Les 21 Guetteurs du Larzac

70 personnes ont participé à la mise en place, dirigée par Véronique Brill, de 21 Guetteurs sur le Larzac pour célébrer la résistance et la transformation du Larzac depuis 30 ans mais aussi pour célébrer la relève actuelle et appeler à la vigilance au cours du 21ème siècle. Pierre Vuarin, Véronique Brill et Gilles Allaire les créateurs de cette installation répondent à nos questions.

AP : Quel est l’origine de ce projet ?

Pierre : J’ai été marqué par la place des pierres dans nos vies et dans ma vie. A l’occasion de la construction de la bergerie de la Blaquière, au Larzac, j’avais déjà fait un appel avec le comité Action Larzac de Rodez pour apporter des pierres des villes et villages de France et j’avais apporté une pierre « Per afortir lou drech de viure aici » (Pour affirmer le droit de vivre ici). Des années après, ceci m’a donné l’élan, à appeler les participants des Forums Sociaux Mondiaux de Porto Alegre au Brésil (2001, 2002, 2003) afin qu’ils apportent des pierres gravées de leurs pays et territoires, afin de constituer une mosaïque citoyenne. Celle-ci est toujours en place dans un parc de Porto Alegre. Une pierre du Larzac et une autre de Millau font d’ailleurs partie de cette création de 1300 pierres.

Aussi, quand j’ai vu, il y a une petite année, sur des photos, les « Guetteurs » qu’avaient élevés la Land Artiste Véronique Brill, j’ai été touché par ses créations artistiques. Véronique a installé des Guetteurs dans différents sites. Tout de suite, j’ai pensé qu’il serait intéressant, à l’occasion du cinquantenaire de la lutte du Larzac, de mettre en place des Guetteurs sur le Larzac. Avec Véronique et aussi avec Gilles Allaire, nous avons réfléchi et conçu ce projet sur le Larzac.(voir les photos dans https://blogs.mediapart.fr/783586/blog/160821/les-guetteurs-du-larzac-sont-en-place)

Véronique : J'ai débuté ma carrière de land artiste en levant des pierres que je nomme les Guetteurs. L'idée de faire des performances devant et avec le public s’est imposée grâce aux rencontres et à l'effet que produisent les pierres levées. Je n'ai rien inventé, l'homme a toujours levé des pierres. Pourquoi revenir aux Guetteurs maintenant et particulièrement sur le Larzac ? Dans ce paysage sublime, là où je n'avais jamais pensé tenter de rivaliser avec ces géants magnifiques et si impressionnants, à quoi bon ? Peut-être justement parce mes Guetteurs sont nains et si fragiles, comme nous le sommes. Comme les "103" l'étaient face à l'armée et au gouvernement qui avait décidé de les expulser de leurs terres. Et c'est ensemble avec un large soutien de citoyens qu'ils ont gagné. Les Géants sont les entités bienveillantes et vibrantes de ce lieu et loin de vouloir les défier c'est sous leur protection que se lèvent les nains. Une façon modeste et poétique de symboliser la relève.

Nous remercions ceux qui nous ont encouragés dans ce projet et en particulier Chantal Alvergnias, Thomas Lesay, Romain Galtier qui ont accepté l’installation de ces Guetteurs sur des terres qu’ils travaillent. Johan et Jean-Pierre, Yvon et Christian, des services de la Ville Millau ont été de remarquables professionnels et amoureux des pierres pour nous aider lors de la pré-installation. La Mairie de Millau et l’APAL ont apporté un soutien décisif à ce projet.

AP : Pourquoi 21 Guetteurs et quel est le sens de cette installation ?

Pierre : Pour nous, ces Guetteurs symbolisent la levée des familles paysannes mais aussi de la population de Millau et des membres du Mouvement Larzac pour s’opposer au projet d’extension du camp militaire du Larzac, mais aussi de tous ceux qui, depuis une trentaine d’années ont transformé le plateau du point de vue économique, social et culturel. Ils assurent la relève. Et nous sommes en 2021, dans un 21ème siècle bien incertain et le fait de mettre en place 21 Guetteurs, c’est aussi, pour nous, un appel à l’esprit de vigilance pour résister, penser, transformer nos territoires et vivre.

Faire un petit pas ensemble, concret, en relevant ces pierres, avec des gens qui s’apprécient, mais aussi sans doute avec d’autres qui ne sont pas d’accord entre eux et qui ne se connaissent pas, c’est aussi un peu l’histoire de la construction de la bergerie de la Blaquière et de la lutte du Larzac avec beaucoup de petits pas concrets fait ensemble avec des personnes les plus diverses. Mais tous ces petits pas accumulés qui ont constitué un grand pas de résistance et de transformation. C’est une attitude qui me semble d’actualité et me semble à réactiver.

Les pierres peuvent aussi, de manière paradoxale, nous aider à communiquer, à se relier même à distance avec des personnes qui résistent/ transforment leurs territoires, en France ou dans d’autres pays. Nous avons élevé 21 Guetteurs, mais si vous comptez bien, il y a déjà 23 guetteurs. C’est déjà une projection dans le futur ! Est-ce que, durant ce siècle, d’autres Guetteurs seront mis en place ? Ceci dépendra des nouvelles et futures générations du Larzac.

AP : Véronique, vous êtes Land Artiste, avec une grande expérience de ce type d’installation, qu’est-ce qui vous a réellement mobilisée et inspirée pour installer ces Guetteurs sur le Larzac ?

Ce qui m’a inspiré comme je l’ai dit c’est le paysage et l’histoire de la lutte du Larzac. En sillonnant le plateau on rencontre plusieurs ensembles magnifiques de rochers, mais que l’on ne saurait défier. La colline derrière Saint-Martin d’où l’on voit les toits du village et le clocher de l’église, lieu modeste mais vibrant, m’est apparu le plus propice. Dans la pelouse des affleurements de rochers s’offraient comme socles et plusieurs clapas permettaient d’y prélever quelques pierres, sans bousculer les lieux.

AP : En quoi, ces Guetteurs du Larzac sont singuliers ou font-ils partie d’une famille de Guetteurs ?

Les « Guetteurs » c’est un peu ma marque de fabrique comme Land artiste ! Installés sur les plages de Marseille ou de la Ciotat, dans les Pyrénées ou lors de la construction de l’A89, ils partagent une même identité, effectivement on peut parler d’une famille ou plutôt d’un peuple. Ces pierres levées, à la fois, sont fragiles et montrent leur force. Leur équilibre est un instant d’éternité ; c’est une allégorie de la vie. Lorsqu’ils sont plusieurs, les Guetteurs expriment une vigilance sur l’à-venir. C’est particulièrement le cas de ceux du Larzac, installés à Saint-Martin. Là les différentes générations qui se sont levées durant la lutte, comme ceux qui se lèvent aujourd’hui pour, à leur façon, vivre ici sont réunis. La singularité de ces Guetteurs est de faire corps avec la vie d’un territoire comme témoins des luttes à visée humaine et Guetteurs d’un futur encore inconnu.

AP : Pourquoi avez-vous invité le public et les participants à la randonnée à être acteurs de la performance ? Nous avons vu une forme d’engouement à « faire danser » les pierres, comme vous le dîtes, est-ce toujours le cas ? Que s’est-il passé au cours de cette randonnée de Land Art ?

Lorsque j’ai réalisé des performances, j’ai toujours invité le public. Mettre des pierres en équilibre c’est un travail de concentration et d’écoute (pas de lutte), de sensation de son propre équilibre en même temps que celui de la pierre. C’est un instant de bonheur lorsque la pierre vibre puis se pose. C’est cela que je veux partager, pour faire œuvre en commun. Toujours, le public s’est rapidement pris au jeu et longtemps après on peut encore voir des pierres levées.

Au cours de la randonnée, chaque fois que nous avons rencontré un tas de pierres, les participants ont continué à créer des Guetteurs, chacun perfectionnant son art et participant de la Relève.

AP : Est-ce que ces pierres sont scellées ? Collées ? Quel a été votre choix et pourquoi ? Vont-elles rester en place ?

Gilles : La majorité des pierres utilisées pour l’installation de Guetteurs à Saint Martin ont été prélevées sur place dans les tas constitués des pierres sorties des champs. Quelques-unes, les plus grosses, ont été amenées depuis un terrain municipal (« 1789 ») Pour des raisons de sécurité les pierres porteuses ont été levées et scellées sur un socle rocheux avant la performance et celles du dessus ont été collées le lendemain. Cette façon de faire n’est pas habituelle lors des performances de Véronique, qui lève et empile les pierres devant le public l’invitant à la suivre. Dans le cas présent, il nous est apparu qu’il serait trop long d’installer et de sécuriser 21 Guetteurs avant la randonnée et qu’il était préférable de donner d’emblée au public une idée de l’installation finale. Nous avons aussi fait le choix de pérenniser l’installation, au moins pour la durée de la célébration du cinquantenaire que s’étale sur un an et la pré-installation des pierres a permis à l’artiste de déterminer leurs emplacements et la composition de l’ensemble. Les Guetteurs pourront rester en place plusieurs mois et pourquoi pas plusieurs années si ce projet est bien accepté par les visiteurs et les habitants de Saint-Martin.

AP : Quels sont les projets pour l’avenir en lien avec les Guetteurs du Larzac ?

Gilles : Dans un premier temps nous referons, avec Véronique, cette randonnée le dimanche 3 octobre. Avec un nouveau public et ceux qui voudront revenir. L’installation déjà en place sera complétée et nous lèverons d’autres Guetteurs sur le chemin qui nous conduira aux Truels. En particulier nous espérons mobiliser ceux du Larzac qui ont été occupés pendant l’été par leurs activités agricoles, de transformation ou de vente.

Les pierres étant fixées, l’installation peut durer. C’est l’intérêt que lui porteront ceux du Larzac qui en décidera.

NB: Voir les photos commentées dans https://blogs.mediapart.fr/783586/blog/160821/les-guetteurs-du-larzac-sont-en-place

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.