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Billet de blog 25 oct. 2020

Samuel Paty, en souvenir d'avenir

Comment rendre hommage à Samuel Paty ? En nommant ses assassins sans désigner des boucs émissaires. En se souvenant que si, en France, «les lumières ne s'éteignent jamais», elles sont aujourd'hui placées sous étouffoir. Enrappelant que la laïcité est l'un des noms de la liberté de conscience. Cette liberté pour laquelle il a été tué.

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            Nous portons le deuil de Samuel Paty et nous le portons haut.

L’horreur de son assassinat, les motivations de son assassin nous soulèvent le cœur tant ils appellent notre mépris et notre colère. Elles exigent que « plus jamais ça » ne soit pas que le masque de l’impuissance, que justice soit rendue, la sécurité et la paix assurées.

            Nous portons le deuil de Samuel Paty, enseignant et passeur de liberté de conscience, pédagogue attentif aux complexités du monde et soucieux de les soumettre à l’examen de ses élèves. La LDH s’honore d’avoir en son temps répondu à l’invitation qu’il lui avait faite de venir parler des droits de l’Homme à ses élèves.

            Nous portons le deuil d’un défenseur des droits de l’Homme, attaché à faire vivre la devise républicaine, d’un « prof » soucieux de favoriser la compréhension de l’Autre, d’un militant de l’intelligence. Nous savons qu’à travers son corps martyrisé, ce sont ces valeurs que les bourreaux ont voulu abattre.

            Mépris de la vie, exaltation de la violence, culte de la terreur : voilà ce que notre démocratie affronte. Cela s’est déjà produit, sous d’autres formes, avec d’autres slogans et d’autres armes. Mais c’est bien le même fond et c’est la même réponse qu’il faut lui opposer : nommer l’adversaire, défendre les valeurs qu’il combat, assurer leur succès en veillant à l’unité et la conviction de son propre camp. Voilà le programme que requiert, après d’autres meurtres, l’assassinat de Samuel Paty.

            Qui est l’adversaire ? Toutes celles et ceux qui, au nom d’un Islamisme politique intolérant, s’emploient à semer haine et désolation, à faire couler le sang pour répandre la terreur. Cela implique des États, des réseaux d’influence, des courants religieux, des fanatiques prêts à mourir pour pouvoir tuer. L’adversaire, ce ne sont donc pas les millions de musulmans qui vivent, prient, travaillent en France et envoient leurs enfants à l’école de la République. L’adversaire, ce ne sont pas les mères qui accompagnent les enfants de cette école commune lors de sorties, au risque d’insultes ou de coups. L’adversaire, ce ne sont pas les associations qui saisissent les tribunaux de la République pour demander l’application du code civil et de la constitution française, pour combattre le racisme, quel qu’en soit le masque. L’adversaire, enfin, n’est pas à rechercher du coté d’un rayon Hallal ou de celui d’un Hyper casher, comme l’a impudemment claironné l’actuel ministre de l’Intérieur.

            Quelles valeurs défendre ? La République ne manque ni de valeurs, ni d’ardeur pour les défendre, ni de lois pour juger et punir ceux qui les attaquent. La démocratie est confrontée à un défi sanglant ; le relever de façon victorieuse suppose que ses dirigeants ne se laissent pas aller à la facilité d’une chasse aux sorcières, ne substituent pas la colère à la justice et la revanche à la raison. Il est beau de proclamer, comme l’a fait le président de la République qu’en France « les lumières ne s’éteignent jamais ». Il arrive pourtant qu’elles soient voilées, mises sous étouffoir. Toujours au nom de l’ordre, de l’État, de l’urgence.

Force est de constater que nous en sommes là…

            Face à l’horreur du crime, celles et ceux qui ont à charge, ou ont eu à charge, de mener les affaires du pays et parler en son nom, se devraient d’être exemplaires. Il leur revient de faire preuve de fermeté et d’assurer la vérité, d’analyser les faiblesses qui ont abouti à ce que des individus connus pour leur fanatisme, leurs relations avec des personnalités de l’extrême droite négationniste, aient été laissés sans surveillance particulière. Qu’ils aient pu, impunément, agiter les haines possiblement annonciatrices du drame. Au lieu de quoi, nous assistons à une débandade morale et politique aussi indécente que dangereuse. Nous avons besoin d’intelligence : le ministre de l’éducation s’en prend à l’université et aux universitaires, qualifiés d’islamo-gauchistes. Nous avons besoin de bonne police : en guise de quoi, le ministre de l’Intérieur se targue de faire « passer un message » en désignant à la vindicte publique des associations et des personnes sans lien aucun avec le crime de Conflans. Nous avons besoin, plus que jamais, de fraternité et voilà que surgissent de partout d’étranges procureurs, acharnés à dénoncer… droits de l’Homme et droits de l’Hommistes, mêlant  pêle-mêle intellectuels, journalistes, associations et organisations syndicales, singulièrement celles qui sont engagées de longue date dans la dénonciation de la haine, des discriminations et du racisme, quels qu’en soient les masques, quelles qu'en soient les cibles.

            Ce tohu-bohu funeste n’épargne rien ni personne : ni les institutions ni les textes internationaux, ni les médias, ni les femmes voilées agressées dans nos rues, ni le Défenseur des droits, pas plus d’ailleurs que la Convention internationale des droits de l’enfant, la Cour européenne des droits de l’Homme, l’Observatoire de la laïcité et même, pour faire bonne mesure, le Conseil constitutionnel ! Tous islamo-gauchistes ou, à défaut, « collabos ». Dans ce torrent d’inepties haineuses, tout aura été dit pour délégitimer d'avance toute parole ramenant à la lettre et à l’esprit du droit ! Est-ce ainsi que l’on entend prévenir le « séparatisme », défendre la laïcité, renforcer cette unité républicaine dont nous avons besoin face au terrorisme ?

            Nous refusons de subir la terreur des assassins. Nous refusons les amalgames insensés et haineux entre ces assassins et une religion, entre des individus et une culture, entre des coupables et des innocents. Nous refusons de même cette désignation de boucs émissaires, qui ne peut qu’alimenter les divisions et les suspicions qui minent la République et, par un effet pervers, conforte l’adversaire. Parce que nous croyons que les valeurs républicaines sont une force politique et non une devise de guerre, nous refusons enfin de les voir dénaturées par un gouvernement qui semble, face à l’adversité, n’avoir comme horizon stratégique qu’une unique réponse, la restriction, encore et encore, de nos libertés.

            « Vivre ensemble » n’est pas un slogan. C’est une construction concrète, politique et sociale, qui porte une éthique du droit, tissée d’égalité et de respect, de justice et de liberté. Cette construction dessine notre avenir. C’est ce qui guidait l’enseignement de Samuel Paty. C’est ce que la Ldh défend depuis plus de 120 ans. Ce combat, plus que jamais, est d’actualité. Il est douloureux, il est difficile, il est indispensable pour garantir la justice, l’égalité, la paix dont nous avons besoin. C’est autour de cet objectif que la LDH invite toutes et tous à mettre en œuvre leurs convictions, leurs engagements et leurs efforts. 

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