La fin du monde ou la fin d'une histoire ?

La chaîne se délite du métier à tisser de l'humain, et les fils des histoires individuelles et collectives ont de plus en plus de mal à continuer la trame du tissu social.

Attention Travaux de Philosophie Politique - 23

La fin du monde ou la fin d'une histoire ?

Ce monde globalisé court à sa perte, c'est une évidence. Il ne s'agit plus d'une crise sociale, politique et économique ponctuelle, localisée à une région du globe, mais nous assistons probablement pour la première fois dans l'histoire, à une crise civilisationnelle englobant l'humanité entière. Pour la première fois, nous ne parlons pas de la fin possible d'une époque, mais de la fin possible de notre espèce même. Personnellement, je ne saurai dire si notre espèce, dans sa classification animalière, est menacée (l'homme a une capacité adaptative assez extraordinaire) mais notre singularité humaine, en tant que sapiens (du latin : Sapere, ce qui signifie à la fois saveur et savoir) risque bien, elle, d'être menacée.

Je me souviens avoir fait un rêve il y a quelques années qui m'a beaucoup marqué,. Je sortais de chez moi pour me promener dans mon quartier. Tout était semblable aux jours précédents; une animation ordinaire de centre ville en fin de matinée. Pourtant, je ne sais absolument pas pourquoi, mais à l'instant où je me retrouvais dans la rue, j'ai perçu immédiatement que la fin du monde avait eu lieu. Strictement rien n'avait changé mais plus rien n'existait comme avant. Et le plus extraordinaire, c'était que j'étais le seul à m'en apercevoir.

Il est vrai que notre monde est fait de représentations

Le fantasme collectif récurant dans l'histoire d'une fin du monde possible, a tout l'air cette fois de rejoindre le Réel. Une évidence se fait jour, les ressources naturelles vitales sont limitées alors que l'aspiration consumériste de l’humanité elle, est sans limites. Nous sommes à un stade de dérégulation tel, où un retour à une harmonie entre civilisation et nature, semble très incertaine. Aujourd'hui , l'idée de décroissance, qui semble faire son chemin comme une utopie en marche (et tant mieux!) reste encore trop, dans la doxa, comme une régression négative, un aveu d’échec en quelque sorte. Décroître, cela fait penser à dé-croire, dé-croire aux lendemains qui chantent, au petit Jésus soviétique et à la semaine des quatre jeudis (un clin d’œil aux anciens) Dé-croire en une abondance illimitée, mais penser la décroissance comme une répartition des ressources équilibrée c'est-à-dire, égalitaire. Sinon, comment agir pour la décroissance lorsque une infime minorité exploite et pollue la planète et le cerveau des gens, au détriment d'une immense majorité qui survivent ?

Ce monde globalisé court à sa perte, mais finalement, ce n'est peut-être pas ce monde globalisé qui cours à sa perte. Cette époque annonce peut-être autre chose, totalement autre chose. La fin d'une histoire qui a quelques milliers d'années, la fin du rapport de l'homme à ce qui le dépasse et donc, à ce qui le définit.

Il n'existe plus de sociétés traditionnelles proprement dites. La mondialisation du système capitaliste marchand et sa recherche de croissance illimitée, tend à court-circuiter tout ce qui est de l'ordre de l'immuable et du structurel. Il tend à désolidariser le tissu social. Le structurel dans le tissu social, c'est la «chaîne» du métier à tisser, le préétabli, le cadre permanent où sont installés les fils devant supporter la trame. Ce sur quoi va se figurer la trame du tissu aux différents motifs, là où se constituera la trame de l'histoire individuelle et collective .

La condition humaine est consécutive du nouage des ces différentes histoires.

L'histoire singulière du sujet

Les histoires mythiques collectives

L’Histoire comme récits d'histoires issus du passé

Idée d'une permanence de l'humain à travers la transmission des récits qu'il se fait de lui-même, énonçant son assujettissement comme sujet d'une histoire qui le dépasse.

Ce monde post-moderne aspire à s'affranchir de ces grands récits comme organisateurs symboliques, à la fois cadre limitatifs structurant, et carcans oppressifs, que constituent les mythes et les récits religieux, et les grandes idéologies égalitaires. Le fascisme renaissant et la radicalisation fondamentaliste religieuse, étant des modes réactionnaires contre ce total bouleversement.

Le discours généralisé des pouvoirs intellectuels et politiques actuels, repose sur un savoir scientifique au service de l'économie, comme un nouveau diktat en place de seule vérité comme seule réalité. Pourtant, il ne faudrait jamais oublier que les «théories scientifiques» sont des fictions comme les autres, et que l'économie est une science tout ce qu'il y a de plus "humaine". La surabondance pour tous, et l'homme trans-humain, libéré de toutes contingences physiques, aspirant à l'auto-engendrement  et à l'abolition de toutes souffrances et contraintes, et tout cela pour demain, est peut-être la plus grossière de toutes les histoires inventées par l'homme. Le Réel du retour des calamités naturelles de toutes sortes nous le rappel cruellement.  

La réalité comme seul Réel prise pour seule vérité. Voilà le discours techno-libéral actuel. ll n'y aurait plus de liens donc, entre la subjectivité individuelle et une réalité matérielle, imaginée comme seul Réel. Ainsi l'inconscient n'existerait plus, ainsi, il n'y aurait plus d'obscurité corrélée à la lumière mais des « zones » non encore éclairées. Ainsi, plus de place pour la réalité psychique, plus de place pour la subjectivité. Ainsi, puisqu'il n'y a plus de place pour la subjectivité et ses désirs inconscients, elle prendra toute la place et envahira toutes les instances. Les récits traditionnels religieux ou laïcs sont des matrices symboligènes nous permettant de nos représenter le monde, et ainsi, de faire des liens entre le Réel d'une nature des choses en soi inaccessible, et l'imaginaire de notre subjectivité. Le récit scientifique et matérialiste actuel, porté par le discours techno-libéral, nous dit qu'il n'y a pas de vérité autre que lui-même. Vérité et Réel sont confondus et/ou clivés, elles ne sont plus dans un rapport langagier. L'individu moderne est partagé entre un individu machine, ayant droit à toutes les innovations scientifiques pouvant assurer sa survie, ses capacités productives, son plaisir, sans tenir compte de toute la complexité des choix éthiques, et l'individu subjectif, exprimant désespérément ses affects dans l'arène public.

La chaîne se délite du métier à tisser de l'humain, et les fils des histoires individuelles et collectives ont de plus en plus de mal à continuer la trame du tissu social.

Les histoires nous transportent vers des réalités futures. Elles sont nos véhiculent pour traverser la vie. Elles sont le support de notre imaginaire vers une possible réalité commune. Elles permettent de com-prendre (prendre avec) le monde dans lequel nous existons, sans nous perdre, et limitent en nous, les angoisses existentielles liées à l'imaginaire d'une jouissance fusionnelle au Réel (une mise en abîme).

L'histoire, elle, commence un beau jour où cet animal dressé appelé hominidé a eu le temps et la sécurité nécessaire pour regarder autour de lui ce monde qui n'était pas lui. Monde qui donnait la vie et qui donnait la mort, qui donnait le plaisir et qui donnait la souffrance. Où il a commencé à s'imaginer ce monde dont il était le témoin. Où il s'est imaginé une finalité à sa présence dans ce monde. Où il a cherché à comprendre, à mettre du sens à cette présence et s'est posé la question du Pourquoi. Perpétuelle histoire fondatrice de l'émergence de la pensée issue du chaos initial, histoire universelle de l'origine. La genèse se décline sur tout les tons et dans toutes les langues. Dans la vallée de l’Indus, en Égypte, en Afrique animiste, dans le polythéisme et le monothéisme, tous parlent d'un souffle, d'une force, d'une conscience qui émergea mystérieusement un jour du chaos initial engendrant la condition humaine. Brahma, Prométhée , « L'arbre de la connaissance » et bien d'autres mythes qui transmettent perpétuellement cette histoire.

L'histoire à fait l'humain qui a fait l'histoire. Humain comme erreur de la nature ou humain comme paradoxe vivant ? Nous ne pouvons juger de ce que nous sommes puisque nous sommes ce que nous jugeons.

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