Le livre « le peuple du Larzac » : le mythe contre la réalité historique

La parution du livre de Philippe Artières « le peuple du Larzac » vient mettre en lumière un processus de mythification de la lutte du Larzac qui s’est engagé depuis plusieurs années. Ce livre en est le révélateur. Et les mythes peuvent en l'occurence voiler les aspects les plus intéressants, subversifs d'une lutte et de l'histoire.

Il y avait eu la diffusion du film de Christian Rouault "Tous au Larzac" qui avait été conçu comme un "western" oposant des paysans (les indiens) assiégés par l'armée et une décision de l'Etat d'étendre un camp militaire. C'était un film, avec de tres beaux témoignages. C'était comme une peinture de la réalité posée par le réalisateur. Cela avait de la puissance, de l'émotion . Le film eu un succés mérité. Mais, il n'avait pas de prétention historique. Le livre de Pierre Marie Terral, "Larzac, d'une lutte paysanne à l'altermondialisme" se voulait le livre de référence. Mais il y avait des manques sur la contextualisation historique . Il faisait apparaitre les paysans de manière un peu mythique. Il faut dire que nous avions un peu l'habitude de ce type de mythification car elle avait été largement utilisée pendant la lutte elle même. Avec Philippe Artières, nous rentrons dans une phase de grand développement de ce mythe !

Qu’un historien comme Philippe Artières rappelle l’histoire très ancienne du causse Larzac, l’histoire du camp militaire, ceci est plutôt une bonne chose et ceci est plutôt bien fait. Ce sont les parties concernant la lutte et la situation plus actuelle, qui à mes yeux sont problématiques d’un point de vue historique. Car Philippe Artieres se présente comme historien labellisé (historien, chargé de recherche au CNRS)

Dans ce livre, Il semble avoir travaillé surtout à partir de certains écrits, en particulier la thèse de Pierre Marie Terral. Ainsi on y retrouve, mais accentué des erreurs ou des manques sur l’histoire de la lutte du Larzac présentes dans le livre de Pierre Marie Terral. Le ton et le style d’écriture sont alertes, il faut le reconnaître. On ne s’ennuie pas. Il raconte l’histoire de la lutte sous la forme d’une épopée. Mais pour un livre d’historien, nous attendions plus d’attention avec la réalité.

Le rôle de la gauche extra parlementaire oublié

Il ne comprend pas, sur le fond, la place et le rôle du mouvement de mai 68 et de la gauche extra parlementaire dans la lutte du Larzac. Il fait un commentaire qui me paraît un contre sens historique dans une interview du journal Libération quand il indique « Je pensais que le Larzac avait été beaucoup plus fortement investi par les mouvements d’extrême gauche. Ils sont restés marginaux». Les courants trotskystes, marxistes orthodoxes étaient absents, oui ou presque. Mais les courants du PSU, maoïstes GOP, anarchistes, occitanistes, non violents du MAN ont joué un rôle majeur. Il n’a pas compris l’importance de l’offre de service du mouvement de mai 68 dés la première manifestation du parking du Rajal del Guorp à La Cavalerie en mai 1971, sa présence active aux journées fermes ouvertes à Pâques 1972, à Rodez le 14 juillet 1972, son rôle pour organiser les rassemblements de 1973, 1974... pour apporter son soutien, sa contribution active et déterminante dans les comités Larzac, dans le mouvement intégré Larzac (paysans et mouvement Larzac) qui a fait face à une situation compliquée de 1974 -1981 afin de résister, de construire des alternatives.

Le rôle des membres des comités et du « mouvement Larzac intégré », ignoré.

Philippe Artières a confiné les membres des comités Larzac à un rôle de « popularisation » de la lutte. Il n’en dit d’ailleurs pas un mot dans son article paru dans la revue « Histoire » de mars 2021 . Le rassemblement de 1977 « vivre et travailler au pays » de 50 000 personnes, réalisé dans une période si cruciale, proposé et organisé par les comités Larzac et les paysans est passé sous silence. Il n’a pas vu, ni compris le rôle de ce mouvement Larzac (intégrant paysans, habitants, militants Larzac installés sur le Larzac, du comité millavois ou des comités de nombreuses villes et petites régions de France). Dans le livre « Peuple du Larzac », il nous est conté une série d’actions afin de montrer des paysans capables de s’adapter à tous les terrains et les situations. Mais rien n’est dit sur les conditions du succès de cette résistance, de la construction d’une intelligence collective inédite à l’œuvre pendant onze années : l’éclosion des idées et des propositions d’action, la participation aux débats et leurs formes, les conflits internes dans le « mouvement Larzac » et dans la large alliance qui avait été constituée, les formes de prise de décision, la réalisation des actions elles mêmes et la forme réelle de leur portage.

Une mythification de la lutte du Larzac

Pour lutter contre les mythes qui sont présents dans les périodes et époques et qui les structurent (l’individualisme, le mythe du progrès par exemple dans l’époque actuelle), les mouvements sociaux peuvent créer des mythes alternatifs pour résister et construire des alternatives. La lutte du Larzac a pu ainsi devenir une forme de lutte de référence pour de nombreux mouvements sociaux de cette période. Ils y reconnaissaient des éléments symboliques essentiels de ce qu’ils combattaient ou espéraient : les révoltés de Mai 68 désirant un monde nouveau libéré en particulier du colonialisme, de la course aux armements, du carcan autoritaire, les jeunes lycéens mobilisés désirant déboulonner Michel Debré, les occitanistes, les bretons, les corses refusant le colonialisme intérieur, les paysans confrontés à la montée de l’agriculture industrielle et réclamant une agriculture paysanne, les salariés confrontés à la désindustrialisation et à la vague néo libérale et souhaitant participer à la gestion des entreprises, les écologistes désirant un rapport plus respectueux avec la nature et luttant contre les centrales nucléaires... Cette référence symbolique qu’a constitué la lutte du Larzac pour les mouvements sociaux et la construction de « l’affaire Larzac » ont été l’œuvre d’un processus dans lequel le « mouvement Larzac intégré » (paysans, habitants, comité millavois et comités) a joué un rôle important.

Les paysans du Larzac deviennent des acteurs « hors sol »

Philippe Artières retient donc de cette lutte l’image de paysans qui réalisent de multiples actions, variées, singulières sous la houlette de la non violence promulguée par Lanza del Vasto. Mais les paysans deviennent de manière paradoxale, des acteurs « hors sol », hors d’un contexte historique, d’un territoire et des autres habitants, populations qui ont vécu et qui ont agi avec eux pour faire reculer l’état et d’obtenir de Mitterrand l’abandon de ce projet d’extension du camp militaire.

Les mythes, le plus souvent, transforment la réalité, en la caricaturant, en la modifiant, en faisant disparaître les aspects les plus gênant qui ne conviennent pas aux pouvoirs en place. Cela devient l’histoire racontée par ceux qui ont le pouvoir. Les médias raffolent des mythes, des vedettes que l’on montent en épingle et que l’on démonte le lendemain. Mais il n’est pas une obligation pour un historien de glisser dans ce type de travers à propos du Larzac.

Rien sur le processus d'implantation de la légion étrangère et le débat créé !

Quand pour terminer son livre, Philippe Artières parle de l’implantation de la légion étrangère sur le Larzac ces dernières années, il reprend tous les arguments en matière d’emplois, de création d’activités, développés par l’Armée et quelques élus. C’étaient les mêmes arguments qui avaient été avancés il y a cinquante ans ! Mais rien n’est dit sur les conditions de cette implantation qui a été préparée de manière secrète et qui a été soutenue par quelques élus. Rien n’est dit non plus sur le débat qui a déchiré la communauté Larzac et qui est toujours vif. Il aurait pu mentionner aussi l’hypothèse du Larzac sans camp militaire comme cela avait été envisagé il y a quelques années par les autorités militaires.

Nous aurions aimé un regard d’historien ou au moins d’analyste sur ce qui s’était passé à cette occasion. Là, c’est un point de vue univoque qui est développé. Les conflits, les débats qui se sont développés sont passés sous le tapis. Pour quelles raisons ? Cacher ou éviter les conflits et ils reviennent avec plus de rancœurs et possiblement plus de violence. Ce débat sur les formes de mythification de la lutte du Larzac constitue un enjeu. Le risque, me semble t-il, serait que cette mythification gomme les aspects les plus forts, subversifs et donc les plus intéressants de cette lutte.

Pierre VUARIN

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