Le diktat de la subjectivité

Lorsqu'il n'y a plus de jeu de conflictualité possible par la parole, entre les différentes expériences subjectives propres à chacun, lorsqu'il n'y a plus de reconnaissance commune d'un lieu de la parole extérieur à soi d'où chacun se réfère, c'est le diktat de la subjectivité

Attention Travaux de Philosophie Politique Sauvage - 27

Le diktat de la subjectivité

Entendu dans « A l’air libre », le très intéressant débat du 1 juin entre Rokhaya Diallo et Stéphanie Roza : « Race, classe, genre et gauche »

Extrait :

RD : « Je ne vois pas pourquoi vous seriez qualifiée pour m'expliquer comment on lutte contre le racisme ? »

L'animateur, « Pourquoi, parce que Stéphanie Roza est blanche ? »

RD : « Non, parce que j'ai 43 ans et ça fait 43 ans que je vis dans la peau d'une femme racisée en France »

RD est certainement tout à fait compétente pour savoir comment lutter contre les discriminations sous toutes leurs formes, mais, dans cette échange, elle légitimise cette compétence, non pas par rapport à une place symbolique de savoir, mais par rapport à la position subjective de son expérience propre en tant que noire en France. Ainsi, elle dit que SR serait moins qualifiée qu'elle parce qu'elle est blanche (elle récuse la question de l'animateur mais il s'agit bien de cela). Ce ne serait donc plus la capacité de réflexion et d'analyse au service d'une cause commune, liée à une expérience propre, qui serait au premier plan, mais uniquement l'expérience subjective de cette différence. Être blanc ou être noir n'est pas une identité, c'est un en-soi sartrien, un contingent indiscutable. Je parle de ma différence et non pas, à partir de ma différence et à cela, il n'y a rien à dire (Cela devient même un peu fou lorsqu'on parle de sa différence en terme de race et que l'on stigmatise l'autre qui utiliserait ce même terme).

Ce que dit Rokhaya Diallo de son expérience est forcément vraie » (si comme je le pense, elle est sincère), puisque son expérience lui est propre, lui est singulière. Mais ce n'est pas cette expérience singulière là qui est en jeu lorsque l'on parle d'une qualification ou d'une légitimité à parler d'un sujet sur le plan politique La position de «sachant» qu'implique cette qualification, ne peut exister que lorsque est reconnue par un ensemble, un savoir extérieur à soi, dont chacun posséderait une part, et seulement une part. L'expérience de RD en tant que femme noire en France ne peut être contestée, et cet en-soi là, a forcement été déterminant pour forger sa réflexion et orienter son action contre le racisme, et contre les discriminations, mais cette expérience ne peut faire l'économie d'une confrontation à la singularité de l'autre, sachant que ni l'une, ni l'autre ne détiennent LA vérité et LA solution sur le chemin à parcourir pour accéder à cet idéal commun. Je peux chercher à comprends ce qu'elle a pu vivre durant son existence et l'expérience qu'elle en a tirée. même si je ne peux m'identifier à elle, sur ces points en tout cas, du sexe et de la couleur de peau, sur ces points où nous sommes radicalement différents, sur ces points d'altérité. Ma vérité subjective d'homme blanc de plus de soixante ans, hétérosexuel, issu du prolétariat français et profondément de gauche, liée à mon expérience de vie, n'est pas la même vérité subjective que pourrait avoir une jeune femme noire, ou un transsexuel, ou un autiste, ou une lesbienne, ou un travailleur immigré, ou un sans papiers, ou un sdf... Pourtant, je me sens légitime à aspirer et a agir au mieux pour que ces minorités puissent bénéficier comme tout autre citoyen, d'équité et de justice. Pourquoi ? Parce que je me réfère à un extérieur à moi qui serait un idéal commun, de gauche en l’occurrence.

RD et SR ont un idéal commun, elles œuvrent toutes deux pour une société plus juste où aucune minorité ne serait spoliée ou dominée. Quelle est alors la nature de ce clivage qui semble les séparer aussi radicalement ?

SR fonde son discours sur une gauche issue des lumières et des révolutions du XVIIIèm et XIXém siècle dont les signifiants centraux sont la rationalité et l’universalité, la lutte pour la justice sociale étant le dénominateur commun de tous les êtres humains. Cette gauche là est venue renverser une société antérieure, religieuse pyramidale et continue à lutter contre les inégalités liées au système néo-libéral. SR ne peut naturellement faire abstraction de son expérience de vie subjective, (sa couleur de peau, son appartenance sociale, son origine ethnique, son genre) mais dans une pensée politique, cette expérience intérieur est liée, et mise au service d'un idéal extérieur à elle qui dépasse sa subjectivité propre. Le discours politique nécessite de céder de soi, de sa position subjective, pour reconnaître un idéal commun qui dépasse notre individualité. C'est là, la condition d'un rapport de conflictualité positif, c'est-à-dire structurant, entre son idéal propre et l'idéal groupal.

Je pense que RD a un idéal convergent avec celui de SR mais, lorsqu'elle s'exprime de cette façon, cet idéal n'est plus relié à un idéal extérieur à elle. Malgré toute la richesse de son argumentaire, sa position reste subjective. Ainsi, son discours ne tend pas à reconnaître les différences entre les individus pour lier ces différences vers un idéal commun, il tend à identifier les singularités de chacun comme seul idéal de liberté possible.

Cet exemple ne veut pas réduire la pensée de RD à cette position, mais je pense qu'il illustre bien le processus actuel de clivage des liens sociaux. Ce dénie de notre assujettissement à un extérieur à soi, idéal commun ou organisateur symbolique, selon le champ de pensée opérant, amène à une toute-puissance de notre position subjective.

C'est la position dominante actuel soutenue par l'individualisme absolu engendré par le système capitaliste. C'est la position générale que l'on retrouve sur les réseaux sociaux, dans les médias, dans le monde du travail, dans le monde politique. . Mais cette position d'une singularité subjective toute-puissante est impossible à tenir, car c'est une position imaginaire (Le Moi est une construction permanente en interdépendance avec notre environnement. Il n'y a pas d'identité propre à chacun, notre identité est le résultat, sur l'instant, d'un jeu d'appartenances multiples). Ainsi, pour tenir cette position « imaginaire » (monde de l'image et du virtuel), il faut sans cesse en l'autre, trouver du même que soi, et ainsi, il faut catégoriser le monde de façon binaire ; « Tu es identique à moi, tu es comme moi, ou tu es opposé à moi, donc menaçant mon intégrité ».

Lorsqu'il n'y a plus de jeu de conflictualité possible par la parole, entre les différentes expériences subjectives propres à chacun, lorsqu'il n'y a plus de reconnaissance commune d'un lieu de la parole extérieur à soi d'où chacun se réfère, c'est le diktat de la subjectivité.

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