Qu'est-ce qu'un coup d'État?

Depuis longtemps une minorité d’observateurs mettaient en garde contre la possibilité que M. Trump soit réellement en train de préparer un « coup d’État ». La majorité, cependant, persistait à célébrer la « solidité des institutions démocratiques américaines ». Il y a aujourd'hui une propension générale à croire que l’épisode de l’assaut au Capitole est isolé. Pourtant tout reste profondément inquiétant.

S’il est vrai, comme le veut le proverbe, que quiconque est armé d’un marteau voit des clous partout, on oublie souvent d’ajouter que lorsque des clous se mettent à apparaître un peu partout sur les murs, et que tout un chacun se met à réclamer des marteaux, les détenteurs de marteaux se mettent aussitôt à crier : « Halte là, profanes ! Ne mêlez pas mes marteaux à vos clous ! Votre regard, que n’a pas acéré les longues veilles que j’ai passées, moi, à étudier clous et marteaux, vous séduit, vous égare, vous entraîne à de fausses analogies, à des comparaisons dangereuses, qui finiront, si vous n’y prenez garde, par faire votre perte. »

Chacun, donc, de reposer son marteau, tandis que les clous se multiplient.

Les mots sont des clous. Appartenant à la langue commune, chacun peut en faire usage.

Mais certains mots ont aussi des spécialistes patentés. Depuis plusieurs mois, en Europe et aux États-Unis, plusieurs voix, plusieurs consciences, se sont mises à recourir au mot « fascisme » pour décrire les phénomènes politiques ayant nom « Trump », « Salvini », « Erdogan », « Bolsonaro », etc. On a vu aussitôt des spécialistes du fascisme « historique » mettre en garde contre ces « assimilations hâtives » : par exemple, on ne saurait parler de « fascisme » en l’absence de formations paramilitaires comme les « chemises brunes », ou encore en l’absence de conceptions économiques « corporatistes » etc.

L’argumentation est toujours la même : le spécialiste installe autour de « son » mot tout un dispositif de critères (variant bien sûr d’un spécialiste à l’autre) qui le « protègent » des « agressions » extérieures.

« Alors », demandait Paul Krugman au lendemain de l’assaut au Capitole, « est-ce que maintenant on a le droit d’utiliser le F-word ? », entendant par là le mot « fascisme ». Il va de soi pour moi depuis longtemps que ce mot est le seul qui permette de décrire adéquatement le phénomène politique auquel nous assistons depuis quelques années.

De quoi s’agit-il toujours ? De mobiliser des masses désespérées, frappées par la crise économique et les inégalités sociales, en détournant leur colère sur des boucs émissaires intérieurs et extérieurs, et en exploitant leur détresse, leur misère, leur ignorance souvent – mais pas exclusivement, on compte aussi bien des diplômés, bien des intellectuels, dans les rangs du fascisme – pour en forger une unanimité de ferveur, d’espoir et de dévotion autour d’un chef supposé incarner la nation, sinon la race.

Que le fascisme prenne des formes différentes selon les pays et les époques est un truisme qui ne devrait même pas avoir besoin d’être énoncé.

Il n’en reste pas moins que c'est le seul mot qui décrive adéquatement ce phénomène qui vient régulièrement visiter, qui ne quitte en fait jamais totalement les démocraties, depuis que les masses sont devenues des acteurs politiques, à la fin du XIXe siècle (je renvoie aux analyses de Zeev Sternhell sur le boulangisme et la naissance du fascisme en France).  

Mais le mot qui va m’intéresser ici est le mot « coup d’État ».

Depuis longtemps une minorité d’observateurs mettaient en garde contre la possibilité que M. Trump soit réellement en train de préparer un « coup d’État ». La majorité, cependant, persistait à célébrer, au milieu de l’écroulement quotidien de toute décence, transgression après transgression, violence après violence, la « solidité des institutions démocratiques américaines » comme on chantait « Plus près de vous mon Dieu » sur le pont du Titanic. Et parmi eux se trouvaient les spécialistes du « coup d’État », qui donnaient toutes sortes de bonnes raisons, et ce le matin même de l’assaut au Capitole. Mais même après, on les vit persister et signer.

Qu’est-ce, donc, qu’un « coup d’État » ?

Arrêtons-nous un instant et faisons un peu de philosophie.

Si politistes, « experts » et autres éditorialistes avaient un peu plus de culture philosophique, on perdrait bien moins de temps en débats inutiles. Comme l’ont montré en particulier bien des penseurs du siècle dernier, tels G. E. Moore, Keynes, Wittgenstein, ou encore Alfred Schütz, les réalités sociales, contrairement aux réalités mathématiques, sont trop complexes, trop mouvantes, trop investies aussi par l’arbitraire des subjectivités, pour être décrites par des définitions valant universellement pour tous les cas.

Le « vague », comme le rappelait récemment Paul Égré, règne sur le langage ordinaire, et pas seulement sur les mots du langage politique : il est impossible de trouver une définition de ce qu’est un « véhicule », une « personne », une « religion », sans parler de ce qui est « joli » ou « grand », « riche », « beau » ou « intelligent ». Au-delà même des réalités sociales, les réalités physiques sont concernées : il est ainsi impossible de s’entendre sur la définition de ce qu’est une « planète » ; et personne n’irait pour autant prétendre que le mot « planète » ne correspond à rien.

Nous arrivons à nous entendre justement dans cet espace vague du langage, où chacun sait à peu près ce qu’est une religion, une personne, etc., parce qu’il existe des « airs de famille » (Wittgenstein) entre ce que nous désignons par ces mots, parce que ces mots constituent une « région de sens » (province of meaning), pour le dire avec Alfred Schütz.

Ce « vague » n’est nullement synonyme de « relativisme ». Tous les sens ne se valent pas. La « décence commune », qui respecte les valeurs que partage toutes les sociétés humaines, et notamment le sens de la justice et le respect de la vérité factuelle, empêche habituellement le détournement des mots.

Mais la plasticité inhérente aux mots du langage ordinaire en fait des proies toutes désignées pour les manipulateurs, dans la vie privée comme dans la vie publique.

À combien de manipulations, par exemple, n’a-t-on pas soumis le mot de « liberté » ? Un article de Mediapart retraçait récemment comment la proposition selon laquelle « la sécurité est la première des libertés », qui était initialement un paradoxe de la droite la plus conservatrice,  était devenue un élément incontournable du discours courant de la gauche de gouvernement.

Quand une société entre en crise, les mots du politique se retrouvent de plus en plus vulnérables, de plus en plus fragiles. Le passage classique, éternellement imité, éternellement médité dans la tradition européenne, est la description, par Thucydide (Guerre du Péloponnèse, 3, 82), de la guerre civile à Corcyre (Corfou) :

« En voulant justifier des actes considérés jusque-là comme blâmables, on changea le sens ordinaire des mots. L'audace irréfléchie passa pour un courageux dévouement au parti ; la précaution prudente, pour une lâcheté qui se couvre de beaux dehors. Le bon sens n'était plus que le prétexte de la mollesse ; une grande intelligence n’était qu'une grande inertie. La violence poussée jusqu'à la frénésie était considérée comme le lot d'une âme vraiment virile […]. Le violent se faisait toujours croire ; celui qui résistait à ces violences se faisait toujours soupçonner. […] Tous ces vices avaient pour source la recherche du pouvoir, inspirée soit par la cupidité, soit par l'ambition » (trad. J. Voilquin, 1937).

Relisez les dernières interventions de M. Trump : vous verrez comment le « patriotisme » consiste à envahir le Capitole pour empêcher le Congrès de suivre la Constitution, que le « courage » consiste à empêcher un candidat dûment élu de voir le vote certifié, ou encore que le respect scrupuleux de la Constitution est un acte de « lâcheté », et même de « trahison », qui mérite la mort.

« Prenez garde que votre “douceur” et votre “pitié”, quand ils se seront armés, ne tournent à votre perte ! »

Supposez maintenant que M. Trump l’ait emporté – je corrige : supposez qu’il l’emporte, car la partie n’est pas finie. Qu’enseigneront les livres d’histoire ? Qu’une révolution victorieuse de patriotes courageux a permis de rétablir la vérité et la justice. Il faut relire à ce propos un court et troublant texte de Simon Leys, à propos de la façon dont on aurait présenté le passé « si Hitler avait gagné la guerre ».

Salluste a repris l’idée de Thucydide dans son récit de la Conjuration de Catilina (ch. 51-52). Le passage décrit un moment qui ressemble exactement à celui que nous vivons actuellement : une première tentative de coup d’État a échoué, et il faut savoir quoi faire avec les conjurés que l’on a arrêtés, tandis que Catilina est encore libre, et réunit des troupes en Étrurie. Le Sénat délibère. Jules César, qui n’est pas encore Jules César, qui n’est encore qu’un sénateur ambitieux ayant trempé dans la conjuration, mais suffisamment à distance pour ne pas être inquiété, veut qu’on fasse preuve de « douceur » et de « pitié ». Caton lui répond, et j’avoue – même moi qui suis si prompt d’ordinaire à me méfier des analogies – que son discours est troublant. Qu’on me pardonne le citer longuement, je l’ai coupé autant que possible, mais comment couper toutes ces phrases qui résonnent si fortement aujourd'hui ?

« Par les dieux immortels, je fais appel à vous, qui, toujours, avez fait de vos maisons de ville et de campagne, de vos statues, de vos tableaux, plus de cas que de l'État ; si tous ces objets de votre amour, tous quels qu'ils soient, vous voulez les conserver, si vous voulez réserver du temps à vos jouissances, réveillez-vous enfin, et prenez en mains les affaires publiques […] : c'est votre liberté, c'est votre vie qui sont en question. Souvent, sénateurs, j'ai longuement parlé devant vous ; souvent j'ai déploré le luxe et l'avidité de nos concitoyens […] Sans doute vous faisiez peu de cas de mes paroles, mais la république était solide et sa puissance excusait votre négligence. Aujourd'hui, il ne s'agit plus de vivre bien ou mal, d'assurer la grandeur et l'éclat de l'empire romain, mais de savoir si ces biens, quels qu'ils soient, qui sont encore à nous, nous resteront, ou passeront, avec nos personnes, aux mains de nos ennemis. Et il se trouve des gens pour parler de « douceur » et de « pitié » ? Depuis longtemps, nous ne donnons plus aux mots leur sens exact : faire largesse des biens d'autrui s'appelle « libéralité » ; l’audace dans le crime a nom « courage » ; et voilà comment la république en est réduite à la dernière extrémité.

Si dans la terreur générale, César est seul à ne pas être effrayé, c'est, pour moi, comme pour vous, une raison plus forte encore d'avoir peur. Plus vous agirez avec fermeté, plus vous affaiblirez leur résolution ; s'ils vous voient un peu faiblir, ils se montreront tous intraitables. N'allez pas croire que les armes aient été, pour nos ancêtres, le moyen de donner à Rome, primitivement si petite, tant de grandeur. […] Autres sont les causes de la grandeur de nos aïeux, et ces causes manquent aujourd'hui […]. Ces vertus ont, chez nous, fait place au luxe et à l'avidité, à la détresse de l'État, à l'opulence des particuliers ; nous exaltons la richesse, nous nous laissons aller à l'inaction […]. À cela rien d'étonnant ; du moment où chacun de vous songe exclusivement à lui, où vous vous faites les esclaves, chez vous, de vos jouissances, ici, de l'argent et du crédit, fatalement on se jette sur la république, qui est un bien sans maître. Mais laissons tout cela. […] Prenez garde que votre « douceur » et votre « pitié », quand ils se seront armés, ne tournent à votre perte ! Je sais bien, la situation est grave, mais vous n'avez pas peur ! Vraiment ? Vous tremblez d'effroi ; mais par apathie, par faiblesse, vous hésitez, comptant les uns sur les autres, vous en rapportant sans doute aux dieux immortels, qui souvent ont tiré Rome des plus grands dangers. Ce ne sont pas des vœux et des prières de femmes qui nous vaudront l'aide des dieux ; c'est la vigilance, l'action, la sagesse qui nous permettront de réussir. Quand on s'abandonne à la mollesse et à la lâcheté, c'est en vain qu'on implore les dieux ; ils nous répondent par leur colère et leur hostilité » (trad. F. Richard, 1933).

Oui, je crois que le Caton de Salluste a raison : nous avons perdu depuis longtemps le sens des mots.

Un coup d’État est un « coup » qui vient de l’« État », pas nécessairement du sommet de l’État. Un « coup », c'est-à-dire une « intervention » qui vient transgresser et suspendre l’ordre légal existant.

Il y a eu des « coups d’État » ou des tentatives de « coups d’État » qui ont eu pour objet de faire tomber des dictatures : que l’on songe à la conjuration du 20 juillet 1944, ou à la révolution des Œillets au Portugal, qui commence par une tentative de coup d’État militaire.

Au départ, dans la langue classique, un « coup d’État » n’est pas nécessairement lié à la « prise du pouvoir » : par exemple, le massacre de la saint Barthélémy sous Charles IX, l’assassinat du duc de Guise sous Henri III, celui du Maréchal d’Ancre sous Louis XIII, furent considérés comme des cas exemplaires de « coups d’État ». V

oyez les Considérations politiques sur les coups d’État (1639) du « libertin érudit » Gabriel Naudé, bibliothécaire de Mazarin. C'est ensuite seulement que le mot finit par se restreindre à un « coup » visant à s’emparer du pouvoir. Mais le sens premier n’en reste pas moins très éclairant.

Un coup d’État, c'est d’abord un coup de l’État, un coup qui vient de l’État.

En l’occurrence, nous en savons déjà suffisamment pour pouvoir le dire encore plus fermement que la semaine dernière, même si les versions des différents acteurs – police du Capitole, Pentagone, mairie de Washington, etc. – se contredisent : les déclarations très circonstanciées du chef de la police du Capitole, qui vient de démissionner, sont accablantes.

Certains des assaillants étaient des militaires. Il s’agit bien d’un coup d’État.

Un coup d’État tenté, mais raté.

Il vient du sommet de l’État : M. Trump a enjoint ses partisans à se rendre au Capitole, en insistant sur le fait qu’il serait là avec eux (I’ll be there with you), et les avocats des trumpistes arrêtés préparent déjà des plaidoiries victorieuses en invoquant cet argument « le Président a dit que je pouvais ».

Mais surtout : l’histoire n’est pas finie

De même qu’il y avait une propension générale à refuser de croire l’avertissement menaçant que M. Trump avait eu la gentillesse de nous communiquer bien avant le 3 novembre, il y a aujourd'hui une propension générale à croire que l’épisode de l’assaut au Capitole est isolé.

Comme si M. Trump était maintenant devenu un bloc de glace, attendant juste d’être décongelé pour quitter – enfin – la Maison Blanche le 20 janvier.

Tout reste profondément inquiétant : le plus inquiétant à mon sens est la grande discrétion du chef du Pentagone, Christopher C. Miller, qui, rappelons-le, a été nommé après la victoire de M. Biden, pour remplacer un ministre de la Défense trop peu complaisant.

Nous savons que M. Trump a voulu déclencher une attaque contre l’Iran avant d’en être dissuadé. Que fera-t-il maintenant qu’il est livré à lui-même ?

Le parti républicain reste massivement groupé derrière lui. Les Capitoles des différents États sont en état d’alerte pour le 20 janvier : pendant qu’on disserte savamment pour savoir s’il faut parler de « coup d’État », de « sédition », d’« occupation » ou d’« autogolpe », des appels à des manifestations armées entre le 17 et le 20 janvier circulent massivement sur Internet, sur lesquels le FBI veut que l’on garde le silence, de peur de leur assurer de la publicité, sur lesquels M. Biden et les Démocrates se taisent également, faisant ainsi malgré eux le jeu de M. Trump.

Personne ne sait comment se déroulera l’Inauguration de M. Biden, et le Représentant Jason Crow a d’ores et déjà demandé que l’on vérifie que les militaires censés protéger l’événement ne sont pas acquis au conspirationnisme trumpiste.

Des historiens anciens à Simon Leys, tous ceux qui ont réfléchi sur la plasticité des mots nous ont mis en garde : il faut protéger les mots des manipulateurs. Alors, cessons d’ergoter, cessons d’écouter des experts qui rappellent les pédants du Souper des cendres et les médecins de Molière, et appelons un chat un chat, un fasciste un fasciste, et un coup d’État un coup d’État.

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