Un monde sans limite et sans liberté

je crois qu'il nous faut mobiliser et conjuguer toutes nos capacités de réflexion et d'action dans tous les champs du savoir pour réinventer une société «à taille humaine»

Attention Travaux de Philosophie Politique - 19

 

Un monde sans limite et sans liberté

 

Aïe ça commence mal, parler de limites, ce n'est pas du tout tendance.

De quelles limites parle-t-on ? Des limites des ressources naturelles, limites de la croissance, des limites des possessions matérielles, limites de la jouissance sexuelle, des limites du possible et du pas possible, individuelles et sociales. Des limites de son corps, des limites du corps de l'autre, des limites du raisonnable et du déraisonnable. Des limites de l'univers, des limites du langage.

Cela fait beaucoup de limites En tout cas, cette notion de limites se retrouve à tous les stades et à tous les niveaux de notre condition humaine. Ce monde libéral à la folie, où les exemples délirants se multiplient (Véganes, libertariens, fous de Dieu, unisexes, complotistes de tout bord, algorithmes tout-puissants), ce monde que nous avons fait, cette réalité dans laquelle nous vivons, nous met en demeure de réinterroger l'originelle question des limites, et de trouver le chemin pour les retrouver. Pour cela, je crois qu'il nous faut mobiliser et conjuguer toutes nos capacités de réflexion et d'action dans tous les champs du savoir pour réinventer une société «à taille humaine».

L'idée de ce texte, et l'idée général de ce blog, vise modestement à cet objectif, en fonction de mes propres connaissances, pour le coup, elles, bien limitées. C'est par mon approche du discours psychanalytique que j'aimerai vous faire part de mes réflexions (il est certainement d'autres approches tout autant pertinentes pour s'interroger sur le sujet )

La psychanalyse est très mal vue aujourd'hui par à peu près tout le monde. Plus que cela, la psychanalyse est attaquée de toutes parts. Par les scientifiques, qui se sont érigés en nouveaux porteurs de vérités absolues (bien en peines en ce retour du Réel, à tenir cette place), par les «fachos » qui ont une horreur «viscérale» de toute subjectivité, par les matérialistes idéologiques et pragmatiques, et par une certaine culture récente, aveuglée d'imaginaire (cela demanderait à être développé). Pourtant, et probablement à cause de cela, si le discours psychanalytique n'a plus droit de cité dans ce monde d’hyper communication, c'est parce qu'il est éminemment subversif pour le système ultra-libéral dominant. Système où tout a été mis en place pour «occuper» l'espace réflexif de chacun Pour le «bi-polariser» et l'expurger de toute ambivalence et équivocité.

Depuis pratiquement son origine, à la fin du XIX siècle, la psychanalyse n'est que le fruit de malentendus successifs (peut-il en être autrement ?). Elle est née en même temps que la révolution industrielle, les grandes découvertes scientifiques et l'édification d'empires financiers, elle est née aussi dans un monde en «effervescent» intellectuelle, artistique et idéologique bouleversant les rapports au religieux, à la science, au symbolique, au politique. Elle est issue du soin, mais c'est très vite ouverte à la dimension sociale et philosophique de l'existence. «Le moi n'est pas le maître chez lui» est un axiome philosophique qui dépasse de loin, le cadre médical.

Cette révolution intellectuelle aura toujours du mal à «passer».

la psychanalyse, a été détournée, soumise, déformée, dévoyée, trahie et pervertie, jusqu'à aujourd'hui, où est reléguée dans un ghetto intellectuel où ne se jouent que des enjeux narcissiques ridicules, et où son action n'est malheureusement au service que de rares personnes privilégiées.

Mais bien au delà de son contexte historique et de son champ d’application psycho thérapeutique, bien au-delà du cabinet et de la cure, la psychanalyse est une philosophie de la praxis, c'est-à-dire une philosophie de l'engagement et de l'action. Si le moi n'est pas le maître chez lui, c'est qu'il est dans un perpétuel devenir, et c'est ce devenir qui le fait exister en tant qu'humain. C'est une pensée humaniste, et une véritable pensée humaniste est la seule véritable forme de pensée révolutionnaire.

Cynthia FLEURY dans « le soin est un humanisme »  « Tel est le chemin éternel de l'humanisme : comment l'homme a cherché à se construire, à grandir, entrelacé avec ses comparses, pour grandir le tout, et non seulement lui-même, pour donner droit de cité à l'éthique, et ni plus ni moins aux hommes. Quand la civilisation n'est pas soin, elle n'est rien».

Mais où est passée la castration symbolique primaire ?

Définir ce qui pourrait être à l'origine de cette notion de limites me ramène à un concept qui a mis par le passé, et qui continue à mettre sacrément le feu aux poudre dans le discours ambiant : le concept de castration symbolique primaire.

Parler de castration symbolique aujourd'hui  ?  C'est carrément de la provocation !

Au bûcher Freud!! Vous me direz, ce n'est pas la première fois que ses bouquins finiraient dans le feu  C'était quand déjà la dernière fois ? Ha oui, en 1933 à Berlin, mais c'est une autre histoire !... Quoique !!

Se référer à un concept tel que celui de la castration symbolique, en ces temps de confinement, de restrictions des libertés, de limites imposées et de sécurité globalisée peut paraître pour le moins incongru, voir même franchement passéiste et réactionnaire. Si là votre jugement est fait, pas de problème, arrêtez sur le champ votre lecture, vous avez sûrement plein d'autres choses à faire. Sinon, je vais essayé de développer l'idée qu'il y a bien un lien entre cette vieille notion rétrograde d'une castration symbolique et le monde liberticide d'aujourd'hui. 

 L'être humain est un drôle d'animal. Une sorte d'anomalie dans la chaîne du vivant. C'est peut-être pour cela qu'il a mis un tel bazar dans l'équilibre écologique de la planète. Cette espèce paradoxale ne se suffit pas à elle-même pour exister, il lui faut aussi avoir la conscience d'exister. Et il faut que cette conscience là, lui viennent des autres. Il naît deux fois. Une première fois dans le Réel du monde, et une deuxième fois à lui-même. Il est présent au monde mais pour vivre, il doit se le re-présenter, et pour cela, il a besoin d'autres humains. Il ne peut ainsi être libre d'être au plus prêt de lui-même, que si il est pris dans un bain d’intentionnalité, de pensées et de paroles qui interprètent ses actions et le nomme, en un mot, qui l'humanise. Il ne peut se sentir libre d'exister que si il est pris dans une chaîne humanisante.

Vous connaissez l'histoire de l'expérience que fit l'empereur Frédéric II, au XIII siècle ? Il voulait savoir si il y avait une langue innée à tout les humains ? Il fit élever 6 nourrissons avec tous les soins nécessaires à leur santé mais sans qu'aucune parole ne leur soi jamais adressée. Les bébés moururent les uns après les autres très rapidement.

Nous pourrions évoquer aussi le mythe de l'enfant sauvage qui a traversé toutes les cultures et toutes les époques.

 

La parole n'est pas à notre service de la nature. Nous sommes au service de la nature et de la parole

La castration symbolique primaire, c'est cela pour moi. C'est les limites qui conditionnent notre humanité. Peut-être pourrons nous un jour nous en passer, grâce à la science, à la technologie, à une hyper-réalité pour des hyper-humains hyper fliqués ?

Mais cette civilisation là, je n'en veux pas et au fond, j'ai confiance en l'insubordination viscérale des humains à continuer à inventer leurs propres limites.

 

 

 

 

 

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