Monsieur le Président et les youtubeurs

Quand les représentants de la place symbolique du pouvoir ne montrent que des images populistes vides de sens LA politique n'est qu'un arrangement « pathologique » de ce que devrait être LE politique, qui est l’engagement existentiel de l'humain dans sa destinée collective, dans tous ses rapports aux autres et à toutes les échelles interhumaines.

Attention Travaux de Philosophie Politique Sauvage - 20  

 

Monsieur le Président et les youtubeurs

Quand les représentants de la place symbolique du pouvoir ne montrent que des images populistes vides de sens

 

Monsieur le Président de la République Française, Emmanuel Macron a tenu récemment un pari avec un duo de Youtubeurs pour faire l'article sur les gestes barrières. Si ces jeunes gens réalisaient je ne sais combien de vues avec leur clip, il les inviterait à tourner à l’Élisée – Lamentable ! - Plus fort encore ! les deux zigotos (peut-être au demeurant très sympathiques), lui retournent le défi. Si ils gagnent le pari, Macron (tient, quelque chose vient de s'écrouler dans le titre du Monsieur !) devra participer à un de leurs jeux diffusés sur le net.

Après tout, pourquoi pas ? Tout est possible dans la banalisation de ce nouveau monde.

«L'architecture symbolique de nos société » (Chantal MOUFFE) est passée de la verticalité à l'horizontalité. Les cathédrales gothiques s’élevaient vers le ciel pour la gloire de Dieu, les Gratte-ciels pour la gloire de l'argent. La forme symbolique que prend aujourd’hui ce monde internetisé et le télétravail, est l'horizontalité d'une toile extensive à l'infinie. Il ne s'agit pas de moraliser se renversement, de le regretter où de s'en réjouir, il s'agit d'en prendre conscience pour pouvoir continuer à penser.

Monsieur Macron est ce qu'il est en tant qu'humain, et l'opinion que je me fais de l'homme n'a aucune importance (intérêt clinique peut-être mais pas politique). Par contre la place qu'il occupe, elle, a une très grande importance pour moi, pour nous

Gouverner est un métier impossible disait Freud en 1937, un peu comme être père, on est à peu près sur de se planter. Pour accéder à cette place, il faut être intimement convaincu d'être le meilleur et chercher à en convaincre les autres. La part du doute, qui participe de la condition humaine, doit être assez insupportable, et c'est le dénie de la faille qui permet de jouir du pouvoir.

Ce président ne fait que s'inscrire dans la continuité d'un mouvement de délégitimation de cette place par un effacement de l’ordonnancement symbolique de la société. Nous sommes ainsi arrivée à une mascarade de pouvoir, où images et communications se substituent à l'engagement d'une parole véritable. Ce mouvement n'est pas récent mais l'explosion des moyens de communication et de diffusion d'images, grâce aux technologies actuelles, précipite le processus.

Pour ne cité que quelques exemples : Giscard le mauvais acteur et ses repas médiatisés chez les gens, qu'on appellera plus tard «d'en bas». Jospin l'honnête homme, (qui ne venait pas lui, du monde de la finance), avec sa sincérité d'ancien prof qui nous avouait l'impuissance du pouvoir politique à dominer la toute-puissance de l'économie marchande. Jusqu'à la folle arrogance perverse d'un Trump qui c'était vraiment identifié en roi du monde (Un roi qui se prend pour le roi n'est pas moins fou qu'un fou qui se prend pour le roi Lacan), en passant par Sarkozy qui jouait devant les caméras les caïds, mi canaille, mi sauveur : « Casse toi pauvre con » « la racaille au karcher ».

Et maintenant, le représentant actuel du peuple français, élu à cette place décisionnelle du pouvoir, qui joue à "copain-copains" avec de jeunes Youtubeurs avant de faire de grandes envolées lyriques sur le destin de la France, le devoir de mémoire, la cohésion nationale, le patriotisme,

Ainsi, cet événement, qui semblerait anodin me paraît tout à fait significatif d'une perversion de cette espace symbolique du pouvoir. Je m'explique :

Macron n'est pas un homme de parole, c'est un homme de double discours. Bien sûr, tous les hommes et les femmes politiques depuis toujours opèrent plus ou moins dans ce double-jeu.

Mais LA politique n'est qu'un arrangement « pathologique » de ce que devrait être LE politique, qui est l’engagement existentiel de l'humain dans sa destinée collective, dans tous ses rapports aux autres et à toutes les échelles interhumaines.

Le « En même temps » de Monsieur Macron pouvait bien être annonciateur de ce double-langage Dans ce slogan de campagne, il ne fallait pas entendre une volonté de rassemblement, de consensus mais une volonté d'emprise. D'une part, un discours pour se positionner comme « au dessus de la mêlé », investi par les français et par l'histoire, d'une tâche supérieur à une place d’exception, et, "en même temps", au nom d'un égalitarisme pseudo démocratique (la démocratie ce n'est pas faire croire aux gens qu'il ont le pouvoir, pour les humilier par la suite, voir les consultations citoyennes), tenir le discours d'une figure imaginaire complice et fraternelle. Ainsi peut-on se mettre à toutes les places en se permettant de dire tout et son contraire, d’encenser et d'humilier en même temps, d'infantiliser et de culpabiliser, et surtout, "d'enfumer" le monde. De donner l'illusion aux autres qu'il est possible de ne pas choisir, qu'il est possible d'échapper à la castration symbolique, c'est-à-dire qu'il est possible pour chacun de faire comme lui, de suivre son exemple. Et pour cela plus besoin de pensées politiques, plus besoin de droite ou de gauche, plus besoin d'idéal et de désillusions castratrices, il suffit de "prendre ses désirs pour des réalités"; au sens premier du terme.

Finalement, Monsieur Macron est bien à l'image de son temps (lui et bien d'autres) Ils ne sont pas au service DU politique mais se servent de LA politique pour jouir du pouvoir.

C'est contre ce système que nos luttes doivent se mener. mais il faut faire très attention de ne pas jeter la fonction du pouvoir symbolique avec l'eau du bain démocrate.

Cette place de pouvoir symbolique est justement symbolique, c'est-à-dire que c'est une place vide que nous incarnons à travers la figure d'un homme ou d'une femme. Le symbole, (du grec SIMBOLON morceau de terre cuite) c'est les éclats d'une même poterie que les hommes et les femmes d'une même famille ou communauté se distribuaient avant de se séparer et qui leur permettaient de se reconnaître comme semblable à travers le monde. C'est le signe, c'est le langage, c'est le nom, Son attribution définit l'individu dans son appartenance humaine : DEFINI (à la fois FINI c'est-à-dire le limite, et le DE fini, lui ouvre tous les champ du possible).

Cette poterie existe et n'existe pas en soi. Autrement dit, c'est un espace potentiel d'où s'organise le possible du collectif (la maison commune, l'arbre à palabre où chacun parle de sa place, mais où il est une place d’exception représentative de la volonté commune )

L'homme ou la femme investi dans cette place symbolique met du sens à ce qui est possible de réaliser et décide in fine au nom du groupe. Cet espace n'appartient à personne mais il doit être reconnu comme différant de son propre désir, et investi. C'est ce que l'on pourrait appeler en psy l'espace tiers de la relation. Si il n'y a pas cet espace tiers, tout se vaut, tout est possible, donc rien n'est possible. C'est la guerre de tous contre tous avec des collages communautaristes à l'infini.

Bien surs, cette position suppose une castration tout aussi symbolique, dont le discours actuel tendrait à nous dispenser (c'est peut-être pour cela que celle-ci revient cruellement par le Réel d'une pandémie)

Cet espace est investi par un élu (élu du groupe par amour et/ou par soumission ou les deux). L'incarnation de cette place n'est jamais absolue, jamais définitive, et est heureusement régulièrement remise en question. Cette place de pouvoir peut aussi être investie par la force, mais tôt ou tard, son maintient ou son renversement sera soumis au désir conscients et inconscients du groupe.

 

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