Une petite sœur de George Floyd: Honestie Hodges (2006-2020)

Hier soir, en parcourant le site du New York Times, j’aperçus ce simple titre, caché dans la foule des autres : « Honestie Hodges, dont le menottage a changé les pratiques de la police, est morte à quatorze ans ». J’ai simplement voulu faire connaître cette histoire. Une histoire qui ne dit rien d’Honestie Hodges, et tout du système où elle a eu le malheur de vivre.

 Hier soir, en parcourant le site du New York Times pour continuer à suivre les événements aux États-Unis, j’aperçus ce simple titre, caché dans la foule des autres : « Honestie Hodges, Whose Handcuffing Changed Police Policy, Is Dead at 14 ». « Honestie Hodges, dont le menottage a changé les pratiques de la police, est morte à quatorze ans ».

Il se produit toujours, quand on reçoit certaines informations, comme une commotion de l’âme. J’ai cliqué sur ces mots, mais sans conscience, mécaniquement. Comme si je ne pouvais pas « recevoir » le titre que je venais de lire, et que je cliquais dessus uniquement pour m’assurer de ce que j’avais raison de ne pas l’admettre : le titre que j’avais lu, et que j’avais lu à cette place, si obscurément placé, dans la rubrique des obituaries, et au milieu d’autres titres nantis d’un corps plus gros et gratifiés, eux, d’images vives et colorées – ce titre était forcément une erreur.

À Grand Rapids, dans le Michigan, un soir du mois de décembre 2017, Honestie Hodges, alors âgée d’à peine 11 ans, venait de sortir de chez elle avec sa mère Whitney et sa tante Rosa. Elles allaient faire des courses. Elles se retrouvèrent nez à nez avec des policiers qui les tenaient en joue. Ce qui suit a été enregistré par la caméra de la police :

Un officier de police. Mettez vos mains sur la – 

La mère d’Honestie Hodges. Elle a onze ans, monsieur ! 

L’officier de police. Arrêtez de crier !

Puis l’officier ordonna à Honestie Hodges de lever les mains en l’air et de marcher vers lui à reculons. Un autre officier saisit ses bras par derrière et la menotta. Honestie Hodges hurla : « Non, non, non ! », suppliant les policiers de ne pas la menotter. On la menotta et on la mit à l’arrière d’une voiture de police. On en fit autant à sa mère et à sa tante. Puis les policiers expliquèrent qu’ils cherchaient une femme de 40 ans, pour une affaire d’agression à l’arme blanche. Après quoi ils libérèrent les trois femmes.

L’affaire fit quelque bruit quelque temps. Le chef de la police de Grand Rapids fit une conférence larmoyante : « Écouter la réaction de cette fille de 11 ans me soulève l’estomac ; cela me donne physiquement la nausée. »

Les policiers en furent quittes pour la nausée de leur chef.

Aucun d’entre eux ne fut sanctionné : ils n’avaient violé aucune règle du Police Department, expliqua-t-on savamment. Certes, ils avaient violé la Constitution, dont le Quatrième Amendement proclame le droit de tous à être « secure in their person […] against unreasonable search and seizure » (« garantis dans leur personne […] contre les perquisitions et saisies non motivées »).

Mais qui s’inquiète du Quatrième amendement lorsqu’il s’agit de « Noirs » ? Il se trouve d’ailleurs que la femme recherchée était… « blanche ». Mais, expliquèrent les policiers, c’était le soir, et on aurait pu penser que les femmes étaient « blanches » – mieux : « caucasiennes », pour employer le terme utilisé, le racisme institutionnel n’étant jamais à court de terminologie cocasse. 

La vie, c'est-à-dire l’arbitraire, reprit donc son cours. Tout au plus les policiers, concéda le Police Department, avaient-ils commis une erreur (mistake).

Aucune autorité, ni politique ni judiciaire, ne fit le lien avec une scène comparable, survenue en mars de la même année, au cours de laquelle cinq jeunes gens « noirs », âgés entre 12 et 14 ans, tout aussi innocents qu’Honestie Hodges, avaient vu eux aussi des révolvers de policiers pointés sur eux.

Certes, on toiletta quelque peu le règlement de la police locale.

Mais les policiers n’en continuèrent pas moins à tenir en joue les enfants à Grand Rapids.

La vie d’Honestie Hodges ne fut plus jamais la même. Elle était traumatisée. Il fallait un courage peu commun pour que cette presque enfant prenne la parole à la conférence de presse organisée par le NAACP de Grand Rapids, quelques jours seulement après le drame qui allait bouleverser sa vie :

J’ai une question pour la police de Grand Rapids. Si c’était arrivé à une fille blanche, si sa mère avait crié : « Elle a onze ans ! », est-ce que vous l’auriez menottée et mise à l’arrière d’une voiture de police ? ».

La famille entra en négociations avec la mairie pour obtenir des indemnités. Elles duraient encore cet été.

Le 9 novembre dernier, Honestie Hodges a été transportée à l’hôpital pour des douleurs d’estomac. On découvrit qu’elle avait le covid-19.

On la renvoya chez elle. Mais le soir même, il fallut la ramener en ambulance à l’hôpital. Sa grand-mère, Alisa Niemeyer, ouvrit aussitôt une page sur GoFundMe : elle demandait des prières, tant de prières, et de l’argent :

Je demande des dons pour aider ma fille [la mère d’Honestie] à traverser cette situation. Elle n’a bien sûr pas été en mesure de travailler, elle est infirmière auxiliaire dans une maison de retraite. Elle est constamment au chevet de sa fille (même si elle a 4 autres enfants). Pour le moment, ma fille a besoin de choses comme de la nourriture pour elle et ses enfants, de l'essence pour le véhicule […]. Tout don serait grandement apprécié. Peu importe le montant.

Honestie mourut le 15 novembre. Elle venait d’avoir quatorze ans. Elle fait partie de ces enfants « noirs » et « latinos » qui, d’après une étude du Centers for Disease Control and Prevention, risquent davantage que les « blancs » d’être hospitalisés ou admis en soins intensifs. Au moins un des facteurs de cette disparité réside dans la surreprésentation des « Noirs » et des « Latinos » dans le personnel hospitalier.  En juillet dernier, une étude publiée par le Lancet mettait déjà en évidence ce phénomène. D’une façon générale, les « Noirs », les « Hispanos » ont trois fois plus de chances que les « Blancs » de mourir du Covid-19.

Lynn Sutfin, la porte-parole du Michigan Department of Health and Human Services, s’est contentée de dire qu’Honestie n’était pas la plus jeune à mourir du Covid-19 dans le Michigan… Aujourd'hui, on ne trouve déjà plus l’annonce de la mort d’Honestie Hodges sur le site du Times. L’article qui lui est consacré est d’ailleurs fait à la hâte, incomplet, peu précis, peu rigoureux. Comme si cette mort était « normale ». Comme s’il n’y avait rien là d’étrange.

De mon côté, je n’arrive pas à trouver, ni même à chercher d’ailleurs, les pensées, les mots, pour commenter cet événement, l’histoire de cette vie, à laquelle je n’arrive presque pas à croire. Haeret vox, dit saint Jérôme à la nouvelle de la chute de Rome en 410. « La voix reste bloquée dans la gorge. » Voilà l’effet que me fait cette nouvelle. La mort de cette enfant résonne en moi comme la catastrophe d’une civilisation.

J’ai simplement voulu faire connaître cette histoire. Une histoire qui n’a pas de sens. Une histoire qui ne dit rien d’Honestie Hodges, et tout du système où elle a eu le malheur de vivre une vie qu’on a profanée avant qu’elle lui soit arrachée.

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