Quand Jules Verne "prédisait" — aussi ! — la crise écologique et son origine humaine.

Lorsqu'on évoque les voyages vers la lune, on rappelle souvent que Jules Verne avait "prédit" l'événement. Mais notre époque de technoscience est devenue aussi celle de la crise écologique provoquée par cette volonté de dominer la nature. Jules Verne aurait-il aussi quelque chose à dire sur un tel sujet?

La prophétie lunaire

20 juillet 1969, Neil Armstrong est le premier homme à poser le pied sur la lune.

Comme à chaque date anniversaire des missions lunaires, le nom de Jules Verne est forcément évoqué pour rappeler que le romancier avait été le premier à imaginer un scénario très proche de la réalité vécue par les astronautes américains. Tout le monde se souvient que dans deux romans publiés en 1865 et 1869, intitulés De la terre à la lune et Autour de la Lune, Jules Verne avait « prophétisé » le programme Apollo, et tout particulièrement la mission Apollo 8, en imaginant envoyer trois hommes vers la lune à bord d'un « obus » qui rappelle la capsule de la NASA, dans un style plus « steampunk ». On a souvent évoqué cette prophétie du romancier français considéré comme l'un des pères de la science-fiction.

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Mais en 2019, cinquante ans après l'exploit de la NASA, le caractère prophétique des romans de Jules Verne perd de son éclat face à l'ampleur des conséquences de ce projet quelque peu démesuré visant à dominer la nature et à l'exploiter même au-delà de notre atmosphère. Nous regardons autrement la conquête spatiale, depuis un monde que notre volonté d'exploration a surtout contribué à dévaster. On est tenté de penser que le bon bourgeois qu'était Jules Verne regardait de tels projets uniquement sous l'angle optimiste qui caractérisait la fin du XIXe siècle et que sa prophétie demeurait donc très incomplète ou très anecdotique.

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Le roman de la crise écologique

Détrompons-nous. C'est le moment de relire ou de découvrir un troisième roman de Jules Verne très — trop — peu connu, Sans dessus dessous, publié en 1889. Un roman qui prolonge les deux romans lunaires et dont l'histoire fait étrangement écho à l'époque que nous vivons.

Ce roman met à nouveau en scène les personnages des deux romans précédents, les milliardaires américains du Gun Club. Après avoir envoyé trois hommes vers la lune, ces milliardaires qui s'étaient tout d'abord enrichis en fabricant des canons pendant la guerre de Sécession, décident d'exploiter les riches gisements de charbon qui se trouvent, croient-ils, sous le pôle Nord. Mais comment y accéder à travers l'épaisse calotte glaciaire arctique ? Les milliardaires américains ne font ni une ni deux et décident de se doter de moyens à la hauteur de leur ambition. L'un d'entre eux, qui est également mathématicien, a une nouvelle idée de génie maléfique qui permet de raccorder de manière surprenante l'oeuvre de Jules Verne à la réalité que nous sommes en train de vivre : il propose de faire disparaître la glace qui empêche d'accéder à la fortune qui dort dans les entrailles de la terre. Pour cela, les membres du Gun Club n'y vont pas à la bougie, c'est le moins que l'on puisse dire. Ils entreprennent de construire un canon géant dans les flancs du Kilimandjaro en Afrique dans le but de tirer un boulet gigantesque qui imprimera au canon un effet de recul tel qu'il provoquera… le basculement de la terre sur son axe. Les pôles changeront donc de place et les gisements de charbon libérés de leur prison de glace deviendront exploitables.

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Quand le reste du monde apprend la nouvelle, c'est la consternation, suivi de la colère. Les savants et dirigeants du monde entier se rendent compte qu'un tel projet ne va pas se contenter de faire disparaître les glaces qui recouvrent les pôles actuels, mais qu'il va générer des calottes de glace au-dessus d'autres régions du globe, et qu'il va également provoquer une série de catastrophes de dimensions planétaires : raz de marée gigantesques, cyclones, tempêtes, modification de la structure des continents, engloutissement de nombreux territoires, et destruction du climat dans de nombreuses régions du globe etc.

Des dizaines et peut-être des centaines de millions d'êtres humains risquent d'être décimés par les phénomènes engendrés par ce projet fou. Mais les milliardaires se sont enfuis sans dire où ils avaient l'intention de construire leur canon géant, pour ne pas avoir à rendre de comptes sur les conséquences de leur projet, conséquences qui ne les préoccupent pas le moins du monde d'ailleurs. Pour eux seul compte la perspective de s'enrichir dans des proportions formidables.

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L'exploration/domination du monde

Longtemps considéré comme relevant de la plus haute fantaisie, l'idée à la base de ce roman vernien a peut être contribué à son succès très mitigé. Il est pourtant surprenant de constater à quel point ce récit rend un écho pour le moins familier à une époque comme la nôtre qui prend conscience un peu plus chaque jour de l'ampleur de la catastrophe écologique provoquée par l'industrie dans le but d'enrichir un petit club de milliardaires.

La "trilogie du Gun Club" de Jules Verne a aussi l'intérêt de nous montrer que notre volonté d'exploration est inséparable de notre volonté de domination du monde. Aujourd'hui, alors que les industriels (les Gun Club nommés Amazon ou Tesla) sont en train de prendre le relais des Etats dans la conquête spatiale, la logique à l'oeuvre dans les romans verniens devient encore plus crédible. Comme dans le programme Apollo, sommet de la guerre froide, c'est moins le projet scientifique qui motive cette volonté de conquête que la folie des grandeurs et la volonté de domination. Le lien entre ces projets d'exploration et les projets de destruction apparaît clairement si l'on compare ces romans à l'histoire réelle. Certes les industriels ont mis un peu plus d'un siècle à réaliser le projet décrit par Jules Verne mais ils y sont parvenus. Et il s'est écoulé à peu de choses près autant de temps entre le moment où le Gun Club étonne le monde en envoyant un obus vers la lune (1969) et le moment où il remplit ce même monde de terreur en provoquant ce qu'il faut bien qualifier de crise écologique planétaire (1989) qu'il s'en est écoulé entre le programme Apollo et le début de l'écocide.

Les marchands de doutes

Les industriels ne font pas preuve aujourd'hui de plus de moralité que les membres du Gun Club décrits par le père des « Voyages extraordinaires ». Des enquêtes (cf Les Marchands de doutes, ed. Le Pommier, 2019) ont même établi qu'ils étaient capables de financer l'invention de fables dans le but de détourner l'attention de la dangerosité de leurs inventions, comme si l'idée de réaliser l'ensemble des potentialités était la seule chose qui importait, comme si au nom de ce qui était réalisable, on oubliait de s'interroger sur ce qui méritait ou non d'être réalisé dans l'intérêt commun (non seulement celui de l'Occident, de l'humanité, mais même de la planète). On retrouve ce travers chez les milliardaires du Gun Club qui assurent que leur projet sera source de bienfaits pour l'humanité.

Comme les marchands de doutes ou les adeptes du géo-engineering, Jules Verne décrit comment les membres du Gun Club présentent leur projet fou comme un projet bienfaiteur. Pour eux modifier l'emplacement de l'axe de la terre, la « redresser » comme ils disent, va mettre fin aux variations saisonnières par exemple et permettre à la Terre et aux hommes de bénéficier d'un climat partout égal (combien de rhumes de saison vont être épargnés aux hommes…), ce qu'ils décrivent comme un indéniable progrès.

Le Gun Club: pionniers du geo-engineering

Comme les adeptes du géo-engineering qui n'ont rien appris de la catastrophe actuelle et qui entendent au contraire "corriger" leurs erreurs en provoquant encore plus de catastrophes (catastrophes qu'ils qualifient d'innovations évidemment), les membres du Gun Club veulent donc se suppléer à la nature pour corriger ce qu'ils considèrent comme des défauts de « fonctionnement » de la mécanique naturelle. Sûr de leur science, ils sont persuadés que ce qu'ils font ne peut qu'apporter le bien à tous. Et les catastrophes qu'ils s'apprêtent à provoquer ne leur semble qu'un très faible prix à payer en comparaison de tous les bienfaits qu'ils apportent au reste de l'humanité (sur lesquels ils vont prélever évidemment leur côte part : les fameuses mines). Dans un premier temps, l'opinion se réjouit du génie des savants du Gun Club. Pourtant, peu à peu, des doutes émergent.

Lorsque les Occidentaux découvrent la liste de catastrophes qui vont suivre le coup de canon "redresseur d'axe terrestre", les bienfaits redeviennent ce qu'ils ont toujours été: une opération de communication et une arnaque.

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Comment arrêter la machine infernale?

En lisant le roman on comprend tout d'un coup le délire dans lequel sont plongés ces « scientifiques » qui ne cessent de plaider pour appliquer des solutions technologiques au drame actuel là où la majorité des autres scientifiques crient aux fous.

Jules Verne résume dans ses trois romans non seulement les inventions qui ont caractérisé son siècle et le nôtre, qui sont liées à la volonté d'explorer notre monde sous toutes ses facettes, mais il décrit aussi les conséquences de cette volonté de domination et l'absence de sens moral qui a pu accompagner ce projet. On a souvent décrit Jules Verne comme un simple prophète, mais il avait finalement compris un peu plus que ce qu'on lui attribue souvent. Il décrit bien comment l'argument de la découverte, commun à la science et à l'industrie, pouvait être mobilisé pour faire taire les critiques.

Détail qui rend le roman de Jules Verne encore plus intéressant : comme celles et ceux qui se trouvent aujourd'hui paralysés face à l'ampleur de la catastrophe, Jules Verne (ou son striatum?*) imagine lui aussi un subterfuge qui lui permet à peu de frais de se rassurer sur le fait que la catastrophe ne pourra finalement survenir. Et son subterfuge (une grossière erreur dans les calculs initiaux du matheux du Gun Club) est d'ailleurs tout aussi peu crédible que les dénégations ou les "explications scientifiques" inventées par certains de nos jours pour refuser d'affronter la réalité. Mais le principal est là : les milliardaires, que ce soient ceux de Verne ou ceux de notre réalité actuelle, n'ont pas plus de sens moral les uns que les autres et ils n'hésitent pas un instant devant la perspective de provoquer la mort et la désolation. Mieux, mis face à leurs responsabilités, ils n'assument pas plus chez Verne qu'ils ne le font aujourd'hui et ils tentent d'effacer leurs traces tout en poursuivant leurs plans criminels.

L'espace à venir: celui d'Outland et de Silent Running.

Si le souvenir de la mission lunaire pouvait conduire le public à se souvenir que Jules Verne a "prédit" non seulement cet événement mais a aussi prédit le fait qu'une prouesse comme l'aventure astronautique ne peut être détachée du projet d'industrialisation du monde et de ses conséquences en termes de crise écologique, le sens réel de son oeuvre pourrait peut-être émerger. C'est bien d'une trilogie du Gun Club qu'il faut parler et cela change tout à la manière d'analyser ces romans qui mettent en scène ce club de marchands de canons milliardaires. Que ce soit la lune ou les mines de charbon, c'est le même projet qui se trouve à l'arrivée: leur domination du monde. Le projet des industriels milliardaires d'explorer la lune n'était qu'un moyen pour parvenir à d'autres fins aux conséquences bien plus funestes. En nous obligeant à prendre en compte les trois romans ensemble, peut-être pourrions-nous commencer à replacer notre propre histoire dans un nouveau contexte et relativiser cette idée qu'il s'agit, en explorant la terre ou les autres mondes, de reculer les limites de l'inconnu et de faire progresser la connaissance. Que signifie cette idée de progrès de la connaissance quand ceux qui incarnent ce progrès estiment avoir le droit de mettre en oeuvre des procédés aux conséquences aussi catastrophiques?

Cette histoire du Gun Club montre aussi qu'il est plus que temps de réfléchir à la notion de science qui a permis à la fois de réunir les données qui nous conduisent à réaliser l'ampleur de la crise écologique mais qui a aussi mis en place dès le 17e siècle cette idée que la compréhension du monde avait pour but de le dominer. Comment profiter, comment prétendre retirer un réel bienfait d'un savoir accumulé en éradiquant une bonne partie de ce qu'on "étudiait"? N'est-il pas plus que temps de s'interroger sur l'urgence de fonder un autre projet scientifique qui n'ait plus pour principe de dominer mais simplement de nous relier à cette nature? Nous sommes censés avoir compris que l'on ne construisait pas une société en dominant les autres mais en collaborant avec eux. Pourquoi est-il si difficile de comprendre que le projet d'une société scientifique devrait se concevoir en collaborant avec les êtres non humains et non en les dominant? Pourtant, non seulement cette définition d'une science destinée à nous relier aux non humains n'émerge pas, mais c'est exactement le contraire qui est en train de se passer par rapport au projet de composer une humanité au sein de laquelle nous serions égaux: face à l'ampleur de la crise, cette partie de l'humanité qui a déjà tout confisqué à son profit décide non seulement de poursuivre son projet de domination mais aussi de l'étendre au détriment de la plus grande partie des êtres humains. Alors que certains plaident pour une extension de l'humanise à l'antispécisme, les plus riches au contraire font tout pour réduire le domaine de l'humanisme uniquement aux droits des plus riches.

Face à une telle perspective, comment comprendre ces annonces qui se multiplient sur la nécessité de retourner dans l'espace? Le retour dans l'espace dont on nous parle aujourd'hui n'implique évidemment pas la moindre idée d'exploration, d'aventure, et de bienfait, mais est uniquement destiné à permettre à une petite caste de continuer d'exploiter les ressources disponibles sans rien changer à leur comportement actuel. "Nous allons dans l'espace parce que nous avons pollué la terre" explique sérieusement Jeff Bezos. Il faut prendre au sérieux son message comme il faut comprendre ce que dit Edouard Philippe lorsqu'il se déclare taraudé par la lecture d'Effondrementde Jared Diamond (lors d'un live avec Nicolas Hulot sur Facebook en 2018). Le but de Jeff Bezos comme de nos dirigeants n'est pas de prendre la mesure de la catastrophe actuelle, mais juste de se demander comment permettre aux plus riches de ne pas changer d'un iota leurs comportements de prédateurs. La nouvelle conquête de l'espace que nous prépare quelques grandes entreprises a toutes les chances d'être un prélude à l'extension de l'abomination actuelle, caractérisée par un recul des droits de plus en plus général. Après avoir relu Jules Verne, allez donc voir ou revoir Outlandde Peter Hyams (1981) et Silent Running de Douglas Trumbull (1972) si vous voulez avoir une idée de ce qui nous attend. Le Gun Club n'a pas l'intention de déposer les armes. Et n'oubliez pas que dans l'espace on ne vous entendra pas crier.

 

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Note

*Dans la liste des explications fantaisistes ayant pour but de minimiser l'aspect fondamentalement politique et sociologique de la crise écologique, la fable du striatum est un sommet. 

Les illustrations qui accompagnent cet article proviennent des éditions de Jules Verne publiées par Hetzel et disponibles sur le site Gallica de la Bibliothèque de France (BNF).

Note supplémentaire (27 juillet 2019): J'ai découvert l'existence de ce roman peu connu de Jules Verne grâce à la version qui en avait été publiée en 1978 dans la collection "Jules Verne inattendu" dirigée par Francis Lacassin chez 10/18. Cette collection était destinée à sortir du cliché d'un Jules Verne bon bourgeois de province fasciné par le progrès scientifique pour donner une seconde chance à toute une série de romans moins connus que Le Tour du monde en 80 jours ou Cinq semaines en ballon. Les romans de cette collection permettaient justement de découvrir la critique que Jules Verne avait pu faire de son époque. Ce roman Sans dessus dessous a aussi été republié par Actes Sud en 2005 dans le cadre d'un partenariat avec le Musée Jules Verne de Nantes (avec une magnifique illustration de couverture d'Alexis Lemoine). Il a encore été publié par Glénat en 1976 et par Gramont en 1994. Toutes ces rééditions ne reprennent pas l'annexe mathématique d'Albert Badoureau, ingénieur des mines ami de Verne, qui avait démontré comment il fallait s'y prendre pour réaliser le projet fou du Gun Club. Signalons à ce propos que les éditions Actes Sud et le Musée Jules Verne de Nantes ont publié également le manuscrit d'origine comprenant les calculs d'Albert Badoureau préparé pour Jules Verne, sous le titre le Titan moderne. Notes et observations remises à Jules Verne pour la rédaction de son roman Sans dessus dessous (2005).

Note supplémentaire (4 août 2019): Je viens de découvrir ce sujet de la 3e chaîne diffusé par l'INA dans lequel le changement climatique est évoqué en 1977 avec une précision surprenante. Et, encore plus surprenant, les auteurs de ce documentaire avaient lu Sans dessus dessous de Jules Verne. 

1977 : Le réchauffement climatique durera des siècles | Archive INA © Ina.fr Officiel

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