Les missions lunaires et les limites de la preuve photographique

Les photos des sites d'alunissage réalisées par des sondes spatiales prouvent-elles que l'homme est allé sur la lune? Le problème c'est que ces photos sont bien difficiles à interpréter, la plupart d'entre nous étant parfaitement incapables d'y voir le moindre détail précis. Ce genre de débat invite à jeter un autre regard sur les images et sur la question des preuves.

Des anomalies sur les photos de la lune

En 1976, un Américain, George Leonard, publie un livre intitulé Somebody Else Is on the Moon. (traduit en français sous le titre: Ils n'étaient pas seuls sur la lune) Sa thèse : les photos de la lune prises par les missions spatiales montrent des activités qui ne sont pas normales mais qui indiquent la présence d'autres êtres sur la Lune. Le livre contient de nombreuses photos sur lesquelles des centaines de milliers de lecteurs se sont usés les yeux à tenter de voir les machines que l'auteur décrivait. A force de volonté, certains ont réussi à repérer les objets insolites, ici un pont jeté au-dessus de la mer des Crises, ailleurs une sorte de grand bulldozer en train de façonner les bords d'un cratère. Les critiques ont fait remarquer que les preuves de Leonard se trouvaient souvent à la limite de la résolution photographique, là où les détails de surface se noient dans les pixels (ou à l'époque, la trame) de l'image. Le livre de Leonard appartient à cette littérature dite conspirationniste qui affirme tour à tour que nous ne sommes pas allées sur la lune ou bien que d'autres, des ET, occupent déjà notre satellite. Et le point commun de ces auteurs c'est de discuter les preuves photographiques, de détecter telle ou telle anomalie sur des photos.

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Depuis des années la NASA ou différents intervenants essaient de répondre à ces arguments, notamment à ceux qui affirment qu'on n'est pas allé sur la lune. Et on peut trouver sur internet des tas de photos des zones où les missions Apollo se sont posées. « Regardez, vous voyez bien que ça a eu lieu, vous voyez le Lem posé dans le petit cratère, et tel élément d'équipement installé un peu plus loin. » Le problème quand on regarde ces photos, c'est que les détails à y voir sont si petits qu'on les distingue à peine et qu'il faut que quelqu'un ou qu'une légende nous dise quoi voir et à quoi c'est censé ressembler. Si on compare ces photos à celles de George Leonard, le moins que l'on puisse dire est qu'elles se ressemblent beaucoup. On ne voit pas tellement plus de choses sur les photos de Leonard que sur les photos de la NASA censées prouver la réalité des missions Apollo. Ou plus exactement, si ces photos n'étaient pas accompagnées de nombreuses légendes, la plupart d'entre nous passerait à côté sans même repérer quoi que ce soit. Dans les deux cas !

Une des photos d'engins extraterrestre roulant sur la lune publiée par George Leonard dans son livre. Une des photos d'engins extraterrestre roulant sur la lune publiée par George Leonard dans son livre.

Chercher la preuve ou reformuler la question de la preuve?

La question n'est donc pas de présenter des preuves photographiques pour ou contre ceci ou cela mais de se demander « comment faire la différence entre les photos des amateurs de complots qui voient des ET sur la lune ou qui voient que les missions Apollo ont été filmées en studio et les photos de la NASA qui montrent la réalité des missions Apollo ? »

Photo du site d'alunissage d'Apollo 17 prise par la sonde Lunar Orbiter. Photo du site d'alunissage d'Apollo 17 prise par la sonde Lunar Orbiter.

Avant d'essayer de répondre, deux autres anecdotes qui montrent que ce problème concerne une très large gamme d'activités humaines : dans un de ses livres, Robert Kennedy raconte qu'en 1961 lors de la crise des missiles de Cuba, la CIA a organisé une réunion à la Maison Blanche pour montrer aux frères Kennedy et à leur staff les photos prises par l'U2 des installations de missiles que les Soviétiques étaient en train d'installer chez Fidel Castro. Robert Kennedy se souvient que lui et son frère étaient dubitatifs face aux photos. Ils ne parvenaient pas à voir le moindre missile soviétique. Ce que les experts analystes de la CIA leur désignait comme autant de preuves leur paraissait ressembler tout au plus à une sorte d'aménagement pour terrain de golf (chacun ses critères!!).

De même si on ouvre un livre comme celui de R.V. Jones (Most Secret War) qui fut l'un des premiers physiciens anglais à repérer les V2 pendant la guerre, on y trouve des photos prises lors de mission de reconnaissance aérienne au-dessus des territoires allemands que l'auteur présente comme preuves de l'existence des V2 et qui ont conduit les alliés à organiser des raids pour bombarder ces installations et notamment celles de Peenemünde. Problème pour le lecteur: il est très difficile de voir ces fusées et s'il ne s'était agi de physiciens disposant d'un bagage très particulier conduisant à faire certains types de rapprochements, il aurait été difficile de les suivre. Face aux mêmes photos, d'autres n'auraient sans doute jamais vu les fusées.

Ces histoires montrent que les images ne sont pas transparentes contrairement à ce qu'on pense et que la valeur des images tient à la valeur des images qui précèdent et qui suivent, à la valeur des appareils, des experts et de toute la chaîne d'acteurs et de traces qui participent à la production de ces images. Le réel ne tient pas en une image qui serait une preuve. Le réel c'est la cohérence produite par une série d'images, d'inscriptions, de commentaires, d'analyses, de légendes etc. C'est la capacité à relier un événement à la société par toute une série d'inscriptions, de pratiques qui incluent des images.

Des débats vides de sens?

Nous vivons dans un monde où à la fois nous voyons bien que chaque image en appelle d'autres et où nous voudrions isoler ici et là une image qui pourrait servir de preuve et envoyer promener tout le reste. Mais la réalité ce n'est pas telle ou telle preuve, mais c'est justement « tout le reste ».

Mais le plus curieux dans tout ça, c'est que les sceptiques emploient le même discours que les amateurs de complots. Un sociologue expliquait il y a quelques années que les ovnis n'existaient pas parce que la multiplication d'appareils photos ne s'était pas accompagné d'une augmentation de photos d'ovnis. Voilà une conception bien pauvre du rôle des images dans la construction de la preuve en science.

La preuve en science ne dépend pas d'une photo de galaxie ou de tartempion mais des univers sociotechniques que ces images sont capables d'organiser autour d'elles.

Le problème ne se résume pas non plus à une opposition entre des experts et des "non experts". Lorsque Aimé Michel, un des pionniers de l'ufologie (étude des ovnis), décide en 1958 de laisser de côté les photos classiques d'ovnis pour se concentrer sur des clichés réalisés à l'aide d'un analyseur de trajectoire installé à Forcalquier et qui permet à des chercheurs du CNRS de suivre les météores et les premiers satellites, il montre qu'il a bien mieux compris que les sociologues rationalistes les conditions qui permettront de construire une discussion avec les scientifiques sur un sujet comme les phénomènes aériens non identifiés. En délaissant les nombreuses photos prises par des amateurs et difficiles à évaluer car reliées uniquement à la "sincérité" des témoins, un critère susceptible d'estimations très diverses, pour privilégier ces photos produites par des instruments automatiques utilisés dans le cadre d'un programme de recherche, il évite les débats sur les témoins et sur les fraudes photographiques.

Qu'est-ce qui distingue donc les photos de George Leonard de celles que la NASA présente avec les « traces » des missions Apollo ? Rien en soi.

Ce qui permet de faire la différence ce ne sont pas les détails sur les photos, mais la chaîne d'analyses et d'interprétation qui permet de ramener ces détails en amont vers les projets de la NASA dans les années 1960 et en aval vers toutes les autres données accessibles dans les archives. Derrière les photos de Leonard, il y avait essentiellement l'auteur lui-même et ses interprétations. Derrière les photos de la NASA, il y a l'histoire de la NASA, les milliers d'autres clichés, les cartes avec les coordonnées sélénographiques etc. Cela ne veut pas dire que Leonard a forcément tort, il faut bien commencer à construire un réseau quelque part, mais cela veut dire que pour finir par avoir raison, il lui manquait beaucoup de choses. Or il n'a pas réussi à accumuler ces éléments permettant de faire la différence. Une fois de plus, cela ne veut pas dire qu'il a tort mais qu'il n'a pas fait l'effort d'avoir raison.

Ce n'est pas la photo qui constitue la preuve, mais l'ensemble du réseau d'où sont sortis ces photos. Si vous voulez démontrer qu'il y a des ET sur la lune, il ne suffit pas de brandir une photo et de montrer l'engin alien tapis au fond d'un cratère, il faut accumuler des années d'analyse d'images, les recouper avec d'autres types d'informations et constituer ainsi un ensemble cohérent. Car la réalité des ET ne peut pas tenir sur une photo, ni même sur cent si ces photos ne sont pas organisées en un ensemble cohérent qui inclut bien d'autres types d'acteurs, d'activités, de données etc.

Les photos des sites Apollo de la NASA s'accrochent à des milliers, des dizaines de milliers d'autres choses qui composent l'histoire des missions lunaires. On peut venir discuter une ombre ici et tel détail ailleurs, cela ne permet pas de détruire la cohérence de l'ensemble du réseau qui a conduit à ces photos. L'exercice est donc puéril. Si les amateurs d'ET lunaires ou d'ovni veulent que leurs photos commencent à ressembler à un début de « preuve », rien ne sert d'accumuler des photos mal faites sur leurs portables comme le suggère le sociologue évoqué plus haut (qui partage avec ces ufologues la même conception particulièrement pauvre de la preuve scientifique et photographique), ce qu'il faut c'est construire un univers de pratique, d'analyse cohérent autour de ces photos, ce qui n'est pas mince car autant on sait ce que la NASA a construit comme programme et a laissé comme machines sur la lune, autant on ne sait rien de ce à quoi des manifestations d'ET pourraient ressembler.

Des débats qui épuisent la notion de preuve

La question c'est donc : comment organiser un réseau d'indices qui permette non seulement de convaincre des ufologues mais aussi d'autres acteurs qui n'ont aucun intérêt pour l'ufologie ou pour les énigmes spatiales ? Comment faire pour que même le gars qui ne voit rien d'autres qu'une installation de golf sur les photos que vous présentez comme preuve sera malgré tout obligé de s'accorder avec vous et de vous donner les moyens de prolonger votre enquête soudainement devenue d'intérêt général ? Ce n'est pas une mince affaire. D'autant plus qu'en passant des V2 aux ET, on passe d'un domaine connu à un autre parfaitement inconnu (ç quoi doit ressembler un "engin extraterrestre"?). Mais cela on le sait déjà car les scientifiques qui sont à l'origine du programme SETI (Search for Extraterrestrial Intelligence) rencontrent la même difficulté : comment décider que telle émission radio constitue un indice sérieux de l'existence de formes de vies ET ? De ce point de vue SETI est exactement dans la même situation que l'ufologie. Les chercheurs de ce projet ont accumulé des tas de signaux non identifiés et pas un qui constitue le début d'une preuve. Pour espérer aller plus loin et vu qu'on ne sait pas à quoi s'attendre avec des ET, il va falloir commencer à réfléchir à la notion de preuve dans ce domaine précis.

Un dernier exemple. Au début des années 1960, au moment où les scientifiques commençaient à s'interroger sur la vie dans l'univers et où ils discutaient beaucoup sur les photos renvoyées par les premières sondes martiennes, Carl Sagan avait réuni un certain nombre de photos réalisées par les satellites de l'époque de diverses régions terrestres et, sur la base de ces photos, il avait demandé : comment prouver qu'il y a de la vie sur terre ? Il s'était rendu compte qu'aucun des détails trahissant les activités humaines n'apparaissaient sur ces clichés. Les photos de la côte californienne ou de la cote Est des Etats-Unis ne montraient aucun quadrillage typique de nos installations technologiques. Sagan avait fait remarquer que si on avait photographié d'autres planètes avec le même degré de résolution, on n'aurait rien pu dire sur la présence ou l'absence de vie à la surface de ces planètes. Grâce à de tels arguments et à pas mal d'autres efforts coordonnées, Carl Sagan et ses collègues parvinrent à obtenir que la NASA relance l'effort de recherche de vie sur Mars qu'ils avaient failli abandonner après les photos révélées par Mariner 4 qui montraient un sol lunaire à perte de vue. Et heureusement, car ensuite, la NASA a découvert que Mars était très différente de la Lune.

 

Bibliographie:

Bruno Latour, "Le travail de l'image ou l'intelligence savante redistribuée", in La Clé de Berlin et autres leçons d'un amateur de sciences, Paris, La Découverte, 1993, p. 145-170.

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