Le Paraguay, désormais positionné comme producteur et exportateur de cocaïne

«La cocaïnisation du Paraguay est en cours, via une grande demande internationale, car il est manipulé par des organisations criminelles transnationales, comme le PCC, du Brésil, qui utilisent le transport fluvial». Tel est le constat sans appel du sociologue paraguayen C. Peris lors d'un entretien avec le journaliste argentin Germán de los Santos, deux spécialistes du trafic de drogue en AmLat.

 © Aire de Santa Fe © Aire de Santa Fe
Pourquoi la transformation du Paraguay en débouché pour la cocaïne produite en Amérique du Sud devrait-elle préoccuper la province argentine de Santa Fe ? Il y a une raison. La voie d'eau, une route fluviale de 3.400 kilomètres, est celle qui relie la province à ce pays, avec un flux de trafic fluvial qui, au plus fort de la récolte de soja, atteint 300 barges par jour, avec une autre particularité : peu de contrôles.

Un échantillon de ce schéma de trafic de drogue par le fleuve Paraná est devenu palpable dans une affaire judiciaire qui a débuté en 2019, lorsque la douane maritime argentine a saisi, le 11 septembre de cette année-là, quelque 291 kilos de marijuana en provenance d'Asunción, capitale du Paraguay, sur le pétrolier Don Juan, [sous pavillon paraguayen] qui s'était amarré à une bouée, à la hauteur du km 706 du fleuve Paraná, sur sa rive gauche, près du port de Algarrobo au nord de la ville argentine de La Paz (Entre Rios). Et avec des hors-bords, un gang de trafiquants de drogue paraguayens avait transporté la cargaison jusqu'à la ville argentine de Santa Rosa de Calchines (Santa Fe), où se trouvait un centre de stockage des stupéfiants.

L'organisation, basée à Santa Fe, capitale de la province argentine homonyme, était composée de citoyens paraguayens et de Santa Fe qui avaient des contacts avec la province de Buenos Aires. Neuf personnes, détenues en septembre 2019, ont été condamnées en juin 2021 à des peines allant de deux à six ans de prison lors d'un procès abrégé, comme le rapporte Aire de Santa Fe. Les peines les plus lourdes ont été prononcées à l'encontre des Paraguayens Emilio Curi Huespe, Mauricio Bogado Leiva et Hugo Rolón Valdez. Le seul homme de Santa Fe condamné est un pêcheur nommé Héctor Fernández ; selon l'enquête du procureur Walter Rodríguez, il était le propriétaire du bateau El Sabalito, qui a été utilisé pour transporter la cargaison de marijuana du navire jusqu'à la côte de Santa Fe.

Les enquêteurs supposent que l'effondrement de la ville brésilienne d'Itatí (Rio Grande do Sul) en tant que centre de stockage de marijuana en mars 2017 a contraint les narcotrafiquants paraguayens, qui sont les plus gros producteurs de cannabis, à chercher d'autres canaux plus sophistiqués que cette enclave de la ville argentine de Corrientes (Corrientes) pour acheminer la drogue dans ce pays.

Le problème qui apparaît maintenant est qu'il y a eu des changements dans la carte du trafic de drogue pendant la pandémie, pour devenir plus complexe, après que 23 tonnes de cocaïne aient été détectées en Europe en février 2021, parties du port paraguayen d'Asunción en décembre 2020 et la traversée de toute la voie navigable sans être détectées, dans deux barges, chargées de conteneurs contenant des boîtes de peinture.

« Le Paraguay devient producteur de cocaïne en raison de la forte demande internationale, car elle est manipulée par des organisations criminelles transnationales, comme la brésilienne Primeiro Comando da Capital (PCC) par le biais de la voie navigable », nous a déclaré le sociologue Carlos Peris. Cela ouvre un nouveau danger sur la carte du trafic de drogue, notamment en raison des problèmes rencontrés par la province argentine de Santa Fe, avec le développement de plus en plus prononcé des organisations criminelles dans la ville de Rosario*.

Pour Aire de Santa Fe, j'ai interviewé ce sociologue paraguayen, Carlos Peris, spécialiste du trafic de drogue, qui a réalisé une étude détaillée sur la transformation du Paraguay en nœud logistique. Dans son travail, intitulé " Le marché illégal de la cocaïne au Paraguay : développement, projections et perspectives ", Peris établit comme point d'analyse inédit que le Paraguay a commencé à se transformer en producteur de cocaïne sur le territoire, destinée à l'exportation. Des laboratoires ont été découverts dans le Chaco paraguayen, à la frontière proche de la Bolivie, qui fournissent des éléments pour l'hypothèse de Peris.

Germán de los Santos

G. D. S. : Pourquoi, en pleine pandémie, le Paraguay est-il devenu un point névralgique du trafic de cocaïne en Amérique du Sud ?

C. P. : Pour parler du présent, il faut revenir un peu en arrière pour voir l'origine. Le trafic de drogue existe au Paraguay depuis les années 1950, lorsque le trafic de marijuana et d'héroïne a commencé à la frontière entre le Paraguay et le Brésil. À cette époque, le pays a commencé à devenir un centre logistique grâce aux facilités fournies par le dictateur Alfredo Stroessner - qui a été au pouvoir dans cette nation de 1954 jusqu'à ce qu'une insurrection militaire le renverse le 3 février 1989.
La devise du dictateur était " tout pour les amis, des bâtons pour les ennemis ". L'activité de contrebande est celle exercée par les militaires jusqu'en 1989. Et depuis la chute de Stroessner, le légal mais aussi l'illégal se démocratisent.
Fahd Jamil Georges, un homme d'affaires brésilien, s'est établi à la frontière entre la ville paraguayenne de Pedro Juan Caballero et la brésilienne Pontá Porá vers 1991 et a commencé à contrôler le trafic de marijuana. À cette date - le 26 avril 1991 - le journaliste Santiago Leguizamon a été assassiné. C'était comme le cas de José Luis Cabezas au Paraguay. Mais contrairement à ce qui s'est passé avec ce photographe, le meurtre du journaliste, qui possédait la station de radio ZP 31 Radio Mburucuyá, reste impuni.
Ce qui s'est également passé, c'est que, comme cela s'est produit en Argentine avec Alfredo Yabrán [suicidé le 20/5/1998, après avoir reçu un mandat d'arrêt pour avoir incité à assassiner le photographe José Luis Cabezas], l'homme d'affaires Fahd Jamil Georges a perdu son anonymat. Il a commencé à faire l'objet de poursuites judiciaires au Brésil et au Paraguay et, à la fin de l'année 2004, il a été condamné à trois ans de prison.
En 2002, Fernandinho Beira-Mar [arrêté en Colombie le 19/4/2001 et depuis lors écroué et plusieurs fois condamné au Brésil, pour un total de 309 ans et deux mois de prison], le chef de l'organisation criminelle brésilienne Primeiro Comando da capital (PCC) a commencé à entrer au Paraguay, par la ville de Pedro Juan Caballero, brisant la structure commerciale des patrons locaux qui géraient le trafic de marijuana. Une ère dominée par les hommes d'affaires de la drogue commence, et un conflit entre l'organisation criminelle brésilienne Comando Vermelho (CV) et les patrons locaux débute.
En 2016, une autre étape a commencé, lorsque Jorge Rafaat Toumani, un homme d'affaires à la double nationalité brésilienne et paraguayenne a été assassiné dans une embuscade à Pedro Juan Caballero (les assaillants ont utilisé plus de 400 balles de calibre 50, un canon anti-aérien qui avait été monté sur un pick-up), dans une embuscade avec plus de 100 hommes. Rafaat était le dernier patron de la zone, et depuis sa mort, l'organisation criminelle brésilienne Primeiro Comando da capital (PCC) a commence à gérer les affaires à la frontière avec le trafic de drogue et d'armes, les enlèvements et les braquages, comme l'a été le braquage cinématographique de la société de transport de fonds Prosegur à Ciudad del Este en 2017, où 50 hommes sont intervenus.

Avec l'arrivée de l'organisation criminelle brésilienne PCC, la matrice du trafic de drogue change-t-elle et le Paraguay devient-il une base d'exportation de cocaïne ?

Le PCC est l'expression maximale du crime organisé. La marijuana reste hégémonique au Paraguay, mais avec l'entrée de ces groupes transnationaux, le trafic de cocaïne commence à avoir une très forte influence. Au cours de la première décennie des années 2000, le Paraguay était un point de transit de la région andine vers le Brésil, selon un rapport de l'Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC). Ensuite, on a commencé à voir que la pâte-base [(ou "basuco")] et le crack, qui est le résidu de la production de cocaïne et a une faible valeur, sont consommés à Asunción, ce qui montre qu'il existe une production autochtone de cocaïne. Depuis 2013, les premières alertes apparaissent lorsque des laboratoires clandestins sont découverts et que des composants chimiques sont saisis. Les spécialistes colombiens de la production de cocaïne sont également apparus dans le Chaco paraguayen, où nous avons détecté, lors d'une enquête menée avec les membres de InSight Crime - une organisation qui étudie le crime organisé en Amérique latine -- une alliance dans cette région, où dans les ranchs à bétail se trouvent des pistes d'atterrissage pour les avions qui apportent la cocaïne et les feuilles de coca de Bolivie et du Pérou.
Il a également été détecté que des feuilles de coca sont envoyées au Paraguay pour produire la matière première de la cocaïne. Suite à cela, des conteneurs ont été saisis à Hambourg (Allemagne) et à Anvers (Belgique), et plus de 23 tonnes de cocaïne ont transité par la voie navigable.

Le trafic de cocaïne est-il actuellement centré sur la voie navigable du fleuve Paraná ?

La cocaïne est déplacée via des conteneurs. Ils quittent les ports légaux du Paraguay et passent par la voie navigable pour atteindre différentes parties du monde. Il n'y a pas de contrôle sur le fleuve en raison d'une contradiction dans le système lui-même. S'il y a plus de contrôles, le trafic de conteneurs devient plus compliqué et, par conséquent, le commerce est ralenti. Il fait partie du système. L'observatoire des Nations unies en 2019 souligne que 90 % des drogues circulent en grandes quantités par conteneurs et que seulement 2 % de ces cargaisons sont saisies. Ce que j'essaie de dire, c'est que le Paraguay est en train de vivre un processus de changement : une forme de gestion du trafic de drogue, des militaires aux patrons et hommes d'affaires locaux, et maintenant aux groupes criminels internationaux.
Aujourd'hui, le profit maximum est dans la cocaïne. C'est la raison pour laquelle le Paraguay a cessé d'être un pays de transit pour devenir un pays de production et un nœud logistique. La drogue est distribuée par voie fluviale. Grâce à des études de traçabilité des drogues, on a découvert que la cocaïne paraguayenne était vendue en Australie, dans les Émirats arabes unis (EAU) et en Europe. Le Paraguay est en train de s'enrichir en cocaïne en raison de la forte demande internationale, car elle est manipulée par des groupes transnationaux, tels que le PCC, par le biais de la voie navigable.

Quel rôle joue le cours d'eau dans la logistique du trafic de drogue ?

Il joue un rôle important car le Paraguay est un pays enclavé**. La voie navigable est le seul moyen d'internationaliser les marchandises légales et illégales. Nous constatons que la voie navigable a connu une augmentation du trafic de marijuana et de cocaïne, ainsi que d'autres délits, tels que l'" ordonnancement " (vol) de carburant. La voie d'eau, étant le seul canal de liaison internationale, est la voie non seulement du commerce légal mais aussi du trafic de drogue par le biais du trafic de barges. Du côté paraguayen, le contrôle qui est effectué ne concerne pas les barges mais un contrôle de territoire à territoire sur le fleuve. Au Paraguay, l'accent est mis sur la petite contrebande, sur les bateaux qui passent de la ville argentine de Clorinda, dans la province de Formosa, jusqu'à Asunción au Paraguay avec des sacs de sucre, de tomates et de produits de nettoyage. C'est le contrôle de la voie navigable depuis la rive paraguayenne. Les barges ne sont pas contrôlées pour accélérer la libre circulation sur les fleuves.

Le recrutement de base par le PCC au Paraguay se fait-il via les prisons ?

Cette organisation recrute des hommes dans les prisons paraguayennes. Et ce phénomène a pris une ampleur considérable au cours des dernières années. Il y a peu de temps, on a découvert que cette organisation criminelle avait créé une université dans la triple frontière, entre le Paraguay, le Brésil et l'Argentine. La façade était une faculté de médecine, mais en réalité, beaucoup des prétendus étudiants étaient surtout des membres du PCC. Il a été découvert que la franchise de cette université était le camouflage du PCC. Ils mettaient en place un groupe logistique. Le PCC devient visible comme lorsqu'il a fait le braquage dans la ville paraguayenne de Ciudad del Este en 2017. Cette organisation a trouvé un endroit parfait à la triple frontière, où il y a de hauts niveaux de corruption, avec des frontières grises, sans radars. C'est l'endroit idéal.

Le tanker " Don Juan ". © Aire de Santa Fe Le tanker " Don Juan ". © Aire de Santa Fe


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Traduction manuelle d'un entretien paru initialement le 12 juin 2021 dans le journal argentin, en ligne, Aire de Santa Fe, sous le titre ' El lado B de la hidrovía : el crecimiento del narcotráfico y los peligros del crimen organizado internacional '

(*) En 2017, avec le journaliste Hernán Lascano, Germán de los Santos a publié l'enquête magistrale Los Monos, Historia de la Familia Narco que Transformó a Rosario en un Infierno (ed. Sudamericana), faite après des entretiens avec plus de deux cents sources, parution qui a eu une répercution internationale.

(**) Dans le texte original en espagnol, le sociologue parle de " país mediterráneo ". Selon l'écrivain français M. D., " cela vient de ce que l'on qualifie de "mediterranea" (littéralement "au milieu des terres") la région nord-est de l'Argentine et le Paraguay ".

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