Argentine: le "saut dans le vide" de l'écrivain Ricardo Piglia

Ricardo Piglia (1941/2017) ne versait, dans ses essais, romans, nouvelles, journaux, dans les thèmes politiques. Son manifeste se voulait esthétique, tandis que ses voyages étaient mentaux. Mais il admirait depuis toujours le roman noir. Un article de Pagina12, à Buenos Aires, éclaire procédés et dénoue sinuosités de l'auteur des Diarios de Emilio Renzi, déjà un Classique. Nous l'avons traduit.

Ricardo Piglia, par Eduardo Grossman. © eduardo grossman Ricardo Piglia, par Eduardo Grossman. © eduardo grossman

Adieu à l'homme qui a été une infatigable machine à narrer

 

« La figure lugubre » a commencé quand à seize ans il a senti l’attaque nerveuse d’un grand désordre existentiel, la perte d’un monde qu’il devait reprendre depuis la parole écrite. Donc, il a pensé que les livres du futur s’écriraient « avec l’imminence de quelque chose qui n’arrive pas et avec le bonheur de l’inspiration comme unique thème ». Le narrateur est l’homme qui permet que les douces flammes de sa narration consument totalement la mèche de sa vie. Le jeune écrivain annote dans son journal ce qui lui vient à l’esprit après une veillée funèbre : « Deux idées soudaines sur la mort. Une idée grossière, le bonheur d’être vivant. Une idée métaphysique, on ne vit pas dans la mort, l’angoisse est pour les survivants. Être immortel serait ne pas avoir de liens affectifs, mourir sans personne qui expérimente la douleur de cette mort. Mourir serait donc un saut dans le vide ».

Tant de tristesse harcèle sans trève les lecteurs du monde. Ricardo Piglia, le meilleur écrivain argentin après Jorge Luis Borges, mis à part Juan José Saer, est mort le samedi 7 janvier en conséquence d’une sclérose latérale amiotrophique, une infirmité dégénérative de type neuro musculaire dont il souffrait depuis quelque temps. Il nous coûte d’imaginer la littérature argentine sans les fortes interventions intellectuelles de Respiracion artificial, Prision Perpetua et la trilogie autobiographique Los diarios de Emilio Renzi, dont le troisième volume, Un dia en la vida, sera publié posthumement cette année.

Ricardo Emilio Piglia Renzi est né à Androgué le 24 novembre 1941. Il avait onze ans quand il a vécu un moment historique chez l’une des tantes. Les cousins jouaient aux cartes. La date – 26 juillet 1952 – s’est emboîtée avec ce cran qui marquera un avant et un après dans la vie de cette famille. Une radio, de celles qui s’encastrent dans le mur, crachotera « la » nouvelle de l’année. Un cousin répétera – en criant – la nouvelle : Eva Peron est morte. Les papiers à lettre s’envoleront. Quelques poings – ceux du père du futur écrivain – se sont fermés automatiquement de douleur ; d’autres personnes se sont dressées sans pudeur pour déclamer, comme s’ils célébraient quelque but au football. « S’est installée une terrible confusion » se souvenait l’écrivain. « Quelques uns se sont montrés contents, d’autres ont pleuré. La tension que gérait le péronisme était au sein de la famille ». Le père de Piglia était un péroniste qui avait souffert dans sa chair la nommée « Revolución Libertadora ». Tout de suite, en 1957, il a décidé de déménager sa famille d’Androgué à Mar Del Plata, avec l’illusion de tout recommencer. L’adolescent Piglia a vécu ce déménagement d’une « manière dramatique » comme si c’était un exil ou un bannissement, malgré les quatre cents kilomètres de distance. Il avait alors seize ans et était une sorte d’Holden Caulfield de Buenos Aires. « J’étais enragé avec la sensation que je devais m’échapper », se souvenait-il.  « Mais cela a été très bénéfique, car Mar Del Plata est une ville avec une vie culturelle très intense. Et là-bas j’ai commencé à écrire ». Il n’était pas emballé par sa propre détresse. Ecrire un Journal impliquait un exercice sensible : nommer les pertes et engager, sans pourtant le savoir, un type de relation différente avec l’expérience. Faire l’inventaire du perdu pour le récupérer dans la fiction.

 

Borges avec Arlt

Piglia a construit une formidable machine à lire qui lui a permis d’établir un chemin de dialogue entre Borges et Arlt, un itinéraire « audacieux » et nouveau pour une décade comme celle des années soixante pendant lesquelles les enflammées passions politiques – de la gauche aussi bien péroniste que non péroniste – faisait obstacle au passage vers l’auteur de El Aleph. Du début à la fin, il postule à Borges et Arlt comme écritures parallèles et symétriques avec « Homenaje à Roberto Arlt », inclus dans le livre de récits Nombre Falso (1975), où il promeut une alliance originale entre critique et fiction policière. Le jeune Piglia déploye un important travail éditorial avec l’éditeur Jorge Alvarez aux éditions Tiempo Contemporaneo à partir de 1968, quand il dirige la « Serie Negra », la première collection de romans policiers nord-américains qui se traduiront en espagnol, avec des éditions très soignées d’auteurs comme Raymond Chandler, Dashiell Hammett, Horace McCoy et David Goodis, entre autres. Bien qu’il participe depuis le début de la création de la revue Los Libros (1969), il intègre le conseil de direction, aux côtés d’Hector Schmucler et Carlos Altamirano. Les divergences politiques au sujet de l’évaluation du gouvernement d’Isabel Peron dans le numéro 40 (mar-avril) provoqueront l’éloignement de l’écrivain.

Emilio Renzi, l’alter ego de Piglia qui apparaît déjà dans son premier livre La Invasion (1967) est apparu pour la première fois comme traducteur d’un conte d’Ernest Hemingway, signé par lui dans le numéro 65. Renzi réapparaît dans la sélection et les notes de l’anthologie Cuentos policiales de la Serie Negra, en 1969. L’écrivain a construit un personnage alter ego auquel il fut toujours comparé, bien qu’il avertissait toujours qu’il vieillissait plus lentement que lui. « Il a des positionnements plus extrêmes que les miens. Il dit des choses que je pense, mais que je ne me risque à dire. Renzi dit que Borges est un écrivain du XIXe siècle et tout le monde croit que c’est moi qui parle. Mais c’est lui, il provoque toujours » éclairait l’écrivain. Il avait seulement ving-six ans quand il a publié Jaulario à Cuba (mention au Premio Casa de las Américas). Il a été à La Habana dans un voyage qu’il a défini comme « initiatique » avec Rodolfo Walsh, Francisco Urondo et Léon Rozitchner ; un livre qui sortit aux éditions Jorge Alvarez sous le titre La Invasion.

 

Le rythme de la poésie

Depuis le début de son itinéraire comme écrivain et critique, Piglia a interrogé la problématique entre l’auteur et sa matière : comment la figure du narrateur implique l’illusion d’une expérience qu’il veut s’approprier, raconter quelque chose d’étranger comme si cela lui était arrivé. Il n’y a pas de doute que Piglia voulait rendre évidents affinités et affiliations, de tel manière sans le magistère de Borges et Arlt il ne serait l’écrivain qu’il est ; auxquels il devrait ajouter l’importance qu’ont eu aussi Franz Kafka, Witold Gombrowicz, Cesare Pavese, Hemingway, William Faulkner et Fitzgerald, entre autres. « J’admire les proses lentes (Juan Carlos Onetti, Juan José Saer, Sérgio Chejfec, Juan Benet), mais je cherche autre chose. La prose doit être rapide, suivre un rythme, un phrasé, elle doit couler ; ceci est le style pour moi, la marche, non pas le lexique, mais le ton, non pas les mots, mais quelque chose qui est entre les mots, pour le dire de cette manière. C’est ce que je cherche depuis que j’ai commencé à écrire et c’est ce qui me plaît quand je lis Rodolfo Walsh ou Antonio Di Benedetto, ou bien Roberto Bolaño, qui a une grande énergie dans sa prose, quelque chose qui vient de la génération beat. William S. Burroughs est le maestro de cette immédiateté, il a une oreille infaillible » soulignait l’écrivain.

Ceci a résulté, à mesure qu’est passé le temps, en Respiracion artificial (1980), son premier roman, avec lequel il surprend par la forme, comme s’il rayait l’idéal utopique du roman total, traversé par la divergence de voix et la complexité d’une structure scindée en deux parties. Dans la première, il tressait dans un récit épistolaire mélangé à une investigation échelonnée, Renzi s’intéresse à la vie d’un oncle qu’il ne connaît pas, Marcelo Maggi. A son tour, Maggi choisit d’écrire sur des documents du XIXe siècle que lui a laissé Enrique Ossorio, trouble conspirateur de l’époque de Juan Manuel de Rosa, qui est le grand-père du beau-père de Maggi. L’écriture unit ces sujets : Ossorio rêve de publier un roman, mais sa mort prématurée l’en empêche ; Maggi veut rendre publique la vie d’ossorio, mais sa dispartiion avorte l’intention ; et Renzi, du début à la fin, écrit le roman que n’ont pu écrire ses deux aïeuls. Le personnage Renzi a tant de force que nombre de ses affirmations dans les pages de la fiction – dans la seconde partie du livre – il les a attribué à Piglia, comme affirmer que Borges est le meilleur écrivain du XIXe siècle et qu’avec la mort de Arlt est morte la littérature moderne en Argentine. Les textes de Borges – para Renzi – « sont des chaînes de citations falsifiées, apocryphes, fausses, déviées ; exhibition exspérée et parodique d’une culture de seconde main, toute envahie d’une pédanterie pathétique ». Dans cette seconde partie brille la conversation entre Renzi et l’exilé polonais, inspiré par l’écrivain Witold Gombrowicz, un personnage qui assume l’exil comme un échec. Tardewski lit Kafka depuis Hitler, formule une hypothétique rencontre qui peut être la plus formidable affabulation de l’imagination. La littérature de Kafka anticipe la machine criminelle du nazisme avant son temps ; fait le croquis d’un monde où tout le monde est suspect de quelque chose ou accusée intempestivement – l’Etat prend possession de l’existence et du destin de ses citoyens – et décrit les être humains devenus insectes, arrêtés, aplatis, mis dans l’impossibilité de lutter.

 

Grande machine narrative

Dans La ciudad ausente (1993), le deuxième roman de Piglia, l’image fantasmagorique de la ville configure un corps féminin ou bien une île de l’utopie. Miguel Mac Kensey, Argentin fils d’Anglais et plus connu sous le nom de « Junior », est un journaliste du quotidien El Mundo qui en même temps qu’il enquête sur une série d’enregistrements produits par une machine productrice de multiples récits – située dans un musée et sous la responsabilité de Tanka Fuyita – va petit à petit découvrir son ientité. Un autre champ du livre s’inspire de l’origine de la propre machine, invention idéalisée par Macédonio Fernandez et menée par un ingénieur, Emil Russo, machine capable de mélanger des langues et de modifier des récits. En troisème plan, se raconte l’histoire politique argentine durant la dictature militaire. La douleur semble être le fil conducteur de nombreux récits produits par cette machine, depuis les récits de torture, répression et disparition, le gaucho invisible ou bien la femme qui abandonne son fils et se suicide, entre autres. Roman complexe, circulaire, narré par de multiples voix – Renzi en est une - ; personnages et trame confirment une chance de mamushka qui finit avec le péronisme et fait perdurer le mythe d’Evita.

Avec Plata Queimada (1997), roman policier inspiré d’un vol millionaire du milieu des années soixante, ce fut un grand succès de vente, qui a obtenu le prix Planeta et a été adapté au cinéma par Marcelo Piñeyro. Avec El ultimo Lector (2005), Piglia affirme que la question « Qu’est-ce qu’un lecteur ? » est en définitive la question définitive de la littérature. Comme dans Crítica y Ficción (1986) et Formas Breves (1999), il démontre encore une fois sa maestria à construire des itinéraires novateurs pour lire la littérature contemporaine. Piglia ressemble beaucoup au lecteur comme héros inventé par Borges : peut-être, une des clefs de ses innovations réside dans la liberté avec laquelle il utilise des textes sur lesquels il théorise et fictionne. Ensuite, Piglia publiera Blanco noturno (2010) et El camino de Ida (2013), son dernier roman.

Il coûte encore de croire qu’il n’a pas eu le prix Cervantes, le plus important pour le monde de la langue espagnole. Cette « dette » sera un éternel reproche, comme lors du souvenir que Borges n’a pas eu le Nobel. Dans la dernière décade, Piglia a reçu de nombreuses distinctions comme le Premio Iberoamericano de Letras José Donoso (Chile, 2005), le Premio de la Crítica (España, 2010), le prix Rómulo Gallegos (Venezuela, 2011), le prix Iberoamericano de Narrativa Manuel Rojas (Chile, 2013), le prix Konex de Brillante (Argentina, 2014) y le Premio Formentor (2015).

Piglia est apparu dans des programmes fameux de la télévision publique : Escenas de la novela argentina (2012) et Borges por Piglia, en 2013.

Malgré son infirmité qui atteint peu à peu tous les muscles et son corps jusqu’à le prostrer et l’empêcher d’écrire, Ricardo Piglia a maintenu une pleine lucidité jusqu’à la fin.

La douleur de sa despedida est grande, comme de savoir que ne sera plus parmi nous la voix de Piglia pour proposer des lectures dans l’ensemble qui lie vie, lecture et écriture. «  La vie est une impulsion vers ce qui ne l’est pas encore, et ainsi, mettre fin à sa narration est couper le flux et quitter la vérité de l’expérience » peut-on lire dans Los anos felices, le second tome de Los diarios de Emilio Renzi. «  De son côté, la littérature est une manière de vivre, une action, comme dormir, comme nager. Cette idée de sens de construction délibérée qu’a la littérature vous quitte ? Je ne crois pas, l’erreur est de chercher les cendres de cette expérience dans l’intérieur du livre, quand en vérité il faut les chercher dans les pauses, dans les fragments, dans les formes brèves ».

Silvina Friera

 

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