Brésil: candidat au poste de maire et suspect du meurtre de l'ex-maire, son père

L'entrepreneur Manoel Mariano de Sousa Filho, accusé d'avoir tué par balle son père, en décembre 2017, écroué jusqu'en octobre 2019, est candidat en novembre 2020 à une mairie au Maranhão face à un de ses frères, le député Rigo Teles, dont la campagne est soutenue par un autre frère, Pedro Alberto Teles de Sousa, accusé de l'homicide, en 1998, d'un paysan du mouvement sans terre (MST).

Manoel Mariano de Sousa Filho, « Júnior do Nenzim », pendant la campagne électorale 2016, à côté de son père Manoel (« Nenzim »), à Barra do Corda, au Maranhão. © DR Manoel Mariano de Sousa Filho, « Júnior do Nenzim », pendant la campagne électorale 2016, à côté de son père Manoel (« Nenzim »), à Barra do Corda, au Maranhão. © DR
L'entrepreneur Manoel Mariano de Sousa Filho (PSC, parti de la droite de la droite, allié à Bolsonaro), 51 ans, « Júnior do Nenzim », s'est lancé candidat à maire de Barra do Corda (Maranhão), un poste déjà assumé trois fois par son père. Ce serait une fois de plus un clan familial accroché au pouvoir si une série d'évènements n'avait pas ébranlé toute la ville...

Le surnom Júnior est une référence au père, Manoel Mariano de Sousa, « Nenzim », assassiné à 78 ans, le 6 décembre 2017, d'une balle du côté droit droit du cou. La police a conclu que le tir a été fait à bout portant, à une distance entre cinq et trente centimètres.

Ce matin-là, l'ancien maire Manoel était chez lui lorsque l'actuel candidat à la mairie, Júnior, est allé le chercher dans son fourgon Ranger (Ford). Il a dit qu'ils avaient besoin de parler à un avocat de la famille, Luís Augusto Bonfim Neto. Sur le chemin, la camionnette s'est arrêtée dans une rue déserte du lotissement nommé Morada do Rio Corda. A partir de là, la version de Júnior diverge des conclusions de l'enquête. Il a affirmé au tribunal que son père lui avait demandé de s'arrêter car il avait besoin d'uriner.

« Quand il a positionné sa hanche, [...] pour retirer la ceinture de sécurité [et sortir de la voiture], il me parlait, pendant environ trois à quatre minutes, j'ai entendu qu'il a uriné, il y a eu un fort coup sur la la voiture, cela pouvait être un morceau de bois frappant la carrosserie, il a fait [s'est déplacé vers l'avant], « Oh, Mariano » ...  a dit le candidat dans sa déposition au juge de Barra do Corda en 2019. Júnior a argumenté qu'il n'avait pas perçu que son père avait reçu une balle.

« J'ai dit : « Papa, tu es malade ? Puis il n'a plus parlé. J'étais déjà sans action », a déclaré Júnior. Il a dit avoir appelé son avocat, Luís, pour lui dire que son père « se sentait mal ». Avant d'arriver au domicile de l'avocat, a déclaré Júnior, il a vu «  un peu de sang » sortir de l'oreille de son père, qui aurait également vomi. Dès son arrivée chez Luís, selon la version de Júnior, il a passé le volant à l'avocat.

De là, ils sont allés à une station-service, où une autre personne, un chauffeur de la famille, a pris la direction de la camionette Ranger. Ils se sont finalement rendus dans une UPA (unité de soins d'urgence), où Júnior a aussi été examiné car il se sentait mal. L'ancien maire a ensuite été transféré vers un hôpital d'une autre ville, à 100 km de Barra do Corda, mais est décédé en route.

Dans les dépositions qu'il a faites à la police et à la justice, Júnior a nié toute implication dans le crime.


La police dit que la voiture de Júnior a été lavée après le coup de feu

Pour le ministère public, la version de Júnior - qui n'aurait pas perçu qu'un coup de feu avait touché son père - est intenable et lui-même aurait tiré sur « Nenzim » dans la tête. Selon le député, la police civile a souligné qu'il y avait un délai de quarante minutes entre le moment du coup de feu et l'arrivée à l'UPA pour une assistance médicale et a souligné que la camionnette avait subi un nettoyage en profondeur dans un lave-auto. Le véhicule «  a été saisi déjà lavé et sans le siège passager, qui avait été retiré car il était imbibé de sang » .

Selon la plainte du député, les enquêtes ont indiqué que Júnior « pratiquait le vol de bétail dans les fermes de son père, car il était lourdement endetté en raison des engagements pris pendant sa campagne électorale ». En 2016, Manoel Mariano de Sousa Filho s'était présenté à la mairie avec le soutien de son père. Il avait obtenu 47,8 % des votes validés de la municipalité, avec environ quarante-six mille électeurs, mais avait perdu l'élection face à Eric Costa (PCdoB, parti communiste).

Selon le parquet, le matin du crime, « Nenzim » était déterminé à emmener Júnior dans l'une de ses fermes afin de recompter le bétail. Il avait même embauché un vacher supplémentaire pour ce travail. Ainsi, a déclaré le ministère public, Júnior a tué son père pour « éviter qu'il y ait un constat de vol de bétail ». 

La police a obtenu un mandat d'arrêt contre Júnior le jour même où le cadavre de « Nenzim » était veillé à Barra do Corda. Après avoir pris connaissance du mandat d'arrêt, le fils s'est rendu chez un ami et n'a même pas assisté à l'enterrement de son père, selon le ministère public. Il a été arrêté quelques jours plus tard dans le quartier d'Altamira, à Barra do Corda. Júnior a déclaré à la justice qu'il s'était rendu chez un ami et avait parlé à un avocat parce qu'il voulait préparer sa présentation à la police le lendemain.

Júnior a alors été conduit au pénitencier de Pedrinhas, à São Luís, capitale du  Maranhão, où il est resté jusqu'en octobre 2019, date à laquelle la 3e chambre criminelle du tribunal de justice du Maranhão lui a donné un habeas corpus (HC) afin qu'il puisse attendre en liberté le déroulement de la procédure et le procès puis le jugement qui rendra son verdict sur l'affaire. Entre-temps, Júnior a enregistré sa candidature au tribunal électoral. Il a répété à ses partisans pendant la campagne qu'il n'y avait aucun obstacle juridique à sa candidature, puisqu'il n'avait pas été condamné. Le tribunal n'a pas encore fixé de date au procès.

Dans le système informatique de la justice électorale, jusqu'à samedi 17 octobre au soir, la candidature de Júnior est apparue avec le statut « en attente de jugement », c'est-à-dire que la demande n'a pas encore été déférée.

La famille de « Nenzim » est riche et politiquement influente dans la région de Barra do Corda, une municipalité d'environ 87.000 habitants située à 346 km de São Luís. En 2011, la gestion de « Nenzim », le père, a été la cible d'une opération de la police fédérale appelée Astiages. Le TRF (Tribunal fédéral régional) de la 1ère Région a émis douze mandats d'arrêt. « Nenzim » a obtenu un habeas corpus (HC) du tribunal supérieur de justice (STJ).

Un frère de Júnior, qui est également candidat à la mairie en 2020, le député de l'Etat du Maranhão Rigo Teles (PV), a déclaré à la justice électorale en 2018 un patrimoine de 6,7 millions de reais (1,1 million d'euros), comprenant un avion et plusieurs terrains.

Lors de la dernière élection à laquelle il a participé, en 2012, le patriarche « Nenzim » a déclaré un capital de 1,8 million R$ (300.000 euros), entre l'immobilier et les véhicules. En 2016, son fils Júnior possédait huit voitures, deux motos, une maison et un terrain. Après son emprisonnement, il prétend avoir des actifs de 140.000 R$ (24.000 €).

Outre son frère Rigo, Júnior est candidat à la mairie avec deux autres candidats: Gil Lopes (PC do B, parti communiste), qui est soutenu par l'actuel maire Eric Costa, et Adão Nunes (PSL, parti fasciste). La campagne de Rigo Teles est soutenue par son frère et homme d'affaires Pedro Alberto Teles de Sousa, qui était maire-adjoint aux finances pendant l'un des mandats de « Nenzim ». Son nom figurait dans les actualités du Maranhão pour un autre crime aux grandes répercussions à Barra do Corda, le meurtre du travailleur rural sans terre Miguel Pereira Araújo, « Miguelzinho », le 24 avril 1998.

Selon la plainte du député, le sans-terre a été assassiné parce qu'il aurait occupé une propriété appartenant à la famille de Pedro Alberto Teles de Sousa. L'homme d'affaires aurait ordonné l'assassinat. Pedro a nié toute implication dans l'homicide et ses avocats ont défendu la thèse de la négation d'être l'auteur du crime.

Pedro a été reconnu coupable le 5 mars 2013 par le tribunal de São Luís - l'affaire a été dépaysée de Barra do Corda - aux côtés de Moisés Alexandre Pereira et Raimundo Pereira de Oliveira, accusés d'avoir commis le crime, pour « homicide qualifié en raison de la maladresse et de l'utilisation de la dissimulation ». Par vote majoritaire, les jurés « ont reconnu la matérialité, la paternité et les deux circonstances de qualification »

Après la décision du conseil de détermination de la peine, le juge José Ribamar Goulart Heluy Júnior a condamné Pedro à 21 ans de prison. Le juge a statué que, bien que le conseil de détermination de la peine ait reconnu que l'accusé avait commis un crime en vertu du droit des crimes odieux, les condamnés auraient « le droit d'attendre en liberté tout appel éventuel » de la peine parce qu'ils étaient pour la première fois prévenus, avaient de bons antécédents, une résidence fixe » et doivent donc « être considérés comme innocents jusqu'à ce que la sentence devienne définitive ».



Pedro Alberto Teles de Sousa envoie "au diable" les journalistes

Au cours des sept dernières années, depuis sa condamnation, Pedro a obtenu des décisions contraires et favorables à sa liberté. Il a été écroué en 2019 mais a été libéré par un habeas corpus. L'issue de l'affaire dépend toujours de l'analyse, par la justice, des recours introduits par le prévenu. 

Dans le processus dans lequel il est accusé d'avoir tué son père, Júnior a offert « une réponse écrite à l'accusation, une occasion lors de laquelle il a énuméré des témoins et rassemblé des documents ». Au cours du processus, l'avocat a défendu « l'ineptie de la plainte, pour ne pas avoir décrit adéquatement tous les éléments et circonstances du crime, et l'absence de juste cause pour le déclenchement de la plainte ; lors du mérite, l'avocat a soutenu l'absolution sommaire de l'accusé, pour absence de preuve, ce qui aurait concouru à la pratique de l'infraction pénale ».

Au cours de son interrogatoire, le juge a demandé à Júnior pourquoi « il n'était pas curieux de savoir » quel « agent extérieur » aurait causé le « coup » raconté par l'accusé alors qu'il était avec son père dans la camionnette. Júnior a répondu : « Quand je l'ai vu vomir et changer de traits, je suis allé m'occuper de lui. Je n'ai pas pris soin de regarder sur le côté [pour voir] de quoi il s'agissait. C'était le moment où je suis sorti de la voiture pour demander de l'aide » . Il a également dit qu'il n'avait entendu aucun bruit de véhicules passant et que les vitres de la voiture étaient fermées, « seulement avec quatre doigts » d'espace.

Le site UOL a eu un contact téléphonique avec Júnior ce jeudi (15/10). Il a dit qu'il entendait mal la conversation, qui a été coupée. Depuis lors, il n'a plus répondu aux appels téléphoniques jeudi et vendredi, ni répondu à un SMS via une application de téléphonie mobile.

Lorsqu'il a quitté la prison en octobre 2019, Júnior a publié une note sur les accusations dans laquelle il a de nouveau déclaré qu'il n'avait pas tué son père.

Le programme gouvernemental de Júnior inclus dans l'enregistrement de sa candidature à la mairie de Barra do Corda indique qu'il gérera la ville « de manière compétente et sérieuse, avec les yeux principalement tournés vers les besoins fondamentaux de la municipalité et de ses habitants » .

« Je créerai des emplois directs et indirects par le biais du gouvernement municipal de Barra do Corda, car nous devons d'abord renforcer et prendre soin de notre maison, afin de pouvoir ensuite renforcer le commerce et le marché intérieur ». 

Localisé par le site UOL, Pedro Sousa a déclaré qu'il n'aimerait pas parler du meurtre de son père, un sujet qui « le met en rage », selon lui. Il nous a raccroché au nez le téléphone. Lors d'un nouvel appel, il a été interrogé sur le procès qui l'a reconnu coupable du meurtre de « Miguelzinho » le militant MST. Pedro a également refusé de commenter. « Je ne suis accusé d'aucune putain de chose, allez au diable », a-t-il dit à l'équipe de UOL, raccrochant à nouveau.

Nous avons aussi tenté de localiser le député Rigo Teles, sans y réussir. Un SMS a été envoyé sur son téléphone portable, mais il n'y a pas répondu.


Rubens Valente
(18/10/2020)



Traduction manuelle.
Article original :
https://noticias.uol.com.br/colunas/rubens-valente/2020/10/18/eleicoes-municipais-maranhao-filho-acusado-matar-pai.htm



 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.