L'impossible Brexit ou l'échec des souverainistes

Il est vrai que le Brexit est une étape importante dans l’évolution de la politique occidentale puisqu’il s’agit de la première grande victoire populiste bâtie sur des affabulations et sur la peur de l’étranger, sans que la victoire soit remise en question. Une démocratie ne peut reposer sur des impostures.

Du point de vue londonien, le Brexit est une immense bourde manigancée par des tabloïds xénophobes d’âge mental de 8 ans et de petits Englanders méchants et vicieux, fiers de leur bras d’honneur en direction des Froggies et des Teutons, même si beaucoup d’Anglais sont conscients que le Brexit est une réaction contre la globalisation, contre le pouvoir politique, contre le système élitiste et financier dont le point névralgique se trouve dans le poumon économique du pays : Londres.

 Nombreux sont les Londoniens qui ne croient plus en la démocratie, certains allant jusqu’à déclarer que les gens incultes ne devraient pas voter : ils n’ont pas la capacité d’analyse et ils croient naïvement aux mensonges répétés et aux solutions simplistes offertes par les démagogues. Pourquoi attaquer le cœur financier du pays dont les revenus fiscaux profitent à toute la nation ?

 Il est vrai que le Brexit est une étape importante dans l’évolution de la politique occidentale puisqu’il s’agit de la première grande victoire populiste bâtie sur des affabulations et sur la peur de l’étranger, sans que la victoire soit remise en question. Certains émettent l’idée qu’il faudrait juger Boris Johnson et Nigel Farage, entre autres, pour leur malhonnêteté car une démocratie ne peut reposer sur des impostures. 

 Aujourd’hui, la politique et l’économie anglaises semblent paralysées car il n’y a aucune solution au Brexit. Tout le monde sait que son implémentation devient cauchemardesque. Il est impossible de défaire 40 ans d’union économique et de traités commerciaux. Depuis que le président slovaque a annoncé en septembre que le groupe de Višegrad (Pologne, République tchèque, Slovaquie et Hongrie) mettrait son véto à tout accord commercial et financier entre le Royaume-Uni et l’UE si la libre circulation des personnes et des travailleurs était remise en question, les médias britanniques parlent désormais de divorce brutal (hard Brexit). Rappelons qu’une grande partie de la campagne des Brexiters a été fondée sur le contrôle des frontières et sur une limite à l’immigration intra-européenne. Ainsi est-il évident que Theresa May ne pourra respecter ses promesses de mettre un terme au flux migratoire tout en conservant l’accès au marché unique européen indispensable à la prospérité financière de Londres.

 Dans un article du 17 septembre, le prestigieux magazine The Economist rappelle que les 53 accords de libre-échange passés entre l’UE et des pays tiers deviendront caduques pour la Grande-Bretagne si celle-ci décide de sortir de l’Union. Il faudrait aussi qu’elle renégocie ses barrières tarifaires, ses quotas et subsides avec l’Organisation du Commerce International, si elle désire protéger son industrie et son agriculture, processus  qui peut durer de nombreuses années. La City perdrait aussi son passeport bancaire européen. Rien de rassurant pour la stabilité de Londres, d’autant plus qu’il est impossible au Royaume-Uni de négocier tout accord commercial avec un pays tiers tant qu’il sera membre de l’EU.

 Une sortie de marché unique et de l’Union douanière impliquera l’installation d’une nouvelle frontière physique entre l’Irlande du Nord et la République d’Irlande membre de l’UE, une situation inadmissible pour les Irlandais, elle rouvrirait les plaies du passé. Personne à Londres ne souhaite connaître les années noires du terrorisme de l’IRA dans les rues de Westminster et de la City.

 On souhaiterait que le pays retrouve son pragmatisme et sa démocratie parlementaire qui lui ont toujours très bien réussi. Il est temps que le gouvernement de Madame May renonce à la folie du Brexit. Elle ne peut risquer un suicide économique simplement pour éviter un éclatement de son parti chahuté depuis 30 ans par quelques perturbateurs eurosceptiques. De toute façon, depuis la victoire écrasante du très socialiste Jeremy Corbyn à la tête du parti Labour et la montée des indépendantistes en Écosse, les travaillistes sont inéligibles au plan national, ce qui laisse en quelque sorte la voie libre à Theresa May.

 Peut-être qu’en confiant les postes clés (Ministère des Affaires Étrangères, Ministère du Commerce et de l’Industrie et le secrétariat au Brexit) à des Brexiters purs et durs (Boris Johnson, Liam Fox, David Davis), elle cherche leur échec fracassant. L’appel à l’article 50 n’a pas été encore déclenché et risque d’être repoussé aux calendes grecques, ce qui explique en grande partie le calme apparent sur les marchés. La force des lobbys financiers aura-t-elle le dernier mot sur la voix populaire ? Difficile à dire, car la Grande-Bretagne symbolise par son histoire la démocratie occidentale.

 Le seul événement qui pourrait sauver le gouvernement May de ce casse-tête serait l’élection de Marine Le Pen à la présidence française qui entraînerait alors la mort de l’Union Européenne et l’établissement d’une vaste zone de libre-échange, type ALENA, sur le Vieux Continent. Mais il s’agirait alors de la victoire des populismes avec tous les dangers que cela comporte pour un continent qui n’a cessé de s’entredéchirer.

 Finalement, il semblerait que toute séparation doive se faire à l’amiable sans toucher à la libre circulation des gens, des travailleurs, des capitaux, des biens et des services comme ce fut les cas entre la Slovaquie et la Tchéquie et dans l’ex-Union Soviétique dans les années 90. On retrouve ces mêmes principes dans les programmes des indépendantistes québécois, écossais et catalans ; ce n’est pas par hasard, sinon toute tentative de souveraineté est vouée à l’échec.

 Le diktat des marchés serait-il infaillible dans un monde dont les multinationales détiennent le contrôle ? La grande faiblesse du Royaume-Uni est incontestablement sa dette publique passée de 600 milliards en 2008 à 1,6 trillion de livres sterling en 2016. Sans une garantie de stabilité économique au sein de l’Espace Économique Européen, la prospérité et le dynamisme britanniques ne seront plus qu’un vague souvenir car les marchés seront impitoyables.

 Dans l’histoire des pays centralisés, la capitale détermine en général les cours des événements politiques. Londres ne veut aucunement perdre son rôle mondial grâce à son statut de capitale financière que l’Europe lui procure. Acceptera-t-elle à se laisser dominer par le reste du pays ?

Texte publié aujourd'hui aussi dans le Huffington Post Québec et form-idea.com

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.