la mère patrie et pour pallier la cherté insulaire ; le coût de la vie vaut aussi un surplus de salaire pour les fonctionnaires autochtones. Certains dénoncent la présence des bureaucrates français qui ne fait en réalité qu’augmenter le coût de la vie.

Il faut noter que la Région Guadeloupe opère exactement sur le même territoire que le Département Guadeloupe depuis que les îles prospères de Saint-Martin et de Saint-Barthélemy sont devenues autonomes, donc détachées de la région Guadeloupe. Alors pourquoi maintenir deux administrations parallèles ? Bonne question… Pour y maintenir les emplois et permettre aux leaders de la République de se faire réélire. Peut-être… En réalité, les Guadeloupéens ont rejeté à plus de 60% une nouvelle assemblée unique lors d’un référendum en 2003, préférant conserver le statuquo et écarter toute nouvelle réforme. Depuis lors, l’aberration d’une double administration est conservée. N’oublions pas que l’élection de François Hollande en 2012 a bénéficié du vote de l’Outre-Mer, la Guadeloupe ayant appuyé le candidat socialiste à 72%.

Un autre 40% de cette petite nation sympathique est sans emploi mais bénéficie cependant d’un tas d’allocations - prestations qui ont d’ailleurs fait rêver la pouponnière de France, Mayotte, l’île sécessionniste des Comores. En 2011, celle-ci a enfin obtenu le même statut départemental français que la Guadeloupe. Dans ces anciennes colonies, même si un certain désamour envers la France est palpable, on tient néanmoins à l’Etat providence de la République. On connaît même l’allocation « braguette » pour les jeunes filles tombant enceintes, façon pratique de se procurer un logement municipal.

 Une réalité dramatique

Cependant, il y a une réalité dramatique qui se cache derrière cette description : les Guadeloupéens émigrent de plus en plus vers la métropole, le Canada, les Etats-Unis, l’Angleterre, les Émirats Arabes Unis en quête d’emploi. Par exemple, dans la belle petite ville Le Moule, en Grande-Terre, au centre-ville de nombreuses et superbes maisons en bois sont  abandonnées car les habitants sont partis s’installer en France et ailleurs. Par contre, les métropolitains sont de plus en plus nombreux à y venir et à investir dans l’immobilier et le tourisme, si bien que l’écrivain Martiniquais Patrick Chamoiseau y voit dans ce phénomène un « génocide par substitution » : La France important de la main d’œuvre « bon marché » et exportant ses fonctionnaires et retraités. Certains Antillais craignent que la négritude de l’ile ne soit menacée, même si Haïtiens et les ressortissants de la République Dominicaine ont en quête de prospérité et de sécurité s’établissent de plus en plus sur le territoire caraïbe francophone.

En prenant le temps d’écouter les Guadeloupéens, on réalise qu’il s’agit d’un peuple qui se sent méprisé des Français. Les blessures dans la mémoire collective sont profondes : l’esclavage, les faux espoirs de la Révolution française où la Guadeloupe connut l’affranchissement en 1794 pour être de nouveau asservie en 1805 par Napoléon marié à Joséphine de Beauharnais, une créole martiniquaise, une « béké », c’est à dire une propriétaire de plantations ; des milliers de familles indiennes venues pour travailler dans les champs de canne à sucre après l’abolition définitive de l’esclavage en 1848  se mélangent toujours très peu avec le reste de la population. On se souvient aussi de la conscription des jeunes hommes sous la IIIe république pour faire d’eux de la chair à canons, de la répression sanglante par les forces de l’ordre lors des grèves à Pointe-à-pitre en 1967 (plus de 100 morts), du scandale du « chlordécone » , pesticide interdit en France et dans toute l’Union Européenne, mais ayant obtenu une dérogation administrative pour la culture de la banane dans les Antilles françaises, sous la pression des riches békés martiniquais, c’est à dire les propriétaires des terres dont les plantations - Résultat : toutes les nappes phréatiques de la Guadeloupe, les rivières et le littoral sont tellement pollués que les écrevisses sont impropres à la consommation. Le journal « le Monde » parle d’un vrai désastre écologique.

Étonnement, le créole, langue bien vivante, n’a toujours pas de statut officiel. Certains Guadeloupéens qui n’ont pas fait de longues études dans la langue de Molière se sentent découragés face à la complexité des longs formulaires administratifs rédigés dans des bureaux parisiens, ce qui peut renforcer le sentiment chez certains d’être toujours colonisés ou acculturés. De plus aucun sous-titrage n’est offert dans le Journal télévisé pour ceux qui ne comprendraient pas bien le français, à croire que la République préfère s’aveugler sur des réalités quotidiennes au nom de la sacro-sainte unicité. L’heure est pourtant à  la promotion de la diversité et l’accessibilité pour tous !

« Mais, vous avez quand même de belles maisons et de belles routes grâce à toutes les subventions françaises ! » ai-je eu l’impudence de déclarer un jour. Évidemment, c’est là la petite phrase cinglante et paternaliste qui fâche. Ces subsides en fait desservent le pays car elles maintiennent l’île dans un état de dépendance et de passivité. Contrairement à la Dominique et à Sainte-Lucie, beaucoup plus pauvres, la Guadeloupe ne fait pas grand-chose pour s’adapter à la conjoncture et à son environnement tropical. L’agriculture maraîchère n’est pas encouragée et les constructions ne sont pas adaptées aux cyclones. De toute façon, la métropole est là pour payer les pots cassés et la Guadeloupe n’a pas le droit à l’autodétermination. L’économie est peu tournée vers la Caraïbe et vers l’Amérique ; étant territoire de l’Union européenne, elle importera plus facilement les produits de France que des îles voisines. Même pour le tourisme, il faudra attendre 2016, pour voir Norwegian, la compagnie aérienne norvégienne à bas coût (enregistrée en Irlande), ouvrir des lignes directes bon marché reliant Point-à-pitre à New York, Baltimore et Boston, cassant de fait le quasi-monopole d’Air France et d’Air Caraïbes (cette dernière appartenant au groupe familial vendéen Dubrueil). Ces liaisons aériennes rendront les États-Unis plus populaires que Paris comme lieu de vacances et à long terme pourraient américaniser l’ensemble de la population des Antilles françaises exemptée de visa américain.

 Un monde artistique en ébullition

Quant au domaine de l’art, la situation est délicate. Pour réussir dans ce petit monde, c’est tout un parcours du combattant pour celui ou celle qui veut être professionnel, car sur l’île, l’art et la culture populaires vont bon train ! Par exemple, l’association artistique L’Artocarpe - qui a connu un certain succès international dans la ville Le Moule en créant de nombreuses résidences dans une maison de trois étages appartenant à sa fondatrice, l’artiste Joëlle Ferly – voit ses projets remis en question depuis l’obligation à la mise aux normes européennes sur l’accessibilité aux personnes handicapées. Mais comment Ferly pourrait financer la construction d’un ascenseur dans sa maison ? Ainsi a-t-elle dû cesser toutes ses activités tournées vers les publics et a déplacé la tête du bureau de la structure à … New York, le temps de trouver une solution.

 Il y a aussi le très dynamique Thierry Alet, artiste qui a travaillé sur la mémoire collective des Antilles avec sa fameuse œuvre sculptée « Blood », travail commandité par la fondation Clément, autrement dit financé par le grand magnat béké de la Martinique, Bernard Hayot (homme contrôlant la grande distribution, les concessions automobiles, l’agroalimentaire et une partie de l’import dans les Antilles françaises). Ce chef-d’œuvre a même fait l’objet d’un article dans le prestigieux New York Times. Toujours est-il qu’Alet, habitant entre les Antilles et New York, a ouvert entre temps deux galeries à Basse-Terre et à Jarry, la zone industrielle et commerciale de Point-à-pitre, donnant ainsi un nouveau souffle à la vie culturelle de la Guadeloupe.

Après « Blood », Alet a réalisé une autre œuvre intéressante intitulée « la voleuse d’enfants » - œuvre constituée de petits morceaux de bois peints de différentes couleurs. On peut la voir dans l’impressionnant Mémorial ACTe, de Point-à-Pitre.

L’architecture de ce superbe musée consacré à l’esclavage et à l‘histoire des peuples afro-américains ressemble étrangement au musée de la Méditerranée à Marseille. Mais on nous assure que le cabinet d’architecte est bien guadeloupéen. Ce musée pharaonique donnant une vue imprenable sur l’île montagneuse de Basse-Terre a coûté 83 millions d’Euros, une fortune colossale pour un pays en pleine crise économique. Le plus surprenant est que ce site ait été construit dans un quartier peu fréquentable dans la décadente et dangereuse Point-à-pitre. Pour s’y rendre, il faut avoir la témérité de traverser la zone des prostituées dominicaines et des trafiquants.

On dit qu’il faudrait au moins 1.500 visiteurs par jour pour que le Mémorial ACTe devienne rentable, or quand j’y suis allé en avril 2016, j’étais le seul touriste dans l’immense hall d’accueil où quatre réceptionnistes m’accueillirent avec un grand sourire. Des amis journalistes guadeloupéens estiment qu’il y aurait en moyenne 150 visites quotidiennes. Pour l’inauguration de ce musée spectaculaire le 10 mai 2015, la Région Guadeloupe a bien pris soin de masquer ces réalités au Président Hollande et autres chefs d’Etats invités.

 Un avant-poste de la faillite de la République française ?

Mais soyons positifs : la réussite et le combat de certains artistes entrepreneurs formés dans des pays anglo-saxons (Ferly a vécu 15 ans à Londres, Alet est toujours basé sur New York) donnent espoir. Les Antillais sont de plus en plus nombreux à penser qu’une prospérité viable de la Guadeloupe passerait par une meilleure intégration de l’île au reste de la Caraïbe et à son contexte nord américain. Une décentralisation ou même un désengagement de l’Etat français serait sans aucun doute souhaitable à long terme afin d’émanciper les citoyens en leur permettant pleinement d’entreprendre. Sans quoi la Guadeloupe représentera l’un des nombreux avant-postes d’une faillite annoncée de la République française. L’équilibre financier de la France passe obligatoirement par le soutien à l’entreprenariat privé et par une réforme en profondeur de ses départements, collectivités, régions et territoires d’outre-mer.

Pendant la grève de 45 jours en 2009 contre la cherté de la vie qui a paralysé l’île, de nombreux grévistes ont revendiqué une plus grande autonomie pour la Guadeloupe. Cet événement fut perçu par de nombreux Guadeloupéens comme une message d’espoir car ils se sont rendu compte pendant cette grève qu’ils pouvaient vivre en autarcie sans les biens et les produits de la métropole. Il reste à espérer que le bon sens l’emportera à Paris et à Basse-Terre (chef lieu du département de la Guadeloupe) et qu’une large autonomie sera attribuée à cette île caraïbe sans ingérence de l’administration française. Mais comme m’a confié un français vivant depuis de très nombreuses années dans l’île, il est probable que les Guadeloupéens rejetteront tout changement au statuquo, comme ils l’ont fait par voie référendaire en 2003, contrairement aux Martiniquais. Les Guadeloupéens auraient certes envie d’indépendance ou d’autonomie mais nombreux sont ceux et celles qui ont peur du vide. « Nous ne sommes plus au XIXe siècle. Paris n’est plus vraiment le problème et je crois même que la France serait prête à céder une large autonomie à l’île comme elle l’a fait, certes avec nombreuses tergiversations, en Nouvelle-Calédonie et en Polynésie. Il semblerait qu’il y ait des lobbys fort puissants dans les Antilles françaises qui bloqueraient tout changement en Guadeloupe afin de préserver leurs intérêts économiques qui plombent malheureusement la croissance dans l’île papillon et les finances de l’état français.

 Article publié le même jour dans form-idea.com 

 

 

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