Peut-on parler des théories du complot autrement? L'exemple de l'affaire de Roswell

La fameuse "affaire de Roswell", cette histoire de crash de soucoupe volante en 1947, occupe une place de choix dans de nombreuses théories du complot qu'on peut rencontrer aujourd'hui sur internet. Mais le récit de cette histoire permet de soulever quelques questions à propos de la manière dont on discute ce qu'on appelle « théories du complot ».

Aujourd'hui les débats de société, les débats sur les questions politiques, économiques etc sont inséparables des questions soulevées par ce qu'il est convenu d'appeler « théories du complot ». Il ne se passe plus une journée sans que le débat public ne conduise à des prises de position, à des enquêtes, à des sondages, à des constats de la part de figures publiques, d'universitaires et de nombreux internautes sur ces thèmes du complotisme et du conspirationnisme. La société aurait basculé dans la croyance à toutes sortes de complots plus ou moins imaginaires et, pris dans le délire des commentaires sur internet, les gens seraient devenus incapables de distinguer entre les faits et les scénarios délirants sur l'état du monde commun.

Evidemment, il peut sembler difficile, lorsqu'on constate le niveau atteint par certains discours, comme ceux des militants de QAnon, de discuter l'existence et l'importance de ces croyances complotistes, ou leur caractère délirant. Pourtant, ce débat renvoie à d'autres débats qui auraient dû nous conduire à faire l'effort de poser ces questions autrement. Si on veut précisément conduire un débat de qualité sur la place occupée aujourd'hui par ces théories, il est important de commencer par faire l'effort de documenter ces histoires et aussi par faire un autre effort, celui de les problématiser correctement, d'identifier les bonnes questions. Tous les chercheurs en sciences sociales et politiques devraient le savoir, il ne sert à rien de discuter sur les phénomènes sociaux si on ne commence pas par faire de réelles enquêtes et si on ne fait pas l'effort d'utiliser des outils méthodologiques rigoureux pour soulever de véritables questions, sans se contenter des questions de sociologie spontanée qui caractérisent souvent le débat public.

Or le problème que pose aujourd'hui une bonne partie du débat sur les théories du complot, c'est qu'il se limite justement trop souvent à faire passer pour une analyse sérieuse ce qui renvoie en fait à une sociologie d'une rare indigence, notamment parce qu'il renvoie à de vieilles catégories, celle d'irrationnel, de croyance populaire, un ensemble de discours et de théories qui viennent tout droit des discours de l’Église médiévale contre les superstitions populaires et des discours colonialistes contre la pensée prélogique des « primitifs », en passant par la mise en cause des « superstitions paysannes » et des « délires des foules » au tournant des 19e et 20e siècles.

Peut-on vraiment espérer poser correctement le problème des théories du complot au sein de notre société en reprenant des catégories qui ont été depuis belle lurette démontées par un certain nombre de travaux d'historiens et d'anthropologues que plus personne n'oserait contester ?

Pourtant lorsqu'on regarde le niveau moyen des interventions d'universitaires dans les médias sur ce complotisme, on constate que ces chercheurs ont allègrement fait l'économie de consulter les travaux de l'historien Michel de Certeau, de l'anthropologue Jack Goody, de l'historienne Elisabeth Eisenstein ou du philosophe et anthropologue Bruno Latour, pour remonter directement aux discours issus de ce qu'on appelle en anthropologie l'idéologie du Grand Partage, bref l'idéologie qui a permis de justifier le pillage en continu des autres cultures et de l'ensemble de la planète, avec les résultats que plus personne n'ignore désormais puisqu'ils constituent aussi une grosse partie de notre actualité (cf la liste de crises, épidémies, pollutions des océans, destructions d'espèces qui rythment sans fin les nouvelles).

Outre le fait de reprendre des catégories « rationalistes » qui ont fait la démonstration de leur manque de cohérence, les discours qui usent et abusent de la dénonciation des croyances populaires sous couvert d'analyse du conspirationnisme s'appuient souvent sur une méconnaissance assez surprenante des dossiers dont ils prétendent rendre compte. Il est vrai que ces sujets sont tellement méprisés par la plupart de ceux qui se présentent comme critiques face à l'irrationnel que très peu d'entre eux se donnent seulement la peine de documenter sérieusement ces sujets. « Pourquoi perdre du temps à documenter l'histoire de ces théories délirantes venues souvent des Etats-Unis puisqu'on sait précisément que ce sont des théories délirantes ? Pourquoi devrait-on faire l'effort de réaliser des enquêtes sérieuses sur le développement de ces idées puisque de toute façon tout le monde est d'accord pour dire qu'il s'agit de pensée irrationnelle et de biais cognitifs ? »

Certes mais justement cette paresse aurait dû nous alerter sur ces discours qui permettent à tout le monde de s'improviser chercheur en sociologie ou en sciences cognitives et de multiplier les vidéos « zététiciennes » sur internet. Et encore une fois si on remonte aux discours qu'on tenait il y a encore quelques décennies sur les « sauvages », sur les « paysans » ou sur les « foules irrationnelles » qui ignoraient soit-disant le théories de Copernic, on retombe sur cette pseudo-sociologie dont les sciences sociales ont montré le manque de rigueur. Peut-on vraiment prétendre discuter de manière rigoureuse des « croyances populaires » dans faire l'effort de documenter sérieusement ces croyances et sans déconstruire cette notion pour le moins problématique de « croyance » ?

Il se trouve que lorsque je faisais mes études, et alors qu'on ne parlait pas encore de « théories du complot », j'ai longuement enquêté sur certains de ces discours qui se trouvent être à l'origine d'une partie du conspirationnisme actuel. A l'époque ces sujets n'intéressaient quasiment aucun chercheur en sciences sociales. Aussi quand ces sujets sont devenus d'actualité à la fin des années 1990, dans la foulée du succès de séries TV comme X-Files et un peu avant le succès des théories de Thierry Meyssan sur les attentats du 11 septembre 2001, les chercheurs se sont précipités sur ces thèmes pour avoir quelque chose à dire à leur sujet . Et c'est à cause de cela qu'ont fleuri toutes ces analyses qui ont surtout eu pour point commun de manquer jusqu'à la description même du phénomène qu'elle prétendent expliquer.

Ces sujets sur lesquels j'étais l'un des seuls à m'informer à la fin des années 1980 et au début des années 1990 sont devenus inséparables aujourd'hui des débats incessants sur les théories du complot. Je voudrai donc proposer de les reprendre en décrivant sérieusement la manière dont ces thèmes se sont mis en place au sein de notre culture et en essayant de soulever à leur sujet les véritables questions qui méritent d'être posées, en évitant ces discours de dénonciation des croyances populaires qui permettent surtout d'éviter de mettre en place la critique pourtant nécessaire du discours de nos « élites » qui défendent un modèle de société et de rapport à la nature qui est incontestablement aussi crank, sinon plus, que celui des amateurs de fake news et de théories du complot.

Sans parler du fait qu'une bonne partie du discours de nos élites peut être lui-même qualifié sans exagération de fake news et de théories complotistes. Qui a oublié la « nouvelle » ministérielle sur l'attaque de la Salpêtrière par les Gilets Jaunes ou la théorie présidentielle selon laquelle Christophe Dettinger était manipulé par l'ultra gauche ? Pourtant lorsque des sociologues interviennent dans les médias pour parler des théories du complot, c'est rarement pour symétriser les discours « populaires » et ceux de nos « élites ». Dommage. Comme Gaston Bachelard le disait à ses élèves, lorsque vous sortirez de la Sorbonne avec votre diplôme, vous pourrez prendre deux directions. Vous pourrez remonter le boulevard St Michel et après des efforts, ironisait-il, vous finirez peut-être au Panthéon. Ou vous pourrez choisir la facilité, descendre le boulevard St Michel et vous finirez alors très probablement… à la préfecture de police. Il semble qu'un certain nombre de sociologues n'ont pas les états d'âme qui caractérisaient Bachelard.

Peut-on parler de l'affaire de Roswell autrement? © Pierre Lagrange

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