Brésil : « La situation brésilienne est vraiment une situation terminale »

Le philosophe brésilien Vladimir Safatle, véhément critique des "gauches" incapables de reformuler une " imagination politique ", était à Paris en 2019. Ses mots préfiguraient l'actualité de juin 2020 au Brésil. " Il manque à la gauche brésilienne, de façon désespérante, la possibilité de parler au nom d'une vraie rupture qui puisse donner un pouvoir réel de décisions à la population. "

" (...) Quand je parlais et disais à des groupes de jeunes de banlieue encadrés via l'université où j'enseigne, que la "démocratie est en danger", ces gens nous demandaient : " mais quelle démocratie ? " Car ces populations étaient toujours dans une situation d'exception, dans une situation d'extrême violence, de violence quotidienne, une violence policière, une violence policière qui n'a pas changé, dans aucun gouvernement de la Nouvelle république, car elle était constitutive du fonctionnement normal de la Nouvelle république.

Alors, aller vers cette population et dire que l'on essaye de rétablir la normalité démocratique, c'est quelque chose qui va être entendu comme une sorte de blague.

Il est absolument important, pour ceux qui veulent comprendre qu'il y a encore un futur pour le Brésil, c'est que ce futur doit être complètement différent de ce qui s'est passé. On doit faire vraiment le deuil et dire que ce que l'on a eu jusqu'à présent, on ne l'aura plus jamais. Il y a des bonnes raisons pour cela.

Notre tentative de constituer une démocratie a échoué, pas échoué à cause de Bolsonaro, mais dans son sens le plus fort du terme, elle n'a pas été capable d'absorber la majorité de la population, dans un processus de constitution de subjectivité politique. Notre tentative n'a pas été capable de garantir que l'Etat ne serait pas l'élément fondamental des violences dans la société. La violence de l'Etat envers les populations pauvres et minoritaires est une violence connue, qui n'a jamais changé. Il manque d'une façon désespérante à la gauche brésilienne et à tous ceux qui se comprennent eux-mêmes comme une partie d'un mouvement progressiste, la possibilité réelle d'absorber, de dire et de parler au nom d'une rupture qui ne soit plus ce genre de rupture qui a le fantasme de l'histoire brésilienne - qui est que lorsqu'il y a une situation d'instabilité on demande l'ordre qui normalement est l'ordre militaire - mais une possibilité vraiment de rupture qui puisse donner un pouvoir réel de décisions, de délibérations, à la population.

(...) Il nous manque désespérément du courage d'insister sur une nouvelle imagination politique. La situation brésilienne est vraiment une situation terminale. Nous sommes le seul pays en Amérique qui a été capable d'élire un gouvernement d'extrême droite militariste. Cela n'existe à aucun moment de l'histoire de l'Amérique. Ce qui montre la radicalité du processus.

Et comme réponse à ce processus, on ne peut plus accepter d'une part que la mélancolie gagne les limites de l'imagination sociale et d'autre part que notre imagination ne puisse être capable d'essayer de créer ce qui jusque là nous semblait impossible.

(...) Ce n'est pas par hasard que les deux groupes qui seront les objets les plus forts des violences, au Brésil, ce seront d'un côté les universités et les artistes et de l'autre les classes défavorisées, vulnérables, les noirs, les mouvements LGBT, les populations les plus pauvres ... "

Vladimir Safatle en février 2019 à Paris © IHEAL CREDA



https://www.youtube.com/watch?v=gznOskuyUMY

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