Brésil: La maison de nabab de Bretas, juge de l'opération anticorruption «Lava Jato»

[ARCHIVE 2018] Nombre juges fédéraux haïssent la transparence. The Intercept Brasil avait découvert la fastueuse maison de Marcelo Bretas/Simone Bretas, chargés à Rio de Janeiro de l'opération anticorruption «Lava Jato». Depuis 2012, les salaires inouïs des magistrats sont publics, mais ne les empêchent de percevoir une aide au logement mensuelle, rondelette.

La maison de campagne, en 2018, de Marcelo Bretas et Simone Bretas, juges de "Lava Jato". © The Intercept Brasil (TIB) La maison de campagne, en 2018, de Marcelo Bretas et Simone Bretas, juges de "Lava Jato". © The Intercept Brasil (TIB)
CINQ SUITES, CHEMINÉE, trois baignoires à remous, escalier en marbre, coin gourmet, barbecue, verger, jardin, garage pour quatre voitures, sauna, terrain de football et même une piscine chauffée. Pour 5,8 millions de reais (1 million d'euros), il est possible d'acheter l'humble maison de campagne dans laquelle les juges fédéraux Marcelo Bretas et Simone Bretas fuient le quotidien chargé qui implique, entre autres, les procès des affaires Lava Jato à Rio de Janeiro.

En avril 2018, le magazine mensuel Piauí a évalué à 6,4 millions de reais (1,1 million d'euros) la valeur des propriétés immobilières du couple. Le patrimoine des deux juges - qui sont allés au tribunal pour garantir l'aide au logement, qui permet aux magistrats d'empocher jusqu'à 4.377,73 reais (690 euros) mensuellement s'ils n'ont pas un bien immobilier de la magistrature à leur disposition dans la ville où ils vivent - est cependant bien plus grand. Presque deux fois plus, selon les documents du cadastre obtenus par The Intercept Brasil.

En juin 2018, les Bretas ont mis en vente leur maison de campagne. Situé à Itaipava, à 80 km de la ville de Rio de Janeiro, la propriété de 600 m² fait partie d'une copropriété de luxe, un condominio, où le couple partage des espaces de vie avec des voisins tels que le ministre Luís Roberto Barroso, de la Cour suprême (STF), et un des ex-directeurs de la compagnie pétrolière nationale Petrobras, Paulo Roberto da Costa, l'un des délateurs condamnés par Lava Jato. Bretas et da Costa sont voisins, séparés par une bosquet.

Les Bretas acceptent également de louer la maison pour 10.000 R$ (1.580 €) par mois, un peu plus que les 8.755 R$ (1.387 €) que les deux juges gagnent ensemble par mois à titre d '« aide au logement ».

Une résolution du Conseil national de la justice interdit le versement de la prime à deux juges qui vivent sous le même toit. Mais, via une faille du système judiciaire, le couple a eu l'avantage. Marcelo Bretas a obtenu le droit de versement grâce à une décision en première instance du Tribunal fédéral de Rio de Janeiro, en 2015. Au début de l'année 2018, l'avocat général du Brésil a demandé à la deuxième instance - le Tribunal Regional Federal de la 2ª Région (TRF2) - de réévaluer la décision judiciaire, car le TRF2 n'avait alors pas encore fait appel.

Marcelo Bretas © DR Marcelo Bretas © DR
Le salaire de Marcelo Bretas, qui a déjà condamné l'ancien gouverneur Sérgio Cabral Filho à plus de 100 ans de prison et met un point d'honneur à donner à des leçons de morale dans ses sentences contre des corrompus, est de 43.910,62 R$ (6.800 €) par mois ; celui de Simone Bretas, 44.555,62 R$ (7.000 €), tous les deux avec l'aide au logement incluse. Si le réajustement de 16,38 % du salaire des magistrats est approuvé, les deux devraient commencer à toucher mensuellement, en plus, chacun, 7.000 R$ (1.100 €).

L'aide au logement pour les juges existe formellement depuis 2000. Cela avait été le moyen trouvé par le gouvernement du président Fernando Henrique Cardoso pour mettre fin à une grève dans la catégorie. Il n'est pas nécessaire de prouver son utilisation pour le paiement du loyer. Autrement dit, les sommes peuvent être utilisées comme le souhaitent les juges.

Environ 17.000 juges reçoivent une aide au logement - entre janvier et août 2018, le paiement a déjà coûté aux caisses publiques près de 1 milliard de reais (200 millions d'euros). Mais, même pour les magistrats qui ont leur propre résidence dans la ville où ils travaillent - comme dans le cas de Marcelo Bretas et de Simone Bretas, qui vivent dans un appartement avec quatre suites et une vue sur le Pão de Açúcar dans le quartier de Flamengo, dans la région sud de Rio de Janeiro - cette « aide au coût de la vie » n'est pas illégale.

Une action qui pourrait annuler l'aide a été stoppée à la Cour suprême (STF) depuis mars 2018. Mercredi dernier, le président de la république Michel Temer a évoqué la possibilité de réduire la prime en échange de l'augmentation de 8 milliards de reais (1,3 milliard €) de la rémunération des ministres de la Cour suprême (et, en cascade, de tous les juges) proposée par le pouvoir judiciaire lui-même.

En 2014, le ministre fédéral de la Cour suprême (STF), Luiz Fux, a accordé des injonctions aux entités représentant les juges, libérant le paiement pour l'ensemble du pouvoir judiciaire. L'un des arguments de Luiz Fux était que les tribunaux, ceux des États, accordaient déjà eux-mêmes l'avantage. Avec cela, selon lui, une différenciation « odieuse » s'est créée entre les magistrats qui ont reçu et ceux qui n'ont pas reçu la faveur.

Interrogé sur l'aide au logement par un député, Marcelo Bretas a répondu à ses 60.000 suiveurs sur Twitter qu'il n'avait  cherché qu'un « droit ».

Marcelo Bretas et Jair Bolsonaro © DR Marcelo Bretas et Jair Bolsonaro © DR
« Oui, j’ai cette « étrange » habitude. Chaque fois que je pense que j'ai le droit à quelque chose, je vais en justice et je le demande. Peut-être que je devrais pleurer dans un coin, ou le prendre dans un coin ou le prendre en force. Mais, comme j'ai peur de mériter une punition, je demande à la justice mon droit », a écrit le juge le 29 janvier 2018.
Trois jours plus tôt, il s'était demandé pourquoi seule l'aide au logement des juges fédéraux devrait être questionné.

Les deux messages sur les réseaux sociaux ont déjà été effacés. Via le service de presse de la justice fédérale, le couple Bretas a signalé qu'il ne se prononcerait pas sur leur maison de campagne à Itaipava.

Il y a aussi une maison pour le gardien, qui reçoit 1.200 R$ (200 €) par mois, et la possibilité de toujours garder un cuisinier à proximité, également pour 1.200 R$.

 

La maison de campagne, en 2018, de Marcelo Bretas et Simone Bretas, juges de "Lava Jato". © The Intercept Brasil (TIB) La maison de campagne, en 2018, de Marcelo Bretas et Simone Bretas, juges de "Lava Jato". © The Intercept Brasil (TIB)
Le condominio

Après être devenus juges fédéraux, Marcelo (1997) et Simone (1998) ont acheté un terrain de 3.600 m² en 2000. La construction de la maison, enregistrée chez le notaire, a été terminée em 2006, dans le condominio Quinta do Lago, considéré comme un des meilleurs de la région, avec des charges mensuelles supérieures à 2.000 R$ (340 €).

Les rues de la copropriété, au cœur de la région montagneuse de l'Etat de Rio de Janeiro, sont bordées par un ruisseau d'eaux cristallines et des manoirs d'au moins 3 millions de R$ (500.000 €), qui par règlement interne doivent avoir au moins quatre suites. En plus des espaces collectifs tels qu'une piscine, un terrain de sport et une salle de sport collective, les résidents du  Quinta do Lago ont également droit à un cinéma privé et même à une ferme. Il y a 3,7 millions de m² d'espaces verts, soit l'équivalent de la taille du quartier de Copacabana.

Voisin des Bretas, Paulo Roberto da Costa a acheté un terrain de 4.630 m² en 2005, pour 200.000 R$ (30.000 €). En 2012, il a annexé le terrain mitoyen, déjà construit avec une maison de 419 m², pour 450.000 R$ (70.000 €).

La maison est aujourd'hui le lieu où l'ex-dirigeant de la compagnie pétrolière Petrobras a purgé son assignation à résidence depuis qu'il a été condamné par le juge de Lava Jato, Sérgio Moro. La propriété fait partie de ses actifs bloqués par la justice. En plus de payer une amende de 5 millions de reais (800.000 €) , il doit également restituer au tribunal les 25,8 millions de dollars qu'il détenait sur des comptes bancaires en Suisse et aux îles Caïmans.

Un résident entendu par The Intercept Brasil a commenté l'adresse du prisonnier dans des chuchotements, comme s'il révélait une maladie. Mais il était fier de dire que la copropriété compte « beaucoup de bonnes personnes, comme de puissants hommes d'affaires et le ministre Barroso ».

En 2000, Luís Roberto Barroso et son épouse ont acheté un terrain de 9.300 m² pour 230.000 R$. Depuis lors, ils ont construit une maison de 8 chambres à coucher de 870 m², désormais également à vendre pour 8,6 millions de reais (1,3 million euros).

En 2017, le juge fédéral Marcelo Bretas (au centre) a reçu le soutien d'artistes, comme Caetano Veloso, pour "Lava Jato". © DR En 2017, le juge fédéral Marcelo Bretas (au centre) a reçu le soutien d'artistes, comme Caetano Veloso, pour "Lava Jato". © DR
La luxueuse maison des Bretas répond à l'une des caractéristiques les plus marquantes de la justice brésilienne : l'accumulation de richesses, que la classe veut désormais tenter de cacher.

Depuis 2012, les salaires des magistrats sont divulgués sur la page du Conseil national de la justice. L'Association des juges fédéraux des Etats de Rio de Janeiro et d'Espírito Santo a déposé une demande auprès du STF pour que les magistrats de la TRF-2 ne soient pas tenus de divulguer leurs salaires.

L'association, dont Marcelo Bretas est membre, remet en question la pertinence de l'accès public à l'information et soutient que sa publication ne fait que compromettre la vie privée et l'intimité d'une partie de la magistrature.

Incidemment, l'affaire a été traitée par le voisin du juge, Luís Roberto Barroso, qui a rejeté la plainte la semaine dernière. «  C'est le prix payé pour l'option d'une carrière publique au sein de l'Etat républicain », a déclaré le juge en déclarant la légalité de la détermination du Conseil national de la justice.


Article du 5 septembre 2018 publié par The Intercept Brasil.

Note : le salaire mensuel au Brésil en 2018 était de 954 reais (200 euros d'alors environ).

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Traduction de septembre 2020, manuelle.
Les photographies insérées ici, selon notre choix, ne sont pas seulement celles disposées dans l'article original.
BF.



 

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