Brésil : « Mensonges et immoralités, plus faciles dans un régime néo-fasciste »

À des révélations journalistiques sur une massive surveillance secrète par le ministère de la justice en juin, de 582 fonctionnaires et profs du secteur sécurité, l'éditorialiste Janio de Freitas réagit le 1/8 en pointant l'absence de préoccupation, au-delà du train-train de l'info, des intellectuels et politiques et montre que le gouvernement Bolsonaro s'éloigne « à grands pas » de la démocratie.

Ceux qui ont le potentiel et l'obligation de réagir traitent l'avancée neofasciste comme un fait quotidien comme un autre.

D'une ample foulée, nous nous éloignons plus encore de la démocratie, des nouveaux droits civils et de la pleine validité de la Constitution. C'est comme si cela ne se produisait pas, ou bien si cela était perçu comme non important. Le manque de réaction proportionnelle est aussi grave que la foulée à laquelle nous avons été soumis.

Tous les gouvernements de nature fasciste commencent par la rendre réelle via trois ou quatre mesures qui choquent la liberté de désaccord.
Une de ces mesures classiques de renversement de démocraties est l'identification, le fichage et la surveillance silencieuse de réels ou potentiels opposants à l'autoritarisme. Une des premières mesures prises par les généraux de « la ligne dure » de 1964, par exemple, a été la création du SNI, service d'espionnage interne, ensuite appelé monstre par le propre créateur, le sinistre général Golbery.

Il y a la même finalité dans la fonction attribuée au Seopi, Secrétariat d'Opérations Intégrées, par le récemment nommé ministre de la justice André Mendonça, pas moins sinistre dans sa physionomie sans expression.

Les actuelles révélations de l'ex-reporter affûté de la Folha de Sao Paulo, que l'on lit aujourd'hui dans son blog sur la plateforme UOL, Rubens Valente, viennent d'un dossier du Seopi, daté de juin 2020.

Ce sont les données et quelque fois les photographies obtenus dans son « action silencieuse sur 579 fonctionnaires fédéraux et des Etats du secteur de la sécurité, et trois professeurs universitaires, identifiés comme membres du « mouvement antifasciste ». Titre du dossier : « Actions de groupes antifas et policiers anifascistes .» Antifas est ainsi que se dénominent les adversaires actifs du fascisme, quelle qu'en soit la forme.

Le titre explicite, donc, la proposition de l'action et du dossier contre les défenseurs du régime démocratique en vigueur, comme sont, dans ce cas et par définition, les antifas et les policiers antifascisme. Ainsi, il s'agit d'une action, sous les ordres du propre ministre de la justice, bien plus qu'inconstitutionnelle, contre la Constitution en sa teneur et en sa validité.

La Constitution admet des actions ou une prédication contre le régime contenus en elle-même. Elle a la sagesse de la prévention. Car le commencement, contre des fonctionnaires et quelques professeurs, s'il ne reçoit pas la réaction proportionnelle et légale, sera étendu, dans la foulée, à d'autres lignées de la citoyenneté. Si cela n'a pas déjà été fait.

Et ceux qui ont le potentiel et l'obligation de réagir, y compris comme une défense d'eux-mêmes, ont traité la révélée avancée neofasciste comme un fait quotidien égal à un autre. Oui, ceux de toujours, journaux et TV, juristes, avocats, professeurs, intellectuels, artistes, hommes politiques démocrates — les visés.

La confrontation ente les dallagnois* de Curitiba (Paraná) et le procureur général Augusto Aras a eu la préférence, car les disputes font plus sensation. Accusée de boîte aux secrets, l'opération Lava Jato a répliqué en affirmant que ses archives « sont vérifiées par diverses entités, y compris par toute la société. » Si cela n'avait pas été un mensonge, il n'y aurait pas le retentissement public causé par le refus du partage prétendu par le ministère public fédéral.

Les dallagnois ont expliqué les 38.000 citoyens et sociétés inclus dans leurs archives, motif de suspicion du procureur général Augusto Aras. Ce sont des mentions dans les rapports du Coaf, organisme du supposé contrôle des Impôts (« Receita Federal »), envoyés à l'équipe de procureurs de Lava Jato pour vérifier les suspicions de blanchiment d'argent.

Mais l'opération Lava Jato n'a pas les pouvoirs pour chercher, pêle-mêle, dans les vies financières des personnes et des entreprises. Le faire est encore un autre de ses habituels abus de pouvoir.

Exécuteur des objectifs de l'opération Lava Jato, Sergio Moro défend les mentions : « L'opération a toujours été transparente et a eu ses décisions confirmées par les tribunaux de seconde instance et également par les cours supérieures ». Encore un mensonge.

Jusqu'à la seconde instance au tribunal régional de Porto Alegre (Rio Grande do Sul), bien qu'à contrecoeur, qui a annulé des décisions du partenariat Sergio Moro / Deltan Dallagnol. Dans les cours supérieures, Sergio Moro a même usé d'une demande d'excuses, pour éviter une vexation plus grande.

Mais il ne manquera pas un fait sympathique : les généraux du bolsonarismo sont des pères dédiés.

Et dédiés jusqu'à de simples amies. Ils leur cherchent des bons postes dans le service public, bien qu'elles n'en aient pas la qualification. Comme la nouvelle représentante du ministère de la santé dans l'Etat du Pernambuco, Paula Amorim, nommée par le mérite d'avoir « une relation d'amitié et de confiance » avec le général Eduardo Pazuello**. Les généraux évoquaient l'immoralité des hommes politiques.

Sous un régime neofasciste les mensonges et les immoralités sont plus faciles. Car c'est justifié.

Janio De Freitas
(1er août 2020)

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(*) Jeu de mot avec les sous-procureurs et assesseurs de Deltan Dallagnol, procureur de l'opération Lava Jato, depuis la ville de Curitiba, et missi dominici, voire valet de l'alors juge Sergio Moro.

(**) Ministre intérimaire de la santé, depuis le 15 mai 2020.


L'éditorial original du 1/8/20, de Janio de Freitas (né en 1932, depuis 1980 à la Folha de São Paulo) (abonnés) :

https://www1.folha.uol.com.br/colunas/janiodefreitas/2020/08/mentiras-e-imoralidades-ficam-mais-faceis-em-um-regime-neofascista.shtml

et

http://www.fundacaoastrojildo.com.br/2015/2020/08/02/janio-de-freitas-cada-vez-mais-longe/


L'enquête de Rubens Valente, du 24/7/20 :
https://noticias.uol.com.br/colunas/rubens-valente/2020/07/24/ministerio-justica-governo-bolsonaro-antifascistas.htm


À cette enquête et à ces premiers commentaires, on peut rajouter ce débat, du 5/8/2020, entre les trois journalistes Eumano Silva, Rubens Valente et Luis Costa Pinto :

https://www.youtube.com/watch?v=4WZ9yAG4QnU&feature=youtu.be

"Sua Excelência, O Fato" (#8) du canal de Luís Costa Pinto, sur You Tube © Luis Costa Pinto

 

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