Brésil: De la nécessité des «idioties vitales»

Au lendemain du premier tour des élections municipales du 2 octobre, le romancier brésilien Luiz Ruffato (traduit en France) livre ses réflexions aiguës sur présent et devenir de la «jeune démocratie» nommée Brésil, perclue d’insatisfaits, d’abstentionnistes et dirigée par le président non élu Michel Temer, "parrain" du coup d’Etat institutionnel récent. Nous traduisons sa chronique du 5 octobre.

Ce que disent les urnes

D’un bout à l’autre, à renoncer aux “idioties vitales”, nous tuons les rêves de nos enfants.

Quand s’analysent les résultats du premier tour des élections municipales, on fait l’erreur de tenter de savoir si le PT a perdu de la force, si le PSDB a gagné de l’espace, si le président non élu Michel Temer a influencé le développement du PMDB. En vérité, ce que les chiffres révèlent, de manière béante, c’est la fragilité de notre jeune démocratie. Quasiment 30% des électeurs se sont abstenu, ont annulé leur vote ou ont voté blanc – c’est-à-dire qu’un brésilien sur trois ne voit pas d’utilité à participer au système représentatif ou ne rencontre pas, parmi les candidats, un qui répond à ses exigences.
Le plus préoccupant reste que le volume d’insatisfaction (votes blancs ou nuls) ou de dédain (abstention) pour la démocratie augmente année après année – de 20,6% en 2000 à 22,7% en 2008, 25,5% en 2012 à 28,9% cette année. Pour en donner une idée, le maire élu au premier tour à São Paulo, João Dória Junior, du PSDB (droite), a obtenu près de onze mille votes de moins que le total des votes non valides – 3.096.304 contre 3.085.187. Des électeurs aptes à voter, la grande majorité – 5,8 millions – ne l’a pas choisi pour diriger la plus grande ville brésilienne. Soit les deux tiers des paulistanos qui ne se sentent représentés par le candidat tucano.
Dans un magnifique et rare entretien, publiée dans El País du 4 juillet 2016, un des derniers grands penseurs de notre époque, George Steiner, constate actuellement l’existence d’une “gigantesque abdication de la politique” et ainsi cela est dangereux : “De tous les côtés, triomphent le localisme, le régionalisme, le nationalisme... c’est le retour des villages”. Le philosophe afirme encore que ce qui semble calmer les personnes qui ne croient plus en la politique est la violence : “C’est pour cela que le despotisme est le contraire de la politique". Steiner attire également l’attention sur le mépris des politiques envers ceux qui n’ont pas d’argent – “pour eux nous sommes de parfaits idiots” – et plaide pour la nécessité des utopies contre la dictature des certitudes : “Les utopies sont des idioties vitales”.
L’élite brésilienne, au-delà d’être conservatrice, est d’une petitesse d’esprit sans fond. La figure du président non élu Michel Temer projette peut-être avec la meilleure clarté possible ce que Steiner nomme triomphe du localisme: politique sans carisme, gouvernant impopulaire, poète médiocre et homme ridicule qui a besoin de se montrer enlacé avec une femme qui a 43 ans de moins que lui. Conspirant dans les coulisses, allié à des députés et des sénateurs impliqués dans des scandales de corruption, et secondé par un pouvoir judiciaire compromis, Temer fut le parrain du coup d’Etat contre la présidente Dilma Rousseff, qui, pour sa part, dirigeait une administration désastreuse à tous points de vue.
Le PT, parti qui a gouverné le pays durant 14 années consécutives, est né d’une utopie. Un des premiers partis de gauche non communiste du monde, tout au long de son histoire s’écarta peu à peu de ses idéaux réformistes – la construction d’un monde plus juste – et embrassa les vieilles formes de faire de la politique. Il s’allia, d’un côté, à des noms ataviquement liés à la dilapidation des coffres publics, et, d’un autre, instrumentalisa les leaders des mouvements sociaux, les annulant ou bien même les détruisant. Le résultat fut la démoralisation totale du parti et de ses compagnons de route.
Malgré toutes les déprédations que le petismo fit au terme “gauche”, au point qu’une bonne partie de la société défendit la fin des limites idéologiques, les gouvernements de Lula da Silva et de Dilma Rousseff, en raison de leurs racines utopiques, proportionnèrent des avancées sociales et économiques extrêmement importantes. Et ce sont ces modestes, mais fondamentales avancées qui sont maintenant balayées dans la poubelle de l’histoire. D’un bout à l’autre, à renoncer aux “idioties vitales”, nous tuons les rêves de nos enfants, comme alerta Steiner.

Luiz Ruffato

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Cette chronique a été publiée dans El País (édition Brasil) du 5 octobre :

http://brasil.elpais.com/brasil/2016/10/05/opinion/1475676746_716732.html

 

Nous avions, par ailleurs, en 2013, traduit un discours anthologique du même Luiz Ruffato :

 

http://www.bahiaflaneur.net/blog2/2013/10/luiz-ruffato-et-le-pays-paradoxal.html

 

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