Brésil : aurore numérique du journalisme indépendant

A l’occasion de l’inauguration, ce samedi 19 mars 2016 à Rio de Janeiro (Botafogo), d’une sorte de “Maison du journalisme indépendant et participatif” - Casa Pública, ambitieux projet avec entre autre des résidences pour journalistes étrangers-, nous avons traduit une interview récente de l’une des directrices, Natália Viana, renommée journaliste d’enquête.

Pour qui vit citoyennement au Brésil depuis un certain temps, la récurrence de certains maux et la multiplication d’atteintes fondamentales aux droits humains et sociaux les plus élémentaires n’est pas flagrante.
Elle est béante.
Et pour relater ce réel d’abord violent, complexe et toujours épars, jusqu’il y a peu encore les monopolistiques tankers de la presse papier - sans même évoquer l’audiovisuel berlusconien - nous privaient, au Brésil, d'une information digne d’une confiance afférente au légitime droit de savoir.
Des quotidiens et hebdomadaires, donc, dont les capitaines s’efforçent depuis au moins six décades, entourés de leurs sept familles oligarchiques richissimes aux commandes d’industries de toutes natures - réparties sur tout le territoire -  de bannir de leurs colonnes la moindre altérité et toute indépendance pour écrire et nommer les vérités de fait.
Une empathie, une imprécision factuelle quelquefois criante, associées au personnalisme structurel du Brésil et aux forteresses institutionnelles infranchissables (police militaire, police civile, système judiciaire) jamais passées au scanner, sous peine de mort physique, ne permettent donc pas aux journalistes de porter vraiment “la plume dans la plaie”.
Avec la propagation de la révolution numérique, limitée pour le moment aux très grandes villes brésiliennes du Sud, l'information rigoureuse, sourcée et recoupée, fait son apparition. Le fait est patent. Deux ou trois sites, sans aucune publicité, créés par des journalistes chevronnés il y a deux paires d’années, souvent des femmes, nous donnent ainsi à lire chaque semaine, des investigations d’une grande rigueur. Un jour sur l’hécatombe, 
par la police militaire, des maigres brésiliens des périphéries. Le lendemain, à propos des manoeuvres offshore politico-fiscales des grasses industries brésiliennes transnationales. Du journalisme indépendant.

PindoramaBahiaflâneur

 

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En commémoration à son cinquième anniversaire, l’Agência Pública vient de lancer deux initatives pour soutenir le journalisme indépendant et innovateur au Brésil et en Amérique latine.
La première est la Carte du journalisme indépendant, qui liste des informations sur soixante-dix initiatives de médias indépendants dans tout le Brésil. La carte est divisée en deux axes : le premier affiche la sélection faite par Agência Pública et le second permet au lecteur de sélectionner les initiatives qu’il préfère.
La Carte est interactive et montre des médias qui ont surgi seulement sur le web, fruits de projets collectifs et non liés à de grands groupes de médias, politiques, organisations ou entreprises. Il est possible d’envoyer ou d’aditionner d’autres initiatives via um formulaire à remplir dans le site, tenant compte que la Carte a um caractère participatif.
Un des objectifs de ce projet est de permettre la compréhension du fonctionnement et la durabilité de ces initiatives, à travers une construction collective.

La seconde initiative que l’Agência Pública va lancer est la Casa Pública, um centre pour la production, l’incitation, la discussion et le soutien au journalisme indépendant et innovateur au Brésil et em Amérique latine. fonctionnera du mercredi au samedi, de 10h00 à 21h00. Elle sera inaugurée le samedi 19 mars, avec une rencontre qui doit réunir des grands noms du journalisme en deux tables rondes. La première, à 14h00, verra s’entretenir Tai Nalon (aosfatos.org) et Cristina Tardáguila (twitter @lupanews)
 avec Laura Zommer  (chequeado.com) sur la vérification des informations.
Lors de la seconde, Marina Amaral de l’Agência Pública s’entretiendra avec Chico Otávio (oglobo.com) et Rubens Valente*, de la Folha de São Paulo, à propos du journalisme d’investigation.

Avec la Casa Pública, l’Agência prétend “renforcer la production de contenus de qualité, approfondis, tournés vers l’intérêt public et pour la défense de la démocratie, en un moment d’explosion de nouvelles initiatives, de collectifs, de sites internet et d’organisations qui se proposent à produire un journalisme hors de la traditionnelle industrie de l’information.”
L’idée est d’incuber de nouvelles initiatives de journalisme indépendant et de promouvoir l’échange d’expériences entre les professionnels du monde entier, intéréssés par le journalisme d’investigation et droits de l’homme.
La Casa Pública proposera également des expositions, des mostras de films, de soutenir et d’organiser sur place des rencontres internationales sur le journalisme. Et de créer des workshops et des laboratoires, comme une espèce de centre culturel du journalisme.

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Natália Viana : “Agência Publica ne cesse de perfectionner son journalisme exigent, hors du schéma traditionnel”

Natália Viana, journaliste, une des directrices d’Agência Pública, répond aux questions de l’Associação Brasileira de Jornalismo Investigativo (abraji.org.br). Natália Viana fut la seule brésilienne invitée, les11/12 mars 2016 à Berlin, à participer de la prestigieuse rencontre internationale de journalistes Logan CIJ Symposium (#LoganCIJ16). Au milieu de noms comme Seymour Hersh, Tim Jenkin, Edwy Plenel, Jacob Appelbaum, Edward Snowden…

- Combien de temps a pris la recherche pour toutes les références de sites qui sont dans votre Carte du journalisme indépendant ?
Cela a demandé trois mois, avec une première liste que nous avons fait avec nos références propres, jusqu’aux autres phases, de communications téléphoniques, de recherches sur le web, d’envois de questionnaires pour des initiatives que nous pensions être adéquates à notre modèle.

- Combien de personnes y ont travaillé ?
Trois.

- Quelle évaluation du journalisme indépendant au Brésil est-il possible de faire au travers de l’observation des initiatives qui sont dans votre Carte du journalisme indépendant ?
La première est que depuis un an il y a une explosion de nouvelles initiatives de journalisme, indépendantes. Il y en avait déjà eu quelques-unes fondées avant, mais la majorité a surgi durant les douze derniers mois. J’observe um grand souci à produire um journalisme qui cherche, et um engagement croissant à couvrir ce qui n’est pas bien couvert par la presse traditionnelle ; de là, le surgissent de nombreux sites internet pour des sujets régionaux et/ou des niches. Il y a une grande diversité de formats et de visuels des sites, comme du public-cible, et la grande majorité est faite par de jeunes journalistes. Il y a à l’heure actuelle peu de clarté sur “comment” ces sites assureront leur stabilité à long terme, mais ils ont beaucoup de disponibilité, d’ouverture, pour tenter des chemins différents. Finalement, je vois un engagement et un grand enthousiasme avec le simple fait journalistique, ce qui en soi démontre un état d’esprit positif dans un secteur qui a beaucoup souffert avec la crise du modèle traditionnel et le pessimisme qui l’accompagne.

- Toutes les initiatives sont sans buts lucratifs ?
Non. La grande majorité, en fait, a la pretention d’être commercial, bien que peu arrivent à se payer à la fin du mois.

- Comment va fonctionner l’acceptation des nouvelles initiatives par la Casa Pública?
Nous sommes en train d’étudier quelques possibilités et de connaître des groupes qui ont besoin d’orientation pour une phase initiale. Nous n’avons pas encore defini qui sera le premier groupe accepté, mais nous allons utiliser un modèle similaire à celui que nous avons fait avec Ponte Jornalismo (ponte.org) qui durant six mois a occupé um espace dans la rédaction d’Agência Pública à São Paulo et a reçu um soutien pour lancer um site et organiser son opération initiale, aussi bien que pour les premiers pas pour la constitution légale de l’association.
Ce que nous apprenons avec l’intégration de Ponte Jornalismo  est qu’il n’y a pas de formule unique. Ce qui importe est de construire avec les journalistes le chemin à parcourir et utiliser la “musculature” d’Agência Pública pour tenter de chercher des solutions qui aident à professionnaliser et renforcer ce nouveau champ du journalisme brésilien.

- Les nouvelles initiatives qui seront choisies pour être orientées pourront venir des médias inclus dans votre Carte du journalisme indépendant ?
Nous sommes encore en train d’étudier quelques possibilités… Rien ne l’empêche… Mais on va d’abord donner la priorité à des groupes de Rio de Janeiro.

- En dehors de la Carte et de la Casa Pública, quels sont les prochaines échéances d’Agência Pública?
Cette année 2016 va être plus animée que les precédentes, n’est-ce pas ? Nous aurons une élection (...) nous terminons la première édition de Microbourses, qui a eu comme thème le système judiciaire – plus de 80 propositions, et nous sélectionnons les vainqueurs – (...) nous allons avoir l’espace du LABS, qui sont des laboratoires d’expérimentation en storytelling et transmédias (…) et nous aurons aussi un espace pour visites/résidences de journalistes étrangers. La Carte, également, va avoir de nouvelles sous-divisions, qui vont être publiées dans quelques mois.

- Quel fut le meilleur moment de ces cinq dernières années?
Agência Pública a deux directrices, moi et Marina Amaral. Marina vous dirait son choix, mais j’oublie rarement la joie que fut la foundation de l’Agência, vraiment. Ce fut une année merveilleuse de travail dense et d’espoir, et tout de suite après l’inauguration nous avons eu la présence de grandes figures du journalisme comme Andrew Jennings, qui est toujours notre partenaire et ami, et Kristinn Hrafnsson, de WikiLeaks. Sans compter le soutien d’associations de journalisme indépendant et d’investigation de toute l’Amérique latine et des USA, qui sont toujours nos partenaires. Je crois qu’à ce moment là, tout le monde a cru que nous pouvions causer un impact dans le journalisme brésilien.

- Et le pire moment ?
Pour moi, ce fut d´être harcelée, braquée et menacée de manière dissimulée par les services secrets d’Angola, quand j’y étais l’année dernière em reportage avec la documentariste Eliza Capai. Après que nous ayons eu filmé une interview avec des parents de quinze rappeurs et militants qui sont incarcérés depuis neuf mois pour avoir participé à un groupe d’études autour d’un livre de tactiques de protestation non-violente. Nous fûmes suivies, notre matériel fut volé par des membres des services secrets, et la police s’est mise à surveiller la Maison où nous étions hébergées. Ils em vinrent à affirmer aux voisins que nous étions là “pour organiser des manifestations”, ce qui est illégal et aurait pu être utilisé pour nous emprisonner pour espionnage. Ce fut d’une grande tension, mais a donné une série de reportages dont je suis vraiment fière.

- Quelle est votre réaction, de savoir que beaucoup d’initiatives indépendantes ont surgi après l’Agência Pública, inspirées par elle?
C’est une grande joie. Je crois que le fait que l’Agência Pública ait toujours cherché à améliorer son journalisme, que ce soit dans la vérification, le fact-checking, l’édition, la hiérarchie, l’affichage des données, mais aussi dans l’innovation, a aidé de nombreuses personnes à voir qu’il est possible d’inventer des choses nouvelles et qu’il est aussi possible de faire du bon journalisme en dehors des schémas traditionnels. Mais une partie de cette influence vient également des choix conscients faits.
Les concours de MicroBourses, par exemple, sont notre contribution pour la volonté des journalistes brésiliens de poursuivre leurs reportages de manière indépendante ; ainsi, nous avons planté une graine.
Nous faisons la même chose avec des organisations qui viennent vers nous, cherchant de l’aide pour initier leurs projets – nous aidons toujours si nous avons le temps car nous croyons en un futur dans lequel le journalisme sera plus coloré, divers et moins concentré – dans l’incubateur de Ponte Jornalismo.
Il y a déjà un bon moment que nous faisons des efforts pour augmenter le champ des donateurs, mécènes pour un journalisme sans but lucratif. Nous participons toujours aux congrès de l’Abraji, et maintenant nous avons la Casa Pública, qui va être le lieu où renforcer encore plus notre contribution.

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Notes, références, liens.
(par PindoramaBahiaflãneur)
 

- De Rubens Valente, une enquête impressionnante sur les croisements des réseaux financiers, bancaires, judiciaires et politiques brésiliens: Operação Banqueiro (Geração Editorial – 2014).

- Le site de l’Abraji (itw ci-dessus, originale)

http://abraji.org.br/?id=90&id_noticia=3397

- Le site de Ponte Jornalismo

http://ponte.org

- Le site de Agência Pública

http://apublica.org

- L’enquête sur l’ANGOLA et la transnationale ODEBRECHT, par N. Viana et E. Capai

http://apublica.org/2016/02/em-angola-a-odebrecht-no-espelho/

- Une enquête sur la prison privée dans l’Etat du Minas Gerais

http://apublica.org/2014/05/quanto-mais-presos-maior-o-lucro/

- Une enquête sur les massacres répétés des jeunes de périphérie

http://ponte.org/morte-e-mordaca-na-zona-sul-de-sao-paulo/

 

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