Faut-il se réjouir ou pleurer la désaffection des urnes?

Faut-il se réjouir de ce désaveu massif de la majorité de la population pour la politique actuelle et pour les hommes et les femmes qui la représentent ? OUI, si il s'agit bien de la politique actuelle et NON si il s'agit DU politique qui est fondamentalement l'aspiration à d'une forme d'organisation suffisamment bonne pour « la cité ».

Attention Travaux de Philosophie Politique Sauvage - 28

Faut-il se réjouir ou pleurer la désaffection des urnes ?

Un tiers de la population a voté. Moins de 20°/ des jeunes entre 18 et 30 ans.

La démocratie se meure, la démocratie est morte. Mais de quelle démocratie parle-t-on ? Depuis des décennies, un long processus d’effondrement s'est opéré au sein des organismes étatiques et institutionnels. Aujourd'hui, est-ce que cette cinquième république sclérosée au plus au point, sans idéaux ni créativité, repliée sur sa propre survie et son propre corps, est-ce que cette république là, est encore représentative d'une véritable démocratie ? Je crois bien que la réponse est dans la question. Les pseudos débats partisans ne cherchent à aucun moment à soulever la question de fond de cette désaffection qui va bien au-delà d'un simple désengagement conjoncturel. Les gouvernements qui se sont succédés depuis 1945 et le conseil de la résistance, ont progressivement cédé leurs pouvoirs représentatifs à un système capitaliste qui s'est peu à peu mondialisé. Ces dernières élections de juin 2021 à donné à voir la phase ultime, le summum même de la collusion totale du gouvernement avec le monde marchand et les intérêts privés.

Un simple exemple parmi cent autres: Darmanin avait sous-traité la distribution des professions de foi électorales des différents partis à une entreprise privée qui manifestement n'a pas fait son travail (distribués par du personnel précarisé). Ainsi, un nombre indéterminé mais apparemment énorme de foyer n'ont pas reçu ces documents. Monsieur Darmanin est alors auditionné au sénat et parle de « couac », on parle d'un regrettable dysfonctionnement, La sous-traitance à une entreprise privée d'une action devant faire partie d'un temps fort éminemment symbolique pour le bon fonctionnement de la démocratie n'a siccité aucune réaction dans les médias officiels. Aucun commentaire sur ce que représente l'intrusion d’intérêts privés dans une décision publique. Pour répondre à cette désaffection de la population pour les élections en particulier, et pour la politique en générale, il est même envisagé de recourir au vote à distance grâce à une application internet. Après le travail à distance, les achats à distance, le vote à distance , pour le plus grand bénéfice d'un capitalisme omniprésent. La plus grande partie des organisations politiques actuels font le jeu de ce mode pseudo-moderne dématérialisé, et cherchent à colmater le vide qui s'opère de plus en plus entre la fonction DU politique (du grec Politis : « cité », dans le sens d'une organisation communautaire) et la politique telle qu'elle s'opère actuellement, qui n'est finalement qu'une façon plus ou moins « soft », (en France en autre, mais cela peut changer très vite), de maintenir les citoyens sous ce système néolibéral.

Alors, faut-il se réjouir de ce désaveux massif de la majorité de la population pour la politique actuelle et pour les hommes et les femmes qui la représentent ? OUI, si il s'agit bien de la politique actuelle et NON si il s'agit DU politique qui est fondamentalement la recherche d'une forme d'organisation "suffisamment bonne" pour gérer « la cité ».

L'aspiration humaine à pacifier la violence fondamentale des pulsions individuelles pour édifier des organisations communautaires structurées est vieille comme le monde, c'est de cette aspiration que naissent les civilisations. Cette pacification passe par des organisateurs symboliques et ne se fait pas sans faire violence aux désirs individuels d'une jouissance sans limites. L'histoire nous a montré à quel point ces organisations symboliques pouvaient faire violence à l'individu. Le dicton populaire résume très bien cet axiome : « la liberté de l'un s'arrête où commence celle de l'autre ». Chaque civilisation comme chaque génération doit en faire l'expérience.

A l'époque de la démocratie grecque antique, le symbole « Symbolon », était un tesson de poterie brisée. Ces tessons étaient partagés entre citoyens d'une même cité. Lorsque ceux-ci se réunissaient à nouveau, chaque tesson mis ensemble pour reconstituer la poterie ou l'objet initial, attestait de l'appartenance de chacun à la communauté donc de sa légitimité à en bénéficier des droits et à en assumer les devoirs. L'objet n'avait de valeur que reconstitué et chaque citoyen ne pouvait posséder totalement cet objet de pouvoir représentant le groupe. L'objet « potentiel » appartenait à la fois à tout le monde et à personne. Une société se bâtit sur du symbolique, sur des organisateurs symboliques qui font liens entre humains. Cet objet « potentiel » qui est figure, qui est représentation, cet espace symbolique (l'agora), c'est l'espace DU politique dont chacun devrait détenir une clef.

Ce monde techno-libéral mondialisé déconstruit cet espace symbolique de pouvoir, dont chaque sujet est à la fois créateur et soumis. Il atomise chaque sujet et le restreint à un individu pris dans sa propre subjectivité. Il détruit les liens d'appartenances pour ne garder que les liens de profits, d’intérêts, de similitudes. Il produit de l'identique, du même, du consommable, du "plus à jouir", et dénie le manque du à l'altérité.

Il nous faut réinventer la démocratie, et si cette désaffection pour la politique actuelle signifie le besoin d'une rupture totale avec ce système techno-libéral gangrenant toutes les sphères de la société jusqu'au plus intime de chacun, pour réinventer d'autres forment démocratiques, nous pouvons nous réjouir. Mais si cette désaffection pour la politique actuelle signifie une désappropriation de cet espace symbolique de pouvoir vers une fuite en avant individualiste et communautariste (qui est pour moi une réponse défensive totalement inverse d'une aspiration commune universaliste), alors, l'effondrement et/ou l'autoritarisme n'est pas loin.

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