Philippique à Mme. le ministre Frédérique Vidal

Je n’avais pas suivi les objections étudiantes à Parcours-sup, mais quand j’ai vu que les meilleurs étudiants de lycées périphériques n’avaient pas d’affectation alors que des élèves moyens des lycées de centre-ville étaient casés, mon sang n’a fait qu’un tour, d'où cette Philippique à Mme. la ministre Frédérique Vidal :

Comment s’arranger pour exclure sans apparemment le vouloir les élèves  des familles moyennes inférieures et populaires de l’enseignement supérieur 

Dans les années 1950 au moment où l’OCDE pensait que la prospérité d’un pays était liée à l’accès de nombreux élèves à l’enseignement supérieur, des historiens s’aperçurent que dans la période de l’avant-guerre, l’Italie fasciste s’était caractérisée par une restriction drastique  de l’accès à l’université. Elle touchait avant tout les couches moyennes inférieures.  

Ce que la brutalité du Duce avait réussi à grand renfort de décrets, la ministre  Frédérique Vidal y parvient grâce à parcours sup mais de façon moins visible puisqu’utilisant l’interaction de trois ou quatre processus distincts. Ces derniers  basés sur des fantasmes  sont cependant  très actifs car traduits en algorithmes, en croyances économiques, et en méthodes empruntées au Gosplan soviétique. Un vrai chef d’œuvre puisque combinant la science, le marché et le plan quinquennal !

 Voyons comment ces choses se complètent et se renforcent :

Commençons par l’accès aux classes de préparation aux grandes écoles : il fallait croire à je ne sais quelle utopie de méritocratie républicaine  pour s’étonner que les mêmes familles fassent accéder leurs enfants  aux classes préparatoires, puisqu’elles ont eu, depuis que ces classes furent installées par Napoléon, suffisamment de temps pour savoir comment le faire. Sauf exception ce système restreint la circulation des élites et tend à créer une société de caste où les mêmes familles se trouvent dans les mêmes places.

Restaient les postes moyens, qui permettent aux familles d’avoir un toit et d’élever leurs enfants en bonne santé : la sous-élite. C’est ici que parcours-sup joue à fond, puisqu’on touche des familles qui croient à l’école et poussent leurs enfants à bien travailler. C’est là où il ne s’agit plus de rire : On va différencier les familles qui savent de celles qui ne savent pas, puisque, stupidement elles croient à l’école et lui font confiance : les familles dont les enfants ont été placés dans les « bons lycées »  (population d’enfant de cadres sup, bons professeurs, bonne réputation, beaucoup de mentions TB dans la population du lycée) et celles qui se contentent du lycée le plus près de leur domicile. Aussitôt ressortent les différences géographiques : centre-ville contre périphérie, urbains contre suburbains, métropoles contre villes moyennes, etc.

De nombreuses études sur ce que pensent les enseignants du secondaire  et du secondaire supérieur  (prépas) montrent qu’ils se plaignent, quelque soit leur situation, d’avoir des classes de niveau hétérogène. Par ailleurs, les professeurs des bons lycées, plus souvent agrégés que capétiens, se voient, ainsi que leurs élèves, comme supérieurs à ces lycées de seconde classe où l’agrégé est rare. Conviction qui amène la direction des lycées à instaurer une procédure de lissage, affectant aux « bons » lycées d’un coefficient supérieur à 1 et les lycées de seconde zone d’un coefficient inférieur pour compenser ce qu’ils supposent comme laxisme dans les notes données par ces lycées inférieurs.

Deux brillants mathématiciens, considérant que ces fantasmes décrivent la réalité, les ont inclus dans l’algorithme d’accès aux prépas et aux grandes écoles. Ils sont désormais intégrés dans le logiciel de parcours-sup.

Mais il faut croire que cela ne suffisait pas à Mme. le ministre Frédérique Vidal puisqu’elle a décidé d’utiliser la glorieuse figure du marché, dont tout le monde devrait savoir que si certains lui donnent les mêmes dons que les religions du livre attribuent à Dieu : l’omniscience, la bonté juste et l’omnipotence, le diable y est caché sous la forme d’une tendance irrésistible à la polarisation. Bref pour que l’offre et la demande puissent ressembler à ce que disent les livres d’introduction à l’économie, elle impose que les dix choix des élèves ne soient pas hiérarchisés, de façon à ce que cette base de la demande  du marché parfait puisse rencontrer l’offre, en laissant aux professeurs du supérieur la soin de fixer, de façon oligopolistique,  les prix en désignant lequel des candidats est accepté dans la formation qu’il anime.

Et, cerise sur le gâteau, pour bien fixer le caractère jupitérien de notre actuel régime politique, elle décide que seuls les élèves parisiens pourront suivre certaines formations, bien que malheureusement, et elle en est désolée, elles n’existent pas dans les  autres académies d’île de France, qui décidément  ont tout pour déplaire, puisqu’elles abritent aussi ces lycées de seconde zone dont on ne saurait permettre aux élèves d’aller dans des filières prestigieuses.

Mais, ici, il n’est plus question de marché mais de plan quinquennal soviétique : peu importe ce que veulent les élèves et les professeurs. C’est à la direction de l’enseignement supérieur de trancher parce qu’elle, elle sait.

Cette façon de réagir correspond à un vieux fantasme technocratique : créer des filières et penser que tout le monde les suivra jusqu’au bout, comme les ingénieurs créent des processus de fabrication. Le problème est que les hommes ne sont pas des objets inanimés : ils changent d’avis et détournent les obstacles, et se moquent des géographies bureaucratiques, comme le prouvent ceux qui arrivent à scolariser leurs enfants loin de leur domicile pour qu’ils accèdent aux « bons lycées »

Et cette géographie primaire mais imperturbable de nos dirigeants fait penser à cette remarque de Claus Offe : «La preuve que l’on détient le pouvoir c’est que l’on refuse d’apprendre quoi que ce soit »

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