« Nous avons besoin de baptiser l'apartheid social brésilien »

Des inégalités constitutionnalisées. Abolir ce régime avec «les mécanismes qui le font fonctionner, les institutions qui le soutiennent, les règles qui l'éternisent» et annuler certains privilèges «que notre société considère comme des droits et donc comme intouchables», pour parvenir «à un consensus social». Seule voie, selon le journaliste Burgierman, pour que la société devienne «un pays».

Il y a un régime en vigueur au Brésil qui n'a même pas de nom, tellement il est invisible. Il est secret. Vous pouvez lire la Constitution de la première à la dernière page sans en trouver une seule mention. Là, dans le livre, le Brésil est une république démocratique, un état de droit, libre, juste et solidaire. Sur la toute première page, il est écrit que «tous les Brésiliens sont égaux devant la loi, sans distinction aucune ». Beau, cela.

Le problème est que ce n'est pas la vérité, et cela devient évident dans un moment de crise profonde comme celle que nous vivons. Certains Brésiliens sont différents des autres, devant la loi et devant l'état. Dans un Brésil, certains droits, lois, règles et protocoles s'appliquent, dans un autre, d'autres encore ; dans l'un, il y a un type d'infrastructure, dans l'autre, presque aucune ; dans l'un, l'état agit d'une manière, dans l'autre, il agit d'une autre. Dans le régime en vigueur au Brésil, certains Brésiliens valent plus que d'autres, et l'état agit chaque jour pour creuser cet écart, redistribuant les richesses des pauvres vers les riches, refusant des droits à certains tandis que d'autres accumulent des privilèges. Deux régimes juridiques simultanés sont en vigueur au Brésil : deux sociétés distinctes, deux pays sur le territoire d'un seul.

Ce régime n'a pas de nom car il est absolument naturalisé. Nous y sommes immergés, comme l'air que nous respirons. La sensation est qu'il en a toujours été ainsi et, donc, il en sera toujours ainsi : ce n'est pas même un régime, c'est la réalité immuable du monde.

Mon opinion est que le Brésil n'aura un avenir digne que s'il est capable de voir ce régime, au point de pouvoir le nommer, le décrire et l'abolir. Et, en ce sens, nous sommes peut-être face à une opportunité historique. Après tout, c'est la contradiction entre le Brésil rêvé dans la Constitution de 1988 et la brutalité injuste de ce pays réel que nous avons naturalisé sans le voir, qui nous a amenés à ce fond du puits où nous sommes aujourd'hui. Le groupe qui est au pouvoir met à nu cette contradiction en déchirant la Constitution et en agissant de manière ouvertement brutale. A faire cela, ils rendent peut-être ce régime secret visible.

Malgré ce que dit la Constitution, une grande partie de l'état brésilien est construite de manière à ce que les Brésiliens ne soient pas tous égaux devant la loi. En d'autres termes, l'état est constitué de manière anticonstitutionnelle.

Cela est visible pour toute personne qui se promène dans le pays. Il suffit de jeter un coup d'œil à n'importe quel paysage urbain. Il deviendra rapidement évident que, dans certains endroits, l'état fournit des infrastructures de qualité raisonnable - rues pavées, trottoirs éclairés, eaux usées traitées, collecte des ordures, services publics. Mais dans la majeure partie du territoire, il n'y a rien de tout cela. Les eaux usées coulent à l'air libre, les ordures s'accumulent dans l'espace public, il n'y a aucun trottoir, pas de sécurité, pas de confort, pas de soin pour les choses.

Dans ces régions du pays, le seul service public en vue sont les forces de l'ordre, ostensibles - des voitures-prisons de la police ("camburões")  - qui passent dans les rues avec des fusils à la fenêtre. S'il subsiste un doute sur l'existence de ce double régime qui divise le Brésil en deux humanités, il suffit de regarder les politiques de sécurité publique pour mettre fin aux illusions. Même les commandants de police reconnaissent que le protocole de la police dans les zones riches des villes est différent de celui des zones pauvres, en contradiction flagrante avec la Constitution. Alors qu'une partie du Brésil s'est habituée à des policiers polis et parfois même serviables, l'autre partie s'occupe des policiers qui agressent, maltraitent et tirent avant de questionner. Le Brésil est le pays où les policiers tuent le plus au monde - et 75 % de ceux qu'ils tuent sont noirs.

Cette double culture de la police émerge d'une institution conçue pour traiter la population de manière inégale. La preuve en est l'existence au Brésil d'une politique qui n'existe dans aucun pays civilisé du monde : la double entrée. Au sein de la police, il y a deux types d'êtres humains, qui ne se mélangent pas. D'une part, il y a la faible masse de soldats et d'enquêteurs, qui entrent par un processus sélectif ; d'autre part, il y a la minorité d'officiers et de délégués, qui entrent par un autre processus.

Au Brésil, les pauvres ne sont jamais promus officiers ou commissaires de police, aussi bons policiers soient-ils. Et les riches sont déjà aux commandes des commissariats, alors qu'ils viennent juste d'obtenir leur diplôme, dans un mépris de l'idée de méritocratie. Les policiers subalternes ne peuvent même pas regarder leurs supérieurs dans les yeux. Ils sont formés à la naturalisation des agressions - pas étonnant qu'ils deviennent des agresseurs.

La police est un exemple extrême de l'enracinement de ce régime qui sépare les gens dans la structure de l'état brésilien, mais elle est loin d'être la seule. On parle beaucoup du coût et de l'inefficacité de l'état brésilien. Ce dont on parle moins, c'est de l'inégalité - car c'est cette inégalité qui le rend coûteux et inefficace.

Les services publics destinés à prendre soin de la population, tels que la santé et l'éducation, sont chroniquement sous-financés, et les professionnels de ces domaines sont sous-évalués. Les enseignants brésiliens sont les plus sous-estimés au monde, selon une enquête (PDF) de la Varkey Foundation portant sur 35 pays de toutes les régions du monde.

Le SUS [Sistema Único de Saúde], l'un des plus grands systèmes de santé publique au monde, dispose d'un budget incroyablement réduit, incomparable à quelque pays disposant d'un système similaire. Comme si cela ne suffisait pas, un tiers du budget de la santé publique est utilisé pour financer les soins de santé privés. Les régimes privés de santé et les hôpitaux d'élite comme l'Hospital Israelita Albert Einstein et l'Hospital Sírio-Libanês bénéficient d'exonérations fiscales de plusieurs milliards.

À l'autre extrême, les parties de l'état responsables du maintien du régime des deux Brésils sont traitées comme une aristocratie, comme le montre en détail cette excellente étude " L'aristocratie judiciaire brésilienne : privilèges, habitus et complicité structurelle " (source des données sur les salaires deux paragraphes plus loin). L'élite de la fonction publique brésilienne - juges, procureurs et substituts des procureurs, procureurs généraux, députés, sénateurs, les personnes qui rédigent les lois et les font appliquer - ont une vie de luxes jusqu'à la mort, et après cela, avec de grosses pensions pour leurs descendants. Le système de la Justice et le système politique du Brésil sont parmi les plus chers du monde, malgré la faible qualité de leur travail : et c'est logique que la qualité soit faible, puisque les aristocrates n'ont aucune empathie avec la population.

La situation est tellement absurde qu'elle frise la caricature. En France, un jeune juge gagne un salaire similaire à la moyenne nationale. Aux États-Unis, où les inégalités sont beaucoup plus grandes, le salaire d'un juge qui débute sa carrière vaut trois fois le salaire moyen du pays. Au Brésil, un juge commence par gagner 12 fois plus qu'un simple mortel. Un juge brésilien gagne bien plus qu'un juge français ou portugais qui paie ses factures en euros.

Et puis, en plus de cela, il reçoit des dizaines de petits privilèges, les nommés penduricalhos - des cadeaux donnés par eux-mêmes avec l'argent de l'état, afin qu'ils n'aient jamais de soucis financiers. L'allocation de santé, l'allocation pour les livres, l'allocation d'éducation, l'allocation de crèche, l'allocation d'habillement - il y a plus de trente types d'allocations, selon les Etats [qui sont 27]. Ce qui est curieux, c'est qu'ils reçoivent de l'argent public pour payer les écoles et les garderies privées alors que l'état sous-finance les écoles et les crèches publiques, ce qui montre clairement que ce pays ne comprend pas la différence entre droit et privilège.

Pendant des années, sur décision d'un juge, tous les juges du Brésil ont reçu une allocation de logement mensuelle de 4.377 R$ (640 euros) - soit le double du revenu* total moyen d'un Brésilien. Ils l'ont gagné même s'ils étaient propriétaires de leur propre maison dans la ville où ils travaillaient. La situation était si manifestement absurde qu'elle a suscité l'agacement. Puis, en 2018, sous le gouvernement de Michel Temer, la Cour suprême (STF) a négocié la fin de l'allocation de logement. Les juges qui n'avaient pas de frais de logement pour travailler n'ont plus droit à cette prestation, dans le respect de la loi. En échange, tous les juges ont obtenu une augmentation de salaire de 16 %, en pleine période de restrictions budgétaires. Et la caste des juges, qui gagnait déjà 23 fois plus que le Brésilien moyen, gagnait encore plus. C'est ainsi que, sous le régime en vigueur au Brésil, les privilèges sont en train d'être transformés en droits, institutionnalisés.

Une récente enquête coordonnée par la chercheuse Luciana Zaffalon met en lumière le mécanisme qui fait que ces privilèges augmentent de plus en plus. L'étude montre comment, lors de la préparation du budget de l'état, le gouvernement de l'Etat de São Paulo réserve des chèques en blanc d'une valeur de plusieurs milliards de reais - ce qu'on appelle les crédits supplémentaires -, qui sont ensuite distribués à huis clos, sans aucune participation sociale. Pour 2021, année de crise profonde, le gouvernement de l'Etat de São Paulo disposera de près de 42 milliards de reais (6,7 milliards d'euros), soit 17 % de son budget total. Les membres du pouvoir judiciaire, qui ont l'obligation de superviser le pouvoir exécutif, recevront 1,5 milliard de reais (220 millions d'euros). C'est plus que la totalité du budget de financement de la recherche scientifique, dans l'Etat de São Paulo, via la Fondation de soutien à la recherche de l'Etat de São Paulo, la Fapesp.

Pendant ce temps, pour la plus grande partie du pays, il n'y a aucun droit, même pas ceux explicitement garantis par la Constitution : santé, éducation, transport, loisirs, sécurité. Le salaire minimum est de 1.045 R$ (155 €), et il est presque impossible de survivre avec cela dans un marché faussé par des milliers de millionnaires gagnant de l'état plus qu'un juge européen.

Comment abolir un régime injuste

Rien de tout cela n'a de sens, tout cela est nuisible au pays. Les Brésiliens bénéficiaires de ce régime ont tendance à croire, certains même sincèrement, qu'ils ont le droit qu'il en soit ainsi. Après tout, il a toujours été, depuis que la plus grande opération d'enlèvement et de trafic de personnes de tous les temps a été mise en place ici, l'esclavage, qui a donné naissance à un pays avec peu de citoyens et beaucoup de non-citoyens. Mais non. Bien qu'il existe une longue histoire de décisions judiciaires confirmant le régime de séparation entre les Brésils, elles sont inconstitutionnelles. Elles sont en contradiction avec la garantie sans équivoque : « égaux devant la loi ».

Cela signifie au minimum que l'état a l'obligation d'offrir les mêmes services et garanties à tous et que ses agents doivent être sous le même régime : dans la même logique de rémunération, d'avantages, répondant à la même Justice.

C'est ce que veulent les Brésiliens : ils soutiennent invariablement les initiatives visant à mettre fin aux privilèges dans le pays et votent pour les candidats qui promettent de le faire. Mais le Brésil du sommet, celui qui détient les privilèges, a aussi le pouvoir d'empêcher qu'ils ne prennent fin.

Combien de fois avons-nous vu des projets être vendus comme s'ils allaient débarrasser l'état brésilien du poids des privilégiés et, après avoir été approuvés, finir par les renforcer ? La dernière en date est la réforme des retraites de Bolsonaro, qui a vanté au Brésil la fin des privilèges, mais a fini par laisser de côté précisément les plus privilégiés, les militaires, responsables du plus grand de tous les trous de la Sécurité sociale, les bénéficiaires les plus déficitaires.

Le régime qui divise le Brésil en deux ne se terminera pas ainsi, avec des changements progressifs et ponctuels, négociés dans un environnement faussé, qui finissent par rendre éternels des privilèges déguisés en droits, défendus par ceux qui sont au pouvoir. Nous essayons de le faire depuis 1988, avec des résultats pitoyables.

La seule façon d'abolir un régime qui fausse la société dans son ensemble est de parvenir à un consensus social. Nous devons voir ce régime dans toute son étendue : les mécanismes qui le font fonctionner, les institutions qui le soutiennent, les règles qui l'éternisent. Et puis nous devons donner un nom à ce régime. Car il est si concret, brutal et institutionnalisé que d'autres régimes qui avaient ou ont des noms - l'Apartheid en Afrique du Sud, la Ségrégation aux Etats-Unis, le système de castes en Inde - seulement plus secrets. Comment devrons-nous appeler nôtre régime ? La division du Brésil ?

Après avoir identifié la cible, nous pouvons tracer une voie pour obtenir le soutien de la droite et de la gauche, au Brésil et dans le monde entier, pour un jour abolir la Division - et unifier le Brésil. La difficulté est que, pour cela, il faudra annuler certains privilèges que notre société considère aujourd'hui comme des droits et donc comme intouchables. C'est la seule manière de renverser un régime. Lors de l'abolition de l'esclavage, en 1888, il a été nécessaire d'annuler les droits des Brésiliens - les droits de propriété sur les êtres humains, ce qui faisait sens une fois qu'il a été décidé qu'il n'était plus possible de posséder un être humain.

Quelque chose de similaire doit se produire à nouveau. Si ce n'est pas le cas, nous aurons une société dont les parties auront de moins en moins d'empathie les unes pour les autres, dans laquelle, par conséquent, la vie ne vaudra jamais rien et cette société ne deviendra jamais un pays.



Denis Russo Burgierman


(*) En février 2021, le salaire minimum est de 1.045 reais (155 euros).

- La traduction est manuelle. Le mot "état" a volontairement été écrit avec un "e" minuscule, par l'auteur.

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Denis Russo Burgierman a écrit, entre autres livres, O fim da guerra : a maconha e a criação de um novo sistema para lidar com as drogas (São Paulo : ed. Leya2011).

 

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