Brésil: l’écrivain Raduan Nassar dénonce violences et répressions du gouvernement

Le 17 février, l’écrivain Raduan Nassar a reçu à São Paulo le Prix Camões 2016, des gouvernements brésilien et portugais, prix littéraire majeur du monde lusophone. L’auteur de l’incontournable Um Copo de Cólera (1978) a prononcé un discours – que nous traduisons – de juste dénonciation de la présidence non élue du Brésil, qui a «retourné la démocratie». Causant l'ire du ministre de la culture.

 

Excelentíssimo Senhor Embaixador de Portugal Dr. Jorge Cabral.

Senhor Dr. Roberto Freire, Ministro da Cultura do governo em exercício.

Senhora Helena Severo, Presidente da Fundação Biblioteca Nacional.

Professor Jorge Schwartz, Diretor do Museu Lasar Segall.

 

Je salue tous les invités, ici présents.

 

J’ai eu de la difficulté à comprendre le Prix Camões, bien qu’il soit concédé avec le vote unanime du jury. De toute façon, c’est un honneur pour un Brésilien d’avoir été contemplé dans le berceau de notre langue.

J’ai été au Portugal en 1976, fasciné par le pays, resplendescent depuis la Révolution des Œillets l’année précédente. Au-delà des amis portugais, j’ai toujours été chaleureusement accueilli par la presse, les écrivains et les milieux littéraires lusitaniens.

Donc, monsieur l’ambassadeur, un grand merci au Portugal.

Malheureusement, rien n’est aussi bleu dans notre Brésil. 

Nous vivons des temps sombres, très sombres : invasion du siège du Parti dos Trabalhadores (PT) à São Paulo ; invasion de l’Ecole Nationale Florestan Fernandes1; invasion de collèges dans de nombreux Etats ; la prison de Guilherme Boulos, membre de la Coordination du Mouvement des travailleurs sans domicile (MSTS) ; violence contre l’opposition démocratique qui se manifeste dans les rues. Tous des épisodes perpétrés par Alexandre de Moraes.

Avec son CV rempli d’autres violences, Moraes favorise également, par omission, les tragédies dans les maisons d’arrêt de Manaus et du Roraima. Prime y compris à l’incontinence verbale terrifiante, d’un engagement partidaire exacerbé, il y a des vidéos prouvant la virulence de ses discours. Et cette figure exotique est maintenant nommée au Supremo Tribuna Federal2.

Les faits mentionnés configurent par expansion tout un gouvernement répressif : contre le travailleur, contre les retraites à régimes spéciaux, contre les universités fédérales à l’enseignement gratuit, contre la diplomatie active et altière de Celso Amorim3. Un gouvernement attelé, d’ailleurs, au néolibéralisme avec sa scandaleuse concentration de richesses, ce qui vient déplaire aux pauvres du monde entier.

Même d’exception, le gouvernement actuel a été installé, et continue d’être soutenu par le Ministère public, et, pour le reste, par le Supremo Tribunal Federal.

La preuve du soutien du gouvernement en exercice s’est donnée il y a trois jours, quand le ministre Celso de Mello4, avec ses interventions ennuyeuses, a accepté la requête de Moreira Franco5. Cité trente-quatre fois dans une seule délation, le ministre Celso de Mello a garanti, avec la juridiction spéciale dont il relèvera, le blindage au nommé « Angora ». Et a ajouté un éloge superlatif à l’un de ses pairs, le ministre Gilmar Mendes6, pour avoir empêché Lula d’être nommé ministre, dans le gouvernement Dilma. Deux poids et deux mesures.

C’est ce Supremo que nous avons, à de rares exceptions. Cohérent avec son passé à l’époque de la dictature militaire, le même Supremo a favorisé le retournement de notre démocratie : il n’a pas empêché qu’Eduardo Cunha, alors président de l’Assemblée nationale et accusé par la Cour, instaure le processus d’impeachment de Dilma Rousseff. Intègre, élue par le vote populaire, Dilma a été écartée définitivement au Sénat.

Le coup d’Etat était consommé.

On ne peut se taire.

 

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(1) Cette école est située dans le siège national du mouvement des sans terre (MST). Elle a été construite avec un don du photographe Sebastião Salgado, suite à une vente record d'une de ses photographies, représentant un groupe de MST, entrant dans une propriété d'un latifundio. 

(2) Le STF est la plus haute juridiction du Brésil.

(3) Celso Amorim a été le ministre des Affaires étrangères du Brésil de 2003 à 2011.

(4) Celso de Mello est l’un des ministres du STF, depuis 1989.

(5) Moreira Franco est l’actuel chef du Secrétariat général de la Présidence de la République. Souvent cité dans l’actuelle et gigantesque instruction Lava Jato - corruption de la Petrobras - il a soutenu la dictature militaire des années 70.

(6) Gilmar Mendes est l’un des ministres du STF depuis 2002.

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