Comment le CETA conduit à éliminer l'écologie de la construction d'un monde commun

Pourquoi il faut faire l'effort de comprendre le "monde commun" construit par le CETA et comment il empêche de faire émerger la réalité liée à la crise écologique en la recouvrant par la logique du libre échange. Une note de lecture rapide suscitée par une émission de la chaîne Le Média sur le CETA.

Un entretien sur les problèmes posés par le vote du CETA

Ce cours billet voudrait juste avancer quelques idées après avoir visionné une très bonne émission de Théophile Kouamouo pour Le Média consacrée aux problèmes liés à la mise en œuvre du CETA.

Cette émission permet d'éclairer les conditions de vote du CETA par l'Assemblée nationale. Elle permet de comprendre d'une part pourquoi des députés prennent systématiquement des mesures qui vont contre l'intérêt général (je prends cette notion dans son sens écologique, intérêt général des humains et du vivant) en faisant comme si l'économie fonctionnait hors sol, sans jamais rencontrer l'écologie (ce qui renvoie à l'exposé des modèles écologiques par Arthur Keller dans la vidéo de NEXT, série 02, épisode 04, et des différents imaginaires qu'ils construisent).

Mais cette émission montre d'autre part pourquoi on ne peut pas se contenter de critiquer le CETA sans faire l'effort de l'analyser avec précision.

CETA : UN FLÉAU CONTRE LA DÉMOCRATIE ET LE GENRE HUMAIN (l'émission est uniquement accessible pour l'instant sur la page Facebook du Média). © LeMediaOfficiel

Cette émission commence par montrer la manière dont l'opinion est en fait manipulée par des sondages réalisés de manière biaisée et détaille ensuite un certain nombre d'idées sur les problèmes posés par le CETA par le biais d'un entretien avec David Cayla, qui enseigne l'économie à l'université d'Angers, fait partie des Economistes atterrés, et est l'auteur d'un livre, L'Economie du réel face aux modèles trompeurs. Cet entretien permet de comprendre grâce à une série d'exemples précis le décalage entre un accord comme le CETA et ce qu'il faudrait faire pour prendre en compte la crise écologique.

Pourquoi les députés persistent à voter contre l'"intérêt général"

David Cayla rappelle déjà que la simple idée d'un vote français contre le CETA serait susceptible d'entraîner une crise européenne. C'est un point important car nous qui regardons cela de l'extérieur, nous nous demandons souvent pourquoi les députés se comportent d'une manière qui nous paraît aussi aberrante. Mais cela revient à ignorer les réseaux de contraintes extrêmement forts dans lesquels ces députés se trouvent pris (évidemment on ne les a pas obligé à y aller mais je ne suis pas sûr qu'eux-mêmes étaient bien conscients au départ du machin dans lequel ils s'engageaient, un réseau de contraites tel qu'ils finissent par perdre totalement de vue des questions écologiques pourtant bien plus importantes mais rendues invisibles par le barrage opéré concrètement par les lobbies, les règles économiques et politiques qui circulent dans cet espace, le structurent et le saturent). Pour faire court, si nous nous trouvions à leur place, il est probable que nous ne ferions pas mieux qu'eux.

Il faut cesser d'entretenir l'image d'une écologie hors sol où on se contenterait de faire les choses dans l'intérêt de « la planète » en ignorant ces contraintes qui pèsent sur ceux qui votent les lois, tout comme les économistes doivent cesser de construire une économie hors sol déconnectée de l'écologie réelle (et c'est bien sûr ce deuxième terme qui prime sur le premier). Il est donc important de prendre conscience de l'existence de ces contraintes, de la manière dont elles s'exercent pour commencer à imaginer des solutions réellement applicables pour les mettre à bas, en arrêtant de faire de grands discours certes sympathiques mais rendus inefficaces par leur propre caractère hors sol (c'est le paradoxe de beaucoup de discours écologiques de demander aux autres de tenir compte de l'écologie en construisant un discours écologique qui ne tient pas compte des vrais rapports de force mis en place par l'économie qui s'applique à nous. Cela nous rend au final très faibles face aux règles de l'économie néolibérale qui se préoccupe d'occuper chaque niche de la société, et notamment du monde politique, alors que nous perdons de vue cette réalité quotidienne pour nous contenter de rester au niveau « des idées » écologiques).

Le CETA du côté obscur de la force: le libre échange

En cherchant derrière les chiffres mis en avant par beaucoup de journalistes ou d'économistes sur les bienfaits prétendus du CETA pour l'économie, notamment celle de notre pays, cette émission montre que si on commence à analyser les bienfaits du CETA dans le contexte de la crise écologique, la réalité devient tout d'un coup beaucoup plus sombre.

Cette émission me semble intéressante parce qu'elle détaille un certain nombre d'exemples précis qui conduisent à renverser concrètement la logique développée par les avocats du CETA tout en décrivant précisément les contraintes qu'on doit parvenir à contourner pour gripper la mécanique bien huilée de ce CETA.

Evidemment Théophile Kouamouo et David Cayla reviennent sur la question des Tribunaux d'arbitrage qui risquent de donner raison quasi systématiquement aux entreprises canadiennes et d'empêcher la mise en œuvre des rares politiques en faveur de l'écologie adoptées en France. Leurs explications confortent cette idée d'un marché basé sur le libre échange qui est en train de prendre une place de plus en plus dominante par rapport aux Etats dont on peut se demander à quoi ils vont continuer à servir lorsque tout sera privatisé. Sans parler évidemment encore une fois du danger pour l'environnement qui disparaît lui aussi, et pas juste dans les textes, et qui disparaît d'autant plus que les Etats censés représenter l'intérêt général ne sont plus là pour espérer faire entendre la voie de la « nature » (évidemment jusqu'ici les Etats ont été très faibles par rapport à ce rôle de porte voix des écosystèmes, ce qui suggère peut-être qu'un modèle nouveau de société, de gouvernement, mêlant intérêts de la nature et de la société est à inventer, un modèle susceptible d'infléchir la chute de la courbe dans le 4e diagramme présenté par Arthur Keller dans la vidéo de NEXT).

Un accord comme le CETA bloque toute possibilité de mettre en place de nouvelles règles pour protéger l'environnement et nous précipite donc un peu plus dans la crise écologique en ne constituant comme horizon commun que les seules lois du libre échange. Derrière le gain à court terme se trouve la ruine des écosystèmes, ruine qui ne cesse pourtant d'être plus visible chaque jour mais que les concepteurs de traités comme le CETA ont décidé d'ignorer (faute évidemment de contraintes les obligeant à inclure les intérêts de la nature dans leur travail).

Le CETA prend certes en compte certaines règles écologiques mises en place par l'Europe mais toute nouvelle règle devient impossible à appliquer.

Nous vivons "en même temps" dans deux réalités contradictoires

Le cas du CETA est un cas d'école par rapport aux contraintes qui s'exercent sur l'idée de transition écologique. Il permet de comprendre comment nous vivons en même temps dans deux réalités contradictoires, la réalité des équilibres « naturels » décrites par les scientifiques du climat, et la réalité mise en place pour faire fonctionner l'économie de nos sociétés, et donc nos sociétés elles-mêmes, réalité qui vient s'imposer à la réalité « naturelle » et qui nous plonge tous dans une vie quotidienne délirante ou nous passons notre temps à adopter des comportements (en termes de consommation, de travail etc) profondément contraires à nos intérêts réels (ceux de notre survie dans un environnement préservé). Et cette histoire de CETA montre aussi comment la réalité « vraie », commune, celle des liens qui existent entre la réalité naturelle et la réalité sociale, finissent pas disparaître derrière ce découpage permanent de la réalité entre nature et société/économie conçues comme deux ordres de réalité distincts alors que dans les faits ils sont totalement interdépendants. En fait le CETA rejette toujours plus loin la nature et ses contraintes qui constituent pourtant le cadre dont nous ne pouvons pas nous affranchir.

Cette émission montre le caractère profondément étrange, mais aussi très banal, d'une société construite sur des économies, des lois, etc, qui ont constamment perdu de vue que nous vivions dans un cosmos, la « nature » qui avait déjà sa propre « économie », son propre « marché », ses propres principes d'échanges, ses propres « lois sociales » et que nous ne pouvions pas nous en affranchir en séparant les disciplines et notamment en séparant le travail des économistes et des politiques du travail des climatologues et des écologues.

Il y aurait encore beaucoup de choses à dire sur ce que cet entretien permet de soulever comme questions importantes. Le mieux c'est peut-être de le regarder.

Notes

- Pour un rappel de l'actualité du vote du CETA par l'Assemblée nationale, voir cet article de Médiapart

- Médiapart avait organisé le 17 juin un débat avec le secrétaire d’État au commerce Jean-Baptiste Lemoyne, Édouard Bourcieu, représentant de la Commission européenne pour les questions commerciales, et Lora Verheecke, activiste aux Amis de la Terre Europe, opposée au Ceta. Lemoyne évoque (06:33) le "chemin de crête" matérialisant les échanges entre les acteurs qui ont débattu autour du CETA. L'image pourrait se révéler très pertinente, vu le gouffre de notre incurie écologique au-desus duquel circule ce chemin de crête. 

- Pour comprendre l'attitude de la France face au CETA, il faut se souvenir de la manière dont, dans la réponse qu'il adresse à l'alerte lancée par Nicolas Hulot aux parlementaires pour qu'ils refusent de voter le CETA, Emmanuel Macron "pense" l'écologie en inféodant systématiquement son "idéalisme" au "pragmatisme" du libre échange, ce qu'il appelle son "nouveau modèle commercial" (qui n'a pas grand chose de nouveau sinon le contexte terrifiant de l'écocide en cours dans lequel il prend place). Comme le rappelle cet article des Inrock, "Emmanuel Macron s'est posé en réaliste, pragmatique, en prise avec le concret, contre ceux qu'il juge n'être que dans le discours : “Je crois que le véritable idéalisme consiste toujours à regarder le réel”, a-t-il expliqué. Et de conclure que la ratification du CETA, accusé de faire débarquer de la viande aux farines animales, aux hormones et aux antibiotiques dans nos assiettes, irait “dans le bon sens”." Magie des mots. 

- Le propos d'Emmanuel Macron sur "le véritable idéalisme" (17:18) se trouve dans sa conférence de presse avec Azali Assoumani, le président de l'Union des Comores (on y retrouve l'expression "chemin de crête" (21:24) utilisée par Jean-Baptiste Lemoyne dans le débat de Médiapart cité plus haut, qui semble destinée à mettre sous notre nez la réalité de l'écocide pour mieux nous empêcher de la voir).

- Une parenthèse. Cette conférence de presse avec le président de l'Union des Comores ne doit-elle pas nous rappeler la triste histoire du coelacanthe (Latimeria chalumnae Smith), un poisson résidant des eaux comoriennes, venu du fond des âges, qui a survécu à plusieurs météorites tueuses au cours des 410 millions d'années écoulées, et qui s'est vraiment retrouvé en danger d'extinction depuis qu'il a croisé la route des hommes en 1938? (voir ici l'entrée sur le coelacanthe que j'avais rédigée pour le Dictionnaire culturel des sciences dirigé par Nicolas Witkowski, 2001). 

- Je mentionne à deux reprises l'entretien avec Arthur Keller sur les imaginaires liés à l'effondrement de nos sociétés-natures. Voici la vidéo. 

NEXT, S02 E04 - Effondrement : seul scénario réaliste ? Par Arthur Keller © Clément MONTFORT - Web-Séries Documentaires

 

 

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