Pourquoi les rumeurs passent-elles leur temps à dire des choses fausses ?

Les rumeurs (a.k.a. fake news) sont une des plaies de notre société. Pendant qu'on en démonte une, dix autres surgissent. Comment faire pour contrer leur propagande? Mais est-on sûr d'avoir bien posé le problème des rumeurs et de leur signification? Essayons de reposer ce problème autrement grâce au mathématicien grec Thalès (oui, celui qui réussit à mesurer les pyramides sans les escalader).

Pourquoi faisons-nous circuler des histoires fausses?

« Le nuage de Tchernobyl arrêté à la frontière. » « Des décalcomanies destinées aux enfants sont imprégnés de LSD. » « Un tract circule avec une liste d'additifs ajoutés dans les aliments qui sont dangereux pour la santé. » « Des fauves rodent dans nos campagnes. » « Des vipères sont lâchées par hélicoptère. » Etc. Les rumeurs (on parle plutôt de fake news de nos jours, mais c'est presque la même chose) passent leur temps à affirmer des choses qui sont fausses.

Dès qu'on creuse, on se rend compte que non personne n'a dit que le nuage de Tchernobyl avait été arrêté à la frontière (la Ligne Maginot n'avait déjà par réussi à arrêter les Allemands, alors imaginer une frontière politique, un trait sur une carte, en train de stopper un nuage radioactif…). On découvre que si les services des eaux et forêts s'avisaient de lâcher des vipères dans des caisses depuis des hélicoptères, ces pauvres bêtes ne survivraient sans doute pas à l'exercice. Les décalcomanies au LSD n'existent pas. Il n'y a pas non plus de chemtrails, les avions de ligne ne larguent pas des produits toxiques dans l'atmosphère. Etc. Chaque fois les enquêtes font chou blanc : les rumeurs débouchent sur des… rumeurs précisément.

Les sociologues face aux rumeurs

Des sociologues étudient depuis longtemps ces rumeurs. Dans certains cas, ils ont montré la manière dont la rumeur se révèle êtreune informationtrès déformée basée sur une autre information qui elle est réelle. Mais la rumeur a tellement déformé l'information initiale que l'histoire qui circule n'a plus le moindre sens.

Dans certains cas aussi, très rares, les rumeurs se révèlent vraies. Par exemple pendant des années la rumeur selon laquelle Mitterrand était malade a circulé et a régulièrement été dénoncée par les chasseurs de rumeurs. Pourtant elle était fondée. Mais on se demande alors si la rumeur a vu juste parce qu'elle est bien informée ou simplement parce que, sur le nombre de rumeurs qui circulent, il finira bien par s'en trouver une qui de temps en temps collera avec la réalité découverte entre temps. Bref même quand la rumeur tombe juste, on soupçonne que ce n'est pas en raison de sa capacitéintrinsèque à dire la vérité.

On en est donc sans cesse ramené au point de départ : les rumeurs sont des histoires qui sont fausses et on se demande pourquoi les gens passent une partie de leur temps à colporter de telles histoires fausses. Qu'est-ce qui leur passe par la tête ? Qu'est-ce qui nous passe par la tête, devrions-nous même dire car nous ne sommes pas étrangers, nous tous, à ce processus, à commencer par ceux qui se targuent de chasser les rumeurs. Je me souviens d'un ami, grand spécialiste des rumeurs, qui m'assurait au début des années 1990 que son frère médecin avait une collègue qui avait vu une actrice célèbre dans une unité de soin intensif. L'actrice dût venir démentir la chose sur un plateau de télévision. Si vous aviez vu la tête du chasseur de rumeur.

La légende de Thalès au pied des pyramides

Il y a une piste qui me semble-t-il n'a pas été explorée par rapport à ces rumeurs, c'est le rapport que la rumeur construit dans notre société entre la culture orale, qu'elle incarne, et la culture écrite qui permet, elle de transmettre beaucoup d'informations techniques car la mémoire est externalisée, fiable, facile à déplacer et à retravailler. Et cette piste renvoie aux travaux qui ont pu être fait sur les contes et les folklores dont on peut penser raisonnablement qu'ils entretiennent des liens étroits avec la question des rumeurs. Dans les deux cas, il s'agit de diffuser de petites histoires qui sont présentées comme ayant un aspect exemplaire (un peu comme les exempla justement, ces histoires religieuses qui formaient la base de la prédication au Moyen Age, voir les travaux de Jacques Berlioz et de ses collègues à ce sujet).

Si on fait le lien entre les rumeurs et les contes, folklores, exempla et autres légendes qui ont construitle contenu des cultures orales par le passé, passéoù la culture écrite était plus rare, il me semble qu'on peut commencer à formuler une hypothèse intéressante sur la signification des rumeurs.

Pour cela je voudrai rapprocher nos rumeurs, par exemple cette histoire à propos du nuage de Tchernobyl arrêté par la frontière, avec une très vieille légende qui remonte à la Grèce antique : la légende de Thalès au pied des pyramides. Thalès en train de calculer la hauteur de la pyramide par un simple rapport entre l'ombre de son bâton et l'ombre projeté par la pyramide.

Nous avons tous entendu cette histoire, nos profs de math nous la racontent lorsqu'il s'agit d'aborder le théorème de Thalès. D'ailleurs, si j'essaie de me souvenir de ce satané théorème, n'étant pas matheux, j'en suis incapable. Mais je me rends compte que l'histoire de Thalès en train de planter son bâton pour comparer son ombre avec celle de la pyramide me permet de comprendre l'essentiel du théorème sans avoir à me souvenir des termes précis de celui-ci. Evidemment si je tape sur mon moteur de recherche préféré (pas celui qui vous surveille sur internet, celui qui donne de l'argent à vos ONG préférées comme Sea Shepherd par exemple, mais je m'égare) si je tape donc l'expression théorème de Thalès, les explications précises vont tomber en un millième de seconde et je n'aurai plus de questions à me poser.

Culture orale vs. culture écrite

Mais si je me projète un instant dans la culture grecque de l'époque de Thalès, personne alors n'avait le loisir de consulter internet et très peu de gens avaient même la possibilité d'accéder facilement à des livres, à des informations stockées sous forme matérielle.Je ne sais plus si alors la bibliothèque d'Alexandrie avait déjà brûlé ou non mais de tout façon la bibliothèque était forcément loin de tout à cette époque, même en étant à Alexandrie.

On peut donc penser qu'à cette époque, ce n'est pas le théorème qu'on racontait dans les cours de math de l'époque (« que nul n'entre ici s'il n'est géomètre »), c'était plutôt la légende qu'on transmettant, légende grâce à laquelle on pouvait ensuite reconstituer le théorème.

L'idée à laquelle je veux en venir c'est que, dans une culture orale, où l'écrit est rare, une telle histoire n'est pas juste une légende qu'on raconte en plus du théorème, c'est le récit qui permet de faire circuler très facilement le théorème sous une forme certes légendaire et inexacte historiquement, mais facile à mémoriser. Une fois qu'on a entendu une fois la légende de Thalès, on ne l'oublie plus, on la garde en mémoire à vie. C'est même l'aspect très étrange de ces contes et légendes par rapport à tant de contenus techniques qu'on se donne du mal à mémoriser sans y parvenir : il suffit d'entendre une fois un de ces contes et légendes pour qu'on le mémorise à vie. On ne l'oublie plus. Il est fixé, comme un bocal sur une étagère. Et du coup on peut imaginer que dans une culture orale, aussi étonnant que cela puisse paraître par rapport à notre volonté de rigueur, d'exactitude, ce sont ces légendes, ces histoires totalement imaginaires, inventées, ces rumeurs pour tout dire, qui permettaient d'assurer la transmission d'une partie des informations qui sans cela n'auraient pas pu être mémorisées.

Des rumeurs politiques

Je pense que vous voyez où je veux en venir. Si on reprend maintenant nos histoires de rumeurs sur le nuage de Tchernobyl ou sur d'autres sujets que les sceptiques passent leur temps à décortiquer, à vérifier, pour conclure immanquablement qu'elles sont fausses et qu'il est inquiétant de voir les gens adhérer à autant de fables, il y a peut-être une autre manière d'aborder ces histoires. Il est peut-être moins intéressant de se demander si ces histoires sont vraies que de se demander ce que ces histoires permettent de transmettre comme contenu par rapport à ce qu'il faudrait mémoriser pour pouvoir transmettre des énoncés vrais et techniquement valables.

Certes,répétons-le,personne n'a jamais dit que la frontière avait arrêté le nuage de Tchernobyl mais cette rumeur ne cesse de circuler et d'être évoquée chaque fois qu'il est question de sécurité nucléaire et même si elle est fausse, elle concentre en elle un condensé de l'attitude des experts de l'époque qui avaient tenté de quelque peu nous enfumer sur la circulation du nuage et sur sa dangerosité. Tout se passe comme si la culture populaire, la culture orale avait trouvé un moyen de contourner l'information officielle et de fixer dans la mémoire collective le fait que les experts et les autorités s'étaient tout de même un peu moquées du monde au moment où le public demandait légitimement à être informé sur ce qui venait de se passer en Ukraine.

Donc l'idée que j'avance est que si on cherche à vérifier l'exactitude de ces rumeurs on fait fausse route, car la lettre de ces histoires n'est pas ce qui importe. Ce qui importe c'est qu'elles permettent de facilement mémoriser une histoire, un événement, de le rapporter à d'autres événements et de faire circuler une sorte de morale populaire, et parfois de contenu technique (Thalès) en mobilisant des trucs mnémotechniques qui seraient très difficiles à activer sur des contenus techniques plus complexes (essayez avec les tables de multiplication).

Dans un monde saturé d'informations qui voyagent en tous sens, et où il est impossible à chacun d'entre nous de retenir des contenus techniques précis, ces rumeurs permettent néanmoins de fixer la mémoire de certains événements et de construire une sorte de contre-discours populaire qui fourniraainsi toujours une réponse à certaines formes d'expertises et de paroles officielles.

Le problème de la rumeur n'est pas d'être vraie ou fausse mais de permettre de mémoriser aisément une opinion partagée sur un événement et de la faire circuler dans la mémoire collective en l'y ancrant de manière définitive.

Thalès mesurant le périmètre de la Zone 51

A partir de cette idée, je me permets de revenir un instant à un autre article que j'ai consacré aux rumeurs sur la Zone 51. Je pense que les histoires de complots à propos de la Zone 51, Roswell etc, remplissent une fonction à peu près similaire. Il s'agit moins d'affirmer des vérités sur ce qui se cache dans ce périmètre militaire que de permettre de conserver dans la mémoire collective les doutes et les interrogations sur l'absence de transparence de nos élites et sur le fait qu'une partie de ce qui se construit au sein de notre société se fait sans notre consentement en détournant quelques peu les possibilité offertes et structures mises en placepar la démocratie. Certes il y a des gens pour dire que « pas du tout, le problème de la Zone 51 c'est que des ET et des soucoupes écrasées y sont cachées », mais pour la plupart d'entre nous qui ne passons pas notre temps à enquêter sur les secrets extraterrestres de l'armée américaine, cette question est sans doute secondaire par rapport au problème principal qui concerne l'absence totale de transparence d'une partie de nos institutions.

Et le fait que le folklore au sujet de la Zone 51 s'est développé à partir de la fin des années 1980, donc à une époque où la parole de certains grands groupes industriels et des gouvernements commençait à être de plus en plus remise en question, dans la foulée d'affaires retentissantes comme le Watergate, les révélations du Washington Post sur la guerre du Vietnam, ou des procès contre l'industrie du tabac pour mensonge sur la dangerosité des cigarettes (en attendant les autre procès qui se sont alors multipliés sur les OGM etc), ce fait n'est sans doute pas un hasard.

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