Brésil : " Citoyen, non. Ingénieur diplômé "

Télescopage de scènes, à peu de jours d'intervalles, qui n'ont que deux points communs : la démophobie et le racisme social. Grâce à la caméra des téléphones portables, et à la propagation virale des videos sur la Toile, les scènes d'humiliation sociale des "autres", coûtent de plus en plus cher aux offenseurs. Nous avons traduit un éditorial du 7 juillet 2020.

La scène a été la même.

Dans le quartier de Barra da Tijuca*, un contrôleur de la vigilance sanitaire a interpellé un couple dans un bar où ne se respectait pas l'isolement social. Le mari l'a défié, en disant qu'il n'avait pas de mètre pour mesurer les distances. Le contrôleur a répondu « D'accord, citoyen ». Jusque là, la conversation aurait été sans suite, mais la femme a prolongé :
« Citoyen, non. Ingénieur civil diplômé, mieux que vous »

Sauf les singes, les bipèdes ont commencé à utiliser le traitement de « citoyen » pendant la Révolution française, qui a fait chuter la hiérarchie des titres de noblesse.

Quelques jours après, l'ingénieure chimiste Nívea Del Maestro  a été licenciée de l'entreprise de transmission d'énergie où elle travaillait. Dans un communiqué, Taesa écrivait : « La compagnie ne peut accepter le moindre comportement qui met en risque la santé d'autres personnes ou bien des attitudes qui manquent de respect au travail et à la dignité des professionnels qui s'occupent de la prévention et du contrôle de la pandémie »

Avec la même rhétorique, au mois de mai, le joaillier Ivan Storel a reçu un policier militaire qui a été chez lui à Alphaville (São Paulo) suite à un appel qui dénonçait une violence domestique : «  Vous pouvez être macho dans la périphérie, mais ici vous êtes une bouse. Ici, c'est Alphaville, mon gars (…) je gagne 300.000 reais par mois (…) vous êtes une merde de policier militaire qui gagne 1.000 reais. »
Storel, plus tard, s'est excusé, disant qu'il était sous l'effet de l'alcool et des médicaments qu'il prenait, tenant compte qu'il est en traitement psychiatrique.

Quelques jours avant, à New York, un citoyen qui observait des oiseaux à Central Park a demandé à une dame qu'elle tienne la laisse de son chien.
Elle a perdu tout contrôle, a appelé la police, disant « qu'un Afro-américain est en train de me menacer vitalement ». Elle a été licenciée de la société d'investissements où elle gagnait 70.000 US$/an.

Dans ces trois cas, l'arme des offensés a été la caméra de leurs téléphones portables. Mises en ligne, les scènes se sont propagées comme une traînée de poudre. C'est la même arme qui enregistre la violence policière dans les périphéries des grandes villes du Brésil.
Les caméras sont devenues un remède efficace pour combattre les démophobes prêts à afficher des titres ou statuts sociaux à « l'autre », hypothétiquement inférieur. Au « savez-vous à qui vous parlez », le progrès oppose « savez-vous que vous êtes en train d'être filmé ? »

Même dans leurs deux logiques infâmes, les deux femmes se trompaient. Le contrôleur de la scène de Rio de Janeiro était docteur en médecine vétérinaire diplômé de l'université fédérale de Rio de Janeiro et l'Afro-américain de Central Park était diplômé de Harvard.
Le contrôleur de Rio de Janeiro et le policier militaire de São Paulo représentaient l'Etat, qui, dans l'esprit des démophobes est un être au service de l'« étage supérieur.» « On vous paie, mon fils. Votre salaire sort de ma poche » a enseigné la femme du quartier de Barra de Tijuca.

L'Afro-américain de Central Park a déploré que la vie de la femme ait changé, vers le pire, à cause de la notoriété que la scène propagée lui a donné, mais s'est refusé à la rencontrer pour un rituel de pacification.

En général, ces scènes d'humiliation de « l'autre » durent quelques secondes et, sans la video, elles n'auraient pas de conséquence. Grâce à elle, elles coûtent cher.

La vie des Brésiliens sera meilleure quand des vidéos similaires, montrant des scènes de violence policière contre des jeunes « de l'étage d'en bas » auront quelque effet. Pour l'instant, il est nul, car dans de nombreuses villes les policiers ont l'habitude d'arrêter qui les filme.

Elio Gaspari (1944) est journaliste ("A Ditadura Encurralada", en cinq volumes)


(*) Quartier huppé, en bord de mer, avec une station de métro, très loin du centre de Rio de Janeiro, où l'ensemble de la population vit sous le concept de la société de surveillance 24/24h, dans des condominios de maisons ou d'appartements. C'est là que demeure le président Jair Bolsonaro.


Lien original de l'article en portugais :
https://www1.folha.uol.com.br/colunas/eliogaspari/2020/07/cidadao-nao-engenheiro-formado.shtml

 

Nívea Del Maestro (juillet 2020, Barra da Tijuca, ville de Rio de Janeiro) © Jornal da Manhã

 

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